LE DIABLE
Seigneur, c'est toi qui l'as créé
Selon ton bon plaisir ;
De les grâces tu l'as orné,
Tu lui as donné la raison ;
Il n'a rien observé
De tes commandements ;
Celui qu'il entreprit de servir
Doit lui donner sa récompense.
Car il savait fort bien, ce qu'il faisait
Quand il pratiquait l'usure
Et qu'au pauvre il donnait
Beaucoup moins que la juste mesure ;
Aussi, à ma cour, -
Je le payerai de ntelle sorte
Qu'iln'a point senti jusqu'ici
Les délices que je lui ferai goûter. '
Lorsque quelqu'un lui disait :
« Pensez à vos fins dernières !»
Il en riait,
Comme s'il eût cru n'avoir point à mourir ;
Je suis courtois chez moi,
Aussi^le ferai- je bien servir ; '
Puisqu'il a voulu venir à moi,
Je ne saurais renoncer à lui.
S'il voyait une assemblée
De dames et de demoiselles.
Il y allait avec un instrument (de musique).
JACOPONE DE TODI " 167
Et (faisait entendre) des airs nouveaux ; Il achetait (ainsi les faveurs) Des misérables pour en jouir ; J'ai dans ma cour des jouvenceaux Qui lui apprendront à chanter.
Si je raconte toute son histoirej^ Vous en aurez dé l'ennui, Car à elle seule la vaine gloire Remplit un épais, dossier ; Afin qu'il l'ait eu mémoire J'y fais une simple allusion ; Sans lui faire payer d'honoraires, J'en ai fait dresser le constat.
Je fais appel au témoignage
De son ange gardien ;
Qu'il dise si j'ai accusé faussement
Cet homme mondain ;
J'ai foi en sa loyauté
Car il a le mensonge en horreur;
Je te prie donc, ô Dieu souverain,
De daigner me faire raison.
(L'ange vient incontinent
Apporter son témoignage :)
l'ange
Sache-le, Seigneur, en vérité
Le diable a dit ce qui est certain ;
Il n'a dit à peu près rien
l68 ANTHOLOGIE FRANCISCAINE
De la perversité de cet homme, Qui m*a tenu pour vil Tandis que j'assumais sa garde.
DIEU
Réponds, scélérat,
Si tu as quelque excuse I ■
Je veux faire justice
De ce qui vient d'être prouvé ;
Tu n'as point eu raison
De montrer tant d'arrogance ;
Je veux en tker vengeance,
Car je ne puis l'endurer davantage.
LE PÉCHEUR
De ce qu'on a prouvé contre moi Je n'apporte aucune excuse, Mais je te prie. Dieu benoît.
De m'assister en ce passage, Car je suis rempli d'épouvante Du voyage dont je suis menacé ; Le diable a si sombre visage Que j'en suis tout angoissé.
DIEU
Longtemps je t'ai attendu
Dans l'espoir de ta repentance ;
A bon droit tu es condamné,
Aussi tu ne dois plus être devant moi ;
JACOPONE DE TODI 169
Tu seras privé de me voir, Car jamais tu ne le pourras ; Faites venir ses ennemis, Qui doivent l'accompagner. '
LE PÉCHEUR
O Seigneur, comment me séparer
De ta vision !
Gomme se sont vite réunis Ceux qui me mènent en prison !
Avant que de toi je m'éloigne, Donne-moi ta bénédiction ; Accorde-moi cette consolation En ce mien trépassement I
DIEU
Et mol je dis : Sois maudit 1 De tout bien sois privé !
Va, pécheur inique Qui m'as tant méprisé I Si tu étais demeuré mon ami, Tu ne serais pas ainsi mené En enfer, où tu es condamné A rester éternellement.
us JONGLEUR
L'ennemi fait assembler.
Mille des siens armés de fourches.
Et mille autres se tiennent prêts, Qui ressemblent aux dragons ;
Chacun, cherche à l'empoigner Et ils chantent leurs chainsons, Disant : « Mets-toi bien dans la tête « Qu'il te faut demeurer avec nous. »
Avec une chaîne interminable
Ils l'ont étroitement lié;
En enfer, non sans grande peine (pour lui),
Ils l'ont rudement mené;
Puis ceux qui ont des fourches s'écrient :
« Venez dehors au devant du condamné! »
Tout le peuple s'est rassemblé
Et dans le feu le fait jeter.