LES SEPT CHIENS DU DIABLE
Quand le lièvre est chassé par le veneur, il court au plus vite vers son terrier,, mais, . comme ses regards ne portent que de côté," il advient souvent qu'il tombe dans les rets tendus devant lui. Pour nous, le veneur; «'est le mauvais, qui chasse l'homme dans la direction du péché, ce qui a fait dire à Jérémie le prophète (XVI, 16) : Venabuntur vos de cavernis vesiris . (Lçs veneurs vous chasseront hors de votre refuge). Votre refuge, ce sont les plaies de Jésus-Christ, d'où
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I^usieurs s'en vonty chasaés jpar" l'espnï du màli^^^ ;^ tend en leur chemin les rets perfides dii péché; ainsiéj que le dit le psalmiste (Ps. GXL, 10) : Codent', in retiaculu ejus peccatores (Les pécheurs tomberont en " ses rets). Et sachez que ce veneur qui chasse les âmes a quatre couples de chiens, qu'il emploie selon le but qu'il poursuit : Richer et Wilemyn, Havegyf et Baudouin, Trystewell et Glossyn, Beauvis et Trebelyn. Les deux premiers s'attaquent aux cerfs et aux biches, ce qui veut dire que la Richesse et la Volonté, propre (i) s'attachent à la poursuite des grands seigneurs et en font tomber plus d'un dans les rets des mauvais, la richesse mettant souvent l'homme hors de voie et de raison et le conduisant au gré de la volonté propre. C'est dans la bouche de ces égarés que le Saint Esprit, au livre de la Sagesse (II,- 11), a mis la maxime : SU fortitûdo nostra lex justicie (Que notre force nous tienne lieu de droiture). Tout paraît droit à ceux que mène la volonté propre, ce qui permet à ces deux chiens courants, la Richesse et la Volonté, de les faire tomber dans les rets du mauvais, d'où saint Bernard a dit : Cessât volantds propria, et infernus non erit (Si volonté n'était, enfer ne serait). Que les riches s'appliquent donc à se conduire en sages, et qu'ils sachent résister à la volonté naauvaise comme le cerf échauffé qui tient tête aux chiens. Qu'ils prennent exemple sur l'empereur Constantin, qui disait : « Il est plus difficile de vaincre
(1) Richer est évidemment ici pour Rieheas et Wilemyn pour Will.
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(( notre volonté mauvaise que de triompher d'une <L armée entière par l'épée. '» Le roi David voulut maintenir sa volonté propre contre le conseil des sages, et mal lui advint. U en fut de même de Roboam et de plusieurs autres, c'est pourquoi l'Ecriture dit (Eccli. XVllI, 3p, 3i) : A voluntate tua av&rte, ne "facial te venire in gaudium inimicis tuis (Prends garde à ta yolonté propre, de peur qu'elle ne donne à tes ennemis l'occasion de se réjouir). Le veneur se réjouit fort quand le cerf poursuivi par les chiens va donner droit dans les rets ; ainsi fait le mauvais quand il voit s'acheminer vers l'enfer l'homme que mène la volonté propre. C'est ce dont témoigne Isaîe, qui a dit (IX, 3) : Exultant victores capta preda quando dividunt spolia (Les diables ont grande joie quand ils se partagent leur proie).
Le veneur découple un autre chien, nommé Havegyf, ce qui veut dire : « Prenez et donnez (i). » Ce chien est lancé sur les abbés, les prieurs, les chevaliers, les dames qui octroient les bénéfices ecclésiastiques de leur ressort à ceux qui peuvent le mieux les leur acheter. Heureusement que Jésus, fils de Sirach, a dit (Eccli. XVI, i5) : Omms misericordia faciet unicuique locum secundum meritum operum suorum et secundum intellectum (Dieu rétribuera les ' dons de chacun en tenant compte des intentions du donateur). Ces gens donnent aux fous et aux mauvais -pour se les rendre favorables ou obtenir d'eux une
(t) H€a>egyf se décomposant de la manière suivante : Hâve e gyf*
grasse rétribution, alors que leurs dons n'auraient dû aller qu'à prud'hommes de bonne vie, selon ce que dit le Seigneur (Eccli. XII, 5) : Da bono, ef ne reçeperis peccaforem (Donne à prud'homme et renvoie les mauvais les mains vidés). C'est à ces dônateura simoniaques que parle saint Pierre, quand il dit aii livre des Actes : « Vos cœurs ne sont ^as ordonnés g « selon Dieu quand vous entendez recevoir une récona-r (( pense temporelle là oîi vous devriez franchement^ u donner pour Dieu seul. » Aussi dit-il : encore ;- « Que tourne à votré\\rdition ce que vous donnez ou (( prenez ainsi I » Gomme vous le voyez, Havegyf est un' chien bien courant, qui chasse plus d'une aine en enfer avec ses dons.
Le veneur découple ensuite un autre chien nommé Baudouin, qui chasse en enfer les plaideurs, les légistes et les avocats pour baudour (i) de leur sens, c'est-à-dire à cause de la confiance présomptueuse qu'ils ont en leur sens propre, et de la caulèle avdc laquelle ils s'ingénient à tourner le droit. C'est d'eux que Job a dit (XII, 6) : Audacile^ provocant Deum (Par grand baudour ils lèvent le bâton contre Dieu même). Dieu est en effet la droiture même, et comme c'est lever le bâton contre le droit que de s'élever contre la justice par baudour de ruse, il s'ensuit qu'un tel acte équivaut à lever le bâton contre Dieu, ypilà; ce que fait le juge qui, en face de deux plaideùrBiÇ l'un de mauvaise foi, mais la bourse pleine de deniers,
(1) Hardiesse, confiance en soi-même.
l'autre fort de son bon droit, mais sans argent, arrive à accorder le premier, moyennant finance, avec la loi et leï décrétales, à rencontre de la vérité. Laccraia est lex. Propterea egreditur judicium perversum, (Habac. I, 4). s'écrie h ce sujet Abacuc le prophète (La loi a été déchirée, et voilà' pourquoi tant de faux jugements sont rendus). C'est ainsi que le chien Baudouin, qui n'est autre que le baudour du sens propre et des paroles, chasse divers avocats, légistes et plaideurs dans les rets du mauvais, conformément à la parole du Psalmiste (Ps. GXXXIX, lo) : Labor labiorum ipsorum operiet eos (Le travail de la bouche les conduira au plus profond), c'est-à-dire au plus (profond de l'enfer.
Celui qui est ainsi chassé par baudour de sa ruse et se voit en péril peut échapper au danger en prenant exemple sur le renard. Quand cet animal est poursuivi et sur le point d'être atteint par le chien courant, il serre la queue entre les cuisses et l'arrose copieusement, puis, la redressant soudain, il asperge la face de son adversaire avec cet acre goupillon. La queue du renard signifie la mort des "gens rusés et cauteleux; l'âcreté du goupillon signifie l'amertume de celte mort, rendue présente à la mémoire ; on peut aveugler le chien Baudouin de cette amertumie, et par là miême lui échapper. mors, quant amara est memoria tua homini ÎTi/usfo (Eccli. XLI, i) ! dit le Saint Esprit (Ha I ha ! combien est amère la mort à penser I non certes à tous, mais à ceuxqpii ne sont point droituriers 1)
Ensuite est découplé Trystewell, le cinquième chien du veneur, destiné à chasser les lièvres, qui passentsi vite les montagnes. Ces lièvres, ce sont les clercs de sainte Eglise, prêtres, moines, frères, qui devraient en toute raison gravir les montagnes die la vie parfaite et traverser légèrement la vallée de ce monde,' sans se charger du fardeau des richesses. Mais, hélas ! que dois- je dire? Plusieurs sont chassés en les rets, du veneur par le chien Trystewell, qui les mène à sa volonté, parce qu'ils mettent leur conGance en un bien décevant (i). Quand une personne ayant cent livrés de rente réserve deux reliefs de sa tablé aux pauvres, il lui semble qu'elle a fait beaucoup pour Dieu et qu'elle peut affecter tout le reste à son propre usage, ce qui le lui fera dépenser en pompes et vanités, et, qui pis est, en débauches ou népotisme prévaricateur. Les biens des clercs ne leur ont. pourtant pas été concédés pour satisfaire leurs caprices, mais pour -pourvoir à le^irs besoins véritables. C'est pourquoi Notre-Seîgneur dit aux prélats de sainte Eglise (Matth. XXIII, 24) : Duces ceci excolanies culicem, camelum autem transglucientes (Vous filtrez le moucheron et avalez le chameau), c'est-à-dire : vous gardez pour vous ce qui a de la valeur, et donnez aux pauvres ce qui ne vaut rien. Les chapelains et autres religieux eux-mêmes se laissent tellement enivrer par le privilège que leur donne la tonsure monacale et par les révérences qu'ils reçoivent,
(1) 11 semble résulter de ce passage que Trystewell doit correspondre ' à l'anglaîs Trus/ we//.
qu'une fois chantée la messe, ils^ s'imaginent pouvoir passer le reste du temps dans l'oisiveté et les complaisances envers le corps. Et qui pis est, il s'en rencontre qui vont jusqu'à , croire qpie leur qualité de' chapelain leur permet de passer du lit de quelque mauvaise ribaude à la messe chantée à plein gosier, comme si leur vie était ordonnée selon Dieu, et dépensent tout le reste du jour en ribauderies. C'est de cela que s'est plaint le Saint Esprit, quand il a dit (Eccle. VIII, i4) : Sûnt impii ita securi qiiasi justo- rum facta habeant (Il y a des mauvais dont la conscience est aussi tranquille que cell&des prud'hommes). Cette fausse sécurité les chasse vers là confusion, comme le dit le saint homme Job (XXI, 7-9) : Quare impii vivunt ? sublevati sunt et confortati diviciis. Seihen eorum permanet coram eis, propinquorum turba et nepotum in conspectu eorum. Domus eorum secure sunt et pacate, et non est virga Dei super eos (Sire Dieu, pourquoi donc vivent les mauvais,? Ils ont devant eux leurs parents et les jeux de leurs en- . fants ; ils vivent en sécurité et ne sentent pas votre châtiment. Ils prennent en cette vie leur consolation et disent en chœur : De Dieu nous n'avons que faire). Mais l'Ecriture ajoute (Job, XXI, i3) : Ducunt in bonis dies suos, et in puncio ad inferna descendunt ' (Quant à moi, je sais qu'en peu d'heures ils descendront en enfer). C'est le chien appelé en anglais Trystewell qui chasse plusieurs clercs de sainte Eglise en les rets du veneur si cruel. Un autre chien est découplé, qu'on appelle Tre-
belyn, c'est-à-dire usure, par quoi pèche plus d'un, marchand, qui tombe ainsi dans les rets du diable. Voilà pourquoi l'on nomme Trebelyn le chien qui lés chasse, car ils ne vendront, ni n'apprêteront, ni n'achèteront rien^, s'ils ne doivent gagner le triplé du prix de revient (i). C'est à ces gens que pensait Notre-Seigneur, quand il parlait par la voix du Psalmiste : (( Sire, dit celui-ci, qui donc ira dans votre « sainte habitation ? » — « Celui, est-il répondu, « qui ne trompe point son prochain et ne lui prête « point à usure, celui-là viendra à moi dans ma « maison. » Où seront donc les usuriers, qui vendent leurs âmes pour des deniers et remplissent les cités d'usure et de tricherie ? Voici la réponse du Saint Esprit (Ps. LIV) :' Veniaf mors super illos et descendant in infernum vivantes, quia non defecit de plateis usura et dolus (^sl mort les prendra et en enfer les mettra). Hélas I comme le siècle est changé en mal ! Jadis, ainsi que nous le voyons dans les écrits du temps, il était normal qu'on rencontrât à peine un usurier dans chaque ville. Dès qu'un homme était connu pour tel, il n'eût trouvé personne pour lui donner le baiser de paix en sainte Eglise, et aucun de ses voisins n'eût voulu chercher du feu chez lui. Les enfants le guettaient dans la rue et le montraient du doigt comme un excommunié. Sa maison était appelée la maison au diable ; son corps était enseveli dans un champ ou dans un jardin. Mais maintenant tout est renversé : celui de qui on eût réfusé de
(1) Triple se disaint en anglais Ireble.
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baiser la bouche en église, on lui baisé le pied. Celui
chez . qui on ne voulait point chercher du feu, on
' reçoit de lui à manger et à boire. Celui que les en-
I fants méprisaient et montraient du doigt comme un
y excommunié; les grands seigneurs lui font révérence
et honneur. Ceux que, conformément à l'Ecriture,
j on avait coutume d'enterrer dans les champs, on les
enterre maintenant devant le maître autel, mais pour
leur malheur, car leurs âmes sont chassées par Tre-
b'elyn dans les puits infernaux, où elles demeureront
sans fin dans la peine et l'ordure.
Vient enfin Beauvis (i), dont le veneur est si sûr qu'il s'en sert pour chasser tout' animal, petit ou / grand. C'est le péché le plus fréquent de tous en ce 'siècle, je veux dire : la lécherie (2), qui s'attaque [s aux clercs et aux laïques, aux pauvres et aux riches, aux jeunes et aux vieux, et en fait tomber plus d'un dans les rets du mauvais. C'est pourquoi Salomon dit - au livre des Proverbes (XVI, 26-27) • ^i^^tos vulneratos dejecit et fortissimi ah ea interfecti sunt. Vie ' infèmi domus ejus pénétrantes inferiora mortîs (Phir sieurs sont abattus par la lécherie, et ceux qui furent vaillants et forts sont mis à mort par elle, car celuilà s'achemine vers l'enfer, qui se livré à la lécherie). Que chacun soit donc assez sage pour se garder des. ■rets du veneur 1
(1) Beau visage. .
(2) La débauche.
Le moyen âge franciscain se clôt sur saint Bernardin de Sienne. > C'était peut-être le" plus éloquent prédicateur de. son temps, et, par une rare bonne fortune, nous possédons nombre des sermons qu'il a prononcés en langue vulgaire. La collection la plus remarquable, est celle des 45 sermons prêches en août et septembre 1427 à Sienne, sur la Piazza del Campo. Ces sermons n'ont point été écrits par l'orateur lui-même, mais fidèlement recueillis par xm de ses auditeurs, un tondeur de draps nommé Benedetto, qui eut l'inspiration d'abandonner momentanément son travail pour les écrire mot à mot (i).
L'armature étroite et sévère de la scolastique n'entrave jamais la spontanéité de saint Bernardin, et si le prédicateur ne perd jamais de vue l'Epriture sainte, dont il entend tirer tous ses enseignements, il ne s'interdit aucun
(1) Benedetto prenait ses notes avec un stylet sur des tablettes de cire, puis, le discours fini, rentrait dans sa boutique pour les transcrire sur des feuillets. On ignore le procédé sténographique, ou plutôt tachygraphique dont il se servait. Luciano Banchi, à qui l'on doit la publication des sermons prêches à Sienne par saint Bernardin, signale cependant comme dignes d'être consultées les Osservazîoni crîliche deW ab. Luigi de Angelisi sopra un Codîce del secolo XV, scrillo per la prima voila in cera, aequislalo recentemenle dalla Magislralura Civica di Siena per la Pubblica Biblioleca ; e sùW Arte antichissîma di scrivere'in cera con pari preslezza del parlare. (Colle, 1820.)
SAINT BERNARDIN DBrSIENNE 29 1
des moyens qui lui peuvent permettre de se mieux faire -comprendre, ou simplement de tenir ses auditeius en haleine. Le charme dé ses apologues le place au premier rang des précurseurs de La Fontaine, et bien des fois les Siennois ont dû rire des fines saillies du prédicateur. Bien des fois aussi ils ont dû rougir de leurs vices, car jamais la chaire chrétienne n'a retenti de paroles plus courageuses. Les connaisseurs goûtent encore le style à la fois élégant et familier des sermons, sa souplesse, la fraîcheur de son coloris, sa sonorité cristalline. C'est là malheureur
■ sèment ce qu'une traduction est impuissante à rendre.
Les textes qu'on trouvera ici sont empruntés aux trois
volumes de Luciano Banchi : Le prediche -volgari di San
Bernardino da Sîenà dette nella Piazza. del Campo Vanna
MCCCCXXVII; 3 vol. in-12. Sienne, 1880-1888.
' Paul Thureau-Dangin a écrit sur saint Bernardin une
j biographie qui, îans être définitive, mérite la faveur qui
j l'a accueillie '(P., 1896):