LE LOUP DE GUBBIOW
Au temps où saint François demeurait dans la ville I des Gubbio, parut dans les environs un loup mons- I trueux, terrible et féroce, qui dévorait non seulement les animaux, niais aussi les hommes ; souvent même il s'approchait de la ville, et les habitants, dont la peur était grande, ne sortaient plus des murs que tout armés, comme s'ils fussent allés en guerre. Nonobstant on ne pouvait s'en défendre quand on se trouvait seul sur son chemin ; et par peur de ce loup on en vint au point que personne n'osait sortir de la cité.
Donc saint François, ayant compassion des hommes de ce pays, voulut s'en aller au devant du loup, bien que les habitants ne le lui conseillassent en aucune f açon ; il fit sur lui le signe de la très sainte croix, l plaça toute sa conGance en Dieu et sortit de la ville avec ses compagnons. Mais les autres craignant d'aller plus outre, saint François prit son chemin vers le lieu où était le loup.
Or, voici qu'à la vue de beaucoup de gens de la ville qui étaient venus pour être témoins de ce miracle,
, (ï) Comme l'a très bien fait remarquer Paul Sabatier, « ce qui a fait ' « le succès très mérité de ce récit, ce n'est pas, comme on l'a cru, sa
« naïveté, sa beauté littéraire, son élégante simplicité, c'est sa vérité ■« morale, - c'est son inspiration profondément franciscaine, c'est l'idée ' « des devoirs qu'ont les bons chrétiens de Gubbio vis-à-vis du loup. , « D'après la conception juridique du moyen âge, le brigand, le loup, ' « l'hérétique sont hors la loi. Ils s'y sont mis eux-mêmes par leurs crimes ■
« et n'ont donc pas à se plaindre si on ne leur garde pas la foi. Pour I « saint François au contraire, nos seulement la justice est due au
« méchant, mais cette justice doit avoir pour la précéder, comme une '«sorte de héraut d'armes, la courtoisie.» (Paul Sabatier: op. cil.;
p. XII.) ■ '
274 ANTHOLOGIE FRANGISGA.INE
le loup alla à la rencontre de saint François, la gUeule ouverte; et comme il s'approchait de lui, saint François lui fît le signe de la très sainte croix et lui dit. en l'appelant :
— Viens ici, frère loup; je te commande, de la i part du Christ, de ne faire de mal ni à moi ni à personne.
Chose admirablel incontinent après que saint François eut fait le signe de la croix, le loup teriiblè ferma la gueule, s'arrêta de courir, et^ bbéissànt aii commandement, " vint, doux comme un agneau, ise coucher aux pieds de saint François.
Alors saint François lui parla ainsi : -
— Loup, tu fais beaucoup de dommages en ce pays ; tu as commis de grands méfaits, détruisant et tuant les créatures de Dieu, sans sa permission ; et non seulement tu as tué et dévoré les bêtes, mais tu as eu ; la hardiesse de tuer les hommes faits, à l'image de Dieu, cause pour laquelle tu es digne de la potence comme voleur et homicide, très méchant. Les gens crient et se plaignent de toi, et toute cette ville est ' ton ennemie. Mais je veux, loup, faire la paix entre eux et toi, si bien que tu ne les offenses plus désôr- ' mais, qu'ils te pardonnent tes offenses passéesj et -: que ni lès hommes ni les chiens ne te persécutent plus.
Ces paroles dites, le loup, par les mouvementsi de -: son corps, de sa queue et de ses yeux, inclinant la ^ tête, faisait signe d'agréer, ce que saint François disait, et de vouloir s'y tenir.
Alors saint François reprit :
— Frère loup, puisqu'il te plaît de conclure et de tenir cette paix, je te promets que je te ferai défrayer de tout, ta vie durant, par les hommes de ce pays. Ainsi tu ne pâtiras plus de la faim ; car je sais, bien que la faim t'a fait faire tout ce mal. Mais, puisque je t'obtiens cette grâce, je veux, frère loup, que tu me promettes de n'attaquer jamais aucune peraonne humaine, ni aucun animal. Me promets-tu ceci?... -
Et le îoiip, en inclinant la tête, fit évidemment silène qu'il promettait.
Et saint François lui dit :
-^ Frère loup, je veux que tu me fasses foi de cette promesse, afin que je puisse bien m'y fier.
. Et saint François tendit la main pour recevoir la foi du loup. Celui-ci leva la patte droite de devant, et familièrement la posa sur la main de saint François, lui donnant ainsi tel signe de foi qu'il pouvait:
Alors le saint dit :
— Frère loup, je te commande, au nom de Jésus- Christ, de venir avec moi à l'heure même, sans hésiter aucunement, et nous allons conclure cette paix au nom de Dieu.
Et le loup obéissant se mit en route avec lui, doux^ comn^e un agneau. Ce que voyant les gens de la ville, ils s'émerveillaient fort ; et soudain cette nouvelle se répandit par toute la cité, et toutes gens, hommes et femmes, grands et petits, jeunes et vieux, se, pressaient vers la place pour voir le loup avec
276 ANTHOLOGIE FBANGISCA.INE
saint François. Et tout le peuple étant réuni, le saint monta sur un lieu élevé pour le, prêcher, disant, entre autres choses, comment, pour leurs péchés. Dieu permettait de telles calamités ; mais combien la flamme de l'enfer, qui doit brûler éternellement les damnés, était plus redoutable que la fureur du loup, lequel ne peut tuer que le corps.
— Combien donc est à craindre la gueule de l'enfer, disait-il, quand la gueule d'un pauvre animal tiefat en crainte et en tremblement une si grande multitude 1 Tournez-vous donc vers Dieu, mes bienaimés, et faites une digne pénitence de vos péchés ; et Dieu vous délivrera du loup dans le temps présent, et du feu de l'enfer dans le temps à. venir.
La prédication finie, saint François ajouta :
— Ecoutez, mes frères ! frère loup, qui est ici devant vous, m'a promis, et il m'en a donné sa foi, de faire la paix avec vous, et de ne vous offenser plus jamais en aucune chose. En retour, vous promettez de lui donner chaque jour le nécessaire ; et je me rends caution pour lui, qu'il observera fermement le pacte de la paix.
Alors le peuple, tout d'une voix, promit de le nourrir jusqu'à la fin de ses jours.
Et saint François, devant tous, dit au loup :
— Et toi, f lëre loup, promets-tu d'observer avec ceux-ci le pacte de là paix, en sorte que tu -n'offensés ni les hommes, ni les animaux, ni aucune créature ?
Et le loup s'agenouilla et inclina la tête, et avec les mouvements de son coips, en flattant de la queue
et des oreilles, témoigna autant que possible qu'il voulait observer le pacte.
Saint François dit alors :
-^ Frère loup, je veux que, comme tu mas donné foi de cette promesse .hors de la porte, de même devant tout le peuple tu me fasses foi de ta promesse,- et m'assures que tu ne me rendras pas dupe de la garantie et caution que j'ai donnée pour toi.
Alors le loup, levant la patte droite, la posa dans la main de saint François.
Or cet acte et ceux qu'on a dits ci-dessus causèrent Une si grande allégresse et admiration dans tout lé peuple, soit pour la dévotion du saint, soit pour là nouveauté du miracle, sôit pour la paix du loup, que tous commencèrent à crier vers le ciel, louant et bénissant Dieu de leur avoir donné saint François, qui, par ses mérites, les avait délivrés de la gueule d'une si cruelle bête.
Le loup vécut ensuite deux années à Gubbio ; il entrait familièrement dans les maisons, de porte en porte, sans faire de mal à personne, et sans qu'il lui en fût fait, nourri courtoisement par les gens du lieu ; et tandis qu'il s'en allait ainsi par la ville et par les maisons, jamais aucun chien n'aboya contre lui. Enfin, après deux ans, le loup mourut de vieillesse, et les habitants le regrettèrent beaucoup. Car le voyant aller si débonnairement par la ville, ils se rappelaient mieux la vertu et la sainteté de saint François.
V]!8^-' ■-:^--.v.. -'l'AliTBÛOtij^
3/ LA VISION DE FiRÈRE LÉON
Un jour, il arriva que saint François était grave- ^ ment malade et que frère Léon le servait ; et comme ' le frère était en oraison près de saint, François, il ^ fuf^ravi en extase, et conduit en esprit auprès d'un très grand fleuve, large et impétueux.
Or, tandis qu'il considérait' ceux qui le passaient, il vit quelques frères tout chargés entrer dans ce fleuve ; mais aussitôt ils étaient entraînés par l'impétuosité du courant et se noyaient ; quelques autres s'en allaient jusqu'au tiers, quelques autres encore arrivaient à la moitié du fleuve, quelques autres enfin atteignaient presque l'autre rive ; mais,^ à cause du courant et du poids qu'ils portaient, ils finissaient ' pair tomber et se noyaient aussi. Voyant cela, frère Léon sentait pour eux une grande compassion et, ^ tandis qu'il était ainsi, soudain voici venir une grande | multitude de frères sans aucune charge ; en eux brillait la sainte pauvreté ; ils entrèrent dans le fleuve et \ passèrent de l'autre côté sans aucun péril. ^
Ayant vu ceci, frère Léon revint à lui; et alors ^ saint François, connaissant en esprit que frère Léon ^ avait eu quelque vision, l'appela et lui demanda ce à qu'il avait'vu.
Lorsque le frère Léon lui eut rapporté toute la vision, saint François lui dit :
— Ce que tu as vu est la vérité. Le grand fleuve ^ est ce monde ; les frères qui se noyaient dans le fleuve ^ sont ceux qui ne suivent pas la profession évangé-
lique, et surtout la très haute vertu de pauvreté. Mais ceux qui ont passé ce péril, ce sont les frères qui ne~ cherchent ni ne possèdent en ce monde aucune, chose terrestre ni charnelle ; qui, n'ayant que le nécessaire pour la nourriture^ et le vêtement, .se tiennent satisfaits, suivent le Christ nu sur la croix et portent allègrement et volontiers le joug léger du Christ et de Ja très sainte obéissance ; c'est pourquoi ils passent facilement de la" vie temporelle à la vie éternelle.
( Première moitié du XIV^ Siècle )
Nicole Bozon, bien qu'écrivant en français, appartient' à l'Angleterre. C'est que la littérature importée dans ce pays par les Normands s'y était imposée .peu à peu aux populations, si bien qu'au commencement du xiv^ siècle le français était bien près de devenir le langage commim de toute la Grande-Bretagne. Bozon a donné, dans Bes Contes moralises Xi), l'idée la plus complète que l'on ait de ce qu'était de son temps la prédication populaire. Il procède généralement de la façon suivante : II expose la « propriété )> d'un animal, d'une -plante ou d'une pierre, il en tire l'application morale, qu'il accompagne de citations bibliques, puis il confirme son dire par le récit d'une fable ou d'une anecdote plus ou moins historique. Conformément à la tradition franciscaine, exposée ici même à propos de Bcrthold de Ratisbonne, il y a peu de théologie chez Bozon. Quelques chapitres sur la confession et la contrition, sur la pénitence, sur la béatitude céleste, sur la vertu des messes et de l'aumône comme moyen de sauver les âmes du purgatoire, sur la puissance miraculeuse de la Vierge Marie, des exhortations à l'amour du Christ, à la contemplation de sa passion, à la résignation chrétienne, constituent tout l'élément pieux de l'ouvrajge. Par contre, la convoitise est un
(1) Les Contes moralises de Nicole Bozon, frère mineur, publiés pour, la première fois d'après les manuscrits de Londres et de Cheltenbam par Lucy Toulmin Smith et Paul Meyer. P., 1889.
NICOLE BOZON a8i
des thèmes principaux de l'auteur. Ce sujet lui fournit rocçasion de s'en prendre aux prélats, aux seigneurs, à ' leurs sénéchaux, aux baillis qui épargnent les forts, et oppriment les faibles (pp. ii, 12, 117). Les évêques font la sourde oreille aux réclamations qui leur ~sont adressées, ; : tant qu'elles ne sont pas appuyées d'un présent (p. 55). Les avocats, les légistes savent accommoder les lois et les décrétales à l'avantage de la partie qui offre la bourse la mieux garnie (pp. g, 82). Les textes les plus sévères de l'Ecriture sont cités contre les mauvais riches; dont le^sort, au jour du jugement, est mis en contraste avec" celui des malheureux. Les usuriers sont l'objet des plus violentes attaques de Bozon. Il constate avec douleur qu'on se montre à leur égard moins sévère que jadis (pp. 35-36). Ces attaques violentes n'ont assurément rien de particulier à notre moine, et l'on en trouverait, dès le xni" siècle, . de non moins âpres chez maint prédicateur français. Mais ici elles sont spécialement appropriées à la société anglaise du temps. De là leur exceptionnel intérêt.