INTRODUCTION
Deux jeunes filles et un jeune lionime^ dans les rares loisirs de leurs études et des œuvres de guerre^ ont composé cette anthologie. Cest une couronne de fleurs, cueillies par leurs propres mains, qu^ils déposent sur la tombe d'un frère très aimé, épris dun haut idéal de vie morale et religieuse, et qui, dès le premier mois des hostilités, est mort pour la France. Ils entendent, d'ailleurs, faire autre chose qu un geste de pieuse affection. Il leur a paru que la préparation de ce recueil était — ejitre bien d'autres — une façon de continuer V activité rêvée par leur aîné et de travailler à leur tour pour les causes qu'il a servies.
Nous sommes à une heure oit chacun des groupes qui forment la famille française a pour devoir urgent de puiser largement, avidement, dans son trésor spirituel et dy rajeunir ses éner-
gles. Il ne s'agit pas seulement de sauver une entité géographique et de débarrasser dhine souillure odieuse la terre des ancêtres. C'est rame même de la France qui doit devenir plus vivante et rayonnante que jamais. Encore fautil que ceux qu'elle anime prennent conscience de ce qui est en elle. Sans doute., chaque génération doit résoudre pour son propre compte tous les problèmes qui se posent à des hommes. Elle ne saurait ni esquiver ses propres responsabilités^ ni renoncer aux initiatives qui lui incombent. Elle n^a pas à prolonger purement et simplement ce qui a été. Elle a pour devoir étroit d'être elle-même. Si elle ne l'est pas., les ancêtres ont amassé en vain et lui ont transmis pour rieh leur capital intime. Mais elle ne sera capable d'originalité véritable que si elle se tient en contact avec celles qui l'ont précédée et préparée. Elle ne sera elle-même que si elle sait s'emparer et profiter de ce que d'autres ont fait pour elle. Elle ne gaspillera pas ce qu'elle a^si elle sait qu'il y a là un héritage sacrée quels labeurs il résume^ quelles souffrances il rappelle. Il est grand temps de mettre entre les mains du groupe protestant de la famille française — et de tout Français avide d'utiliser toutes les richesses nationales — un recueil de morceaux choisis qui ait chances d'inspirer à ses lecteurs le désir de
connaître mieux, dans leurs ouvrages eux-mêmes^ les écrwains dont ils auront pu rencontrer ici quelques pages ou quelques lignes.
Aussi bien est-il remarquable que^ par une connaissance plus exacte de ce qu'ont fait et pensé ses ancêtres, chaque groupe de la. famille française sentira plus profondément ce qu'il doit au génie même delà patrie. C'est vrai pour les catholiques. C'est vrai pour les protestants. Il suffira de parcourir le présent recueil pour que ceux-ci — et, avec eux, tous les esprits sincères, quelle que soit leur croyance ou leur incroyance — constatent combien cette littérature huguenote est française jusqua la moelle. Il suffira de lire d'un peu près les auteurs, dont on ne peut donner ici que des extraits trop courts et trop incomplets, pour avoir la solution d'un problème historique auquel les circonstances présentes donnent un intérêt tragique.
C'est un fait que la Réforme luthérienne ne s'est guère propagée en dehors des pays de race ou de civilisation germanique. Certes, elle ne s'y est pas strictement limitée; et il lui est arrivé, il lui arrive encore d'en déborder. Il faut un parti pris depolémique confessionnelle pour solidariser Luther et V Allemagne d' aujourd'hui. Les catholiques d'outre-Rhin fournissent des exemples truculents d' un pangermanisme exas-
péré et ridicule ; et Von trouverait aisément dans Les pages les plus authentiques de Luther la condamnation la plus décisive de la politique qui a mis l'Europe et presque la terre entière à feu et à sang. Les luthériens de France sont au premier rang des bons Français qui multiplient^ sans compter^ leurs sacrifices sanglants. Ety dans les Eglises luthériennes des Etats-Unis, la plupart de leurs membres, quand ils ne sont pas des Allemands importés ou des fils d'Allemands, vibrent à l'unisson de la grande démocratie américaine pour la défense du droit et de la liberté... Tout ceci bien reconnu — et c'est un devoir de le reconnaître, — le fait demeure: la Réforme luthérienne a fait très peu de conquêtes en dehors des paj/s germaniques. Un autre fait est corrélatif de celui-là : c'est la Réforme calviniste, c est-à-dire française, qui s'est répandue en Suisse, en Hollande ^ en Pologne, en Hongrie, en Angleterre, en Ecosse, dans le nord de l'Italie, dans l'Amérique du Nord.
Comment ce phénomène s'explique-t-il?
U semble facile d'en rendre compte par Vaf fluence des étudiants à V Académie de Genève et par les relations personnelles des réformateurs français et surtout de Calvin — la lue des Chanoines est peut-être au milieu du seizième siècle le point du monde oii il arrive et d'où il part
le plus de lettres — avec tous les personnages qui comptaient dans tous les pays d'Europe, Cette raison est trop extérieure. Car il resterait à comprendre cette domination intellectuelle d'un groupe d' hommes et V attrait exercé par la ville ou ils enseignaient.
La vérité^ mis à part le coefficient personnel du génie^ c'est qu'ici s'est réalisé^ une fois de plus^ ce qui a bien Vair d'être une sorte de loi : pour que des idées se répandent dans le monde ^ il faut qu' elles passent par la France, qu'elles y soient pensées^ quelles y trouvent leur exprès sion. Le fils du philosophe allemand J. -G. Fichte, dans une préface à la traduction française d'un ouvrage de son père, formulait lui-même cette loi : « Ce qui distingue les Français dans leurs productions scientifiques et ce qui a une liaison plus profonde qu'on ne le croirait avec la juste appréciation delà, vérité, c'est la clarté, c'est l'achèvement harmonieux de l'idée, la rigueur de l'exposition, la netteté des définitions... Au degré dans lequel les Français s'assimilent nos théories, nous pouvons reconnaître extérieurement le degré de clarté et d' achèvement scientifique de ces théories ; ils sont les premiers et les plus irrécusables juges de la clarté, de la maturité, de la justesse d'une idée. »
Ce n'est ni le lieu ni l'heure de rechercher
si {véritablement l'initiative de Luther était indispensable ou non pour déclencher le mouvement de la Réforme et si d'autres Réformateurs^ à son défaut^ n'auraient pas surgi. Il a donné le signal du mouvement. C'est un fait ; il est vain de se demander ce qui se serait passé au cas ou il n'aurait pas donné ce signal. Ce n'est pas, non plus, le lieu et l'heure d'examiner en quoi les Réformateurs français ont eu leur originalité doctrinale et n'ont pas été seulement les élèves du théologien de Wittemberg. Ce sont eux, en vertu du génie de leur race, qui ont su donner aux idées nouvelles la forme qui était capable de les porter chez les peuples les plus divers, de les y rendre intelligibles, de les faire accepter.
Ils disposaient, pour cela, d'un instrument unique au monde: la langue française. Il s'est produit au seizième siècle ce que l'on a vu à la fin du dix-huitième. Devant la diffusion des idées de la Réforme, il faut répéter le mot de Joseph de Maistre devant la diffusion des principes de la Révolution : « Comme une nation, disait-il aux Français, ne peut avoir reçu une destination séparée du moyen de l'accomplir, vous avez reçu ce moyen par votre langue, par laquelle vous régnez bien plus que par vos armes, quoiqu'elles aient ébranlé l'univers. » La vraie
beauté de notre langue consiste à être un « inst ruinent de précision » . Certains lui reprocJteront de n^être pas capable d'exprimer ce qu'on a plaisamment appelé les « clairs de lune sentimentaux ». Elle est un perpétuel effort pour projeter de la lumière dans les idées, pour les analyser, les simplifier, les disposer dans un ordre rationnel. Elle agit par là sur les esprits qui se servent d'elle. Elle leur communique ou maintient en eux le goût de ce qui est simple, ordonné, systématique. Mais, avant d'agir sur r intelligence, elle en est la création. Elle n'est si raisonnable que parce qu'elle a été façonnée, à la longue, par des hommes plus avides de comprendre que de sentir, ou plutôt avides de coiftprendre ce qu'ils sentent, et qui estiment sentir mieux ce qu'ils comprennent bien.
Cette réaction de l'esprit sur la langue est singulièrement visible dans l'œuvre de la Réformation. Ceux qui accomplissent cette œuvre ont bien des passions. Mais il en est une qu'ils éprouvent au suprême degré : celle de convaincre. Elle les contraint — et surtout le plus grand d'entre eux — à penser avec clarté et à porter cette clarté dans l'expression de leur pensée. Jusque-là, notre langue, sauf exceptions presque négligeables, n'avait guère servi, sous sa forme écrite, qu'à raconter ou à décrire. Elle n'avait
pas eu à remplir V office suprême, réservé au latin, de combattre pour des idées, de formuler des convictions, de persuader des consciences. Du jour oii elle a été conviée à jouer ce rôle, elleaété contrainte, par une nécessité intérieure, de se transformer, de se préciser, de prendre possession de ses qualités de logique et de force. Calvin avait publié en latin ce qui devait être le nouveau corps de doctrine. Il a peut-être cru d'abord, comme tous ses contemporains , qu' il ne pouvait atteindre les hommes de pensée que dans la langue commune à tous les doctes. Mais tout de suite il a décidé de mettre ses principes et leur développement à la portée du peuple en France et en Suisse. Du coup, il a voulu que, paraissant en français, l'Institution chrétienne se présentât avec la même précision lumineuse que dans l'idiome réservé des théologiens. Et il sut le faire en une langue si étonnamment pure, si robuste, si bien armée, qu'elle semble en avance de cent ans sur celle des ouvrages contemporains. « Ce qu'il y a de plus remarquable dans beaucoup de pages, déclare M. Brunetière, c'est la décision et, par suite, la lucidité de la pensée. Calvin est maître de son style. Il sait toujours ce qu'il veut dire et il le dit toujours. Autant ou plus que d'un écrivain, sa manière est d'un homme d'action... Ni de cette vivacité dans le
raisonnement, ou pour mieux dire dans V argumentation, ni de cette précision et de cette propriété de termes, ni de cette brièveté succincte et pénétrante, nous n^ avions encore de modèles dans notre langue. Nous n'en avions pas non plus de cet art de « suivre » sa pensée, et, tout en V expliquant ou la paraphrasant, de ne pas la perdre de vueK »
Cet acte d'audace eut pour conséquence de forcer les adversaires français de la Réforme à penser et à discuter dans la même langue. Les simples pamphlétaires peuvent se contenter d'un échange d'injures. Mais les idées en lutte étaient d'une telle portée en elles-mêmes et dans leurs applications que, pour les défendre, il fallut, de part et dUiutre, recourir à autre cJiose qu^à des violences de mots ; et la langue bénéficia très vite de la nécessité d'exprimer ce qui en valait la peine. « V importance de ces discussions, dit M. Brunot '^, était en raison directe du rang que la théologie occupait parmi les sciences. Or,
1. « L'Institution française, dit M. G. Lanson, est vraiment une forte et grande chose : il y a une gravité soutenue de ton, un enchaînement sévère de raisonnements, une véhémence de logique, une phrase déjà ample, des expressions concises, vigoureuses et, si j'ose dire, entrantes, qui en plus d'un endroit font penser à Bossuct : à Bossuet logicien, je le veux, et non pas à Bossuet poète, mais enfin à Bossuet. Et quiconque est familier avec ces deux écrivains ne me démentira pas. » (Histoire de la Littérature française, p. 263.)