Histoire de la langue française, t. II, p
elle en était la reine plutôt que la première^ les autres^ les « Humaines », demeurant indistinctement basses et abjectes auprès d'elle. La conquête était donc de nature à faire gagner aux Français plus qu'aucune autre en éléi^ation. »
Il semblait qu'en renonçant au latin ^ les adeptes français de la Réforme se fussent condamnés à ne répandre leurs idées que dans leur pays. C'est le contraire qui devait arriver. Leurs idées eurent pour elles la puissance d' expansion qu'il y a dans la langue française. Ce qui est clair, précis, net, s'impose à l'attention, conquiert l'assentiment. Il ne satisfait pas seulement l'esprit qui le conçoit ; il tend à se communiquer à d'autres. L'esprit se crée à lui-même son idiome pour bien comprendre ce cju' il pense, mais surtout pour le faire comprendre. Si notre langue possède tant de qualités propres à la propagande., c' est que les hommes qui la parlent sont impatients de conquérir des âmes à leurs idées et à leurs croyances. Demandez à la Congrégation romaine de la Propagande quel est le peuple qui fournit le plus de missionnaires à la foi catholique. Tout Français rêve d'être missionnaire à sa façon. Les guerres de la Révolution et de l'Empire ont été populaires, non point parce que la nation espérait en tirer quelques profits matériels, mais parce qu'elle se fi-
garait à tort ou à raison que V œuvre- de ses ar' mées était de révéler au.v autres nations les principes de 89. Elle croyait assister à la Croisade de l'universelle libération,..
C'est une Croisade pacifique que. par la seule vertu de sa force interne, la langue française du seizième siècle a accomplie. Un érudit ferait d' extraordinaires découvertes en suivant à la trace, dans tous les pays cultivés de l'Europe d'alors, le cheminement lointain et incessant des livres de la Réforme calviniste et, par là, le rayonnement du génie d'une race ^. Cette influence a été sans nul doute activée par la précision avec laquelle tant de ces ouvrages ont marqué sans retard les résultats pratiques que
1. Ce travail est déjà fait, et d'une façon remarquable, pour l'Angleterre, M. Upiiam, professeur à l'Université de New-York, a procédé à cette enquête dans son ouvrage : The French influence in English Literaliire from the accession of Elizaheth ta the Restoration (Golumbia University Press, 1908). Il y donne une liste chronologique des livres français traduits en anglais entre 1556 et 1659; on y verra la place occupée par Calvin, Bèze, Du Plcssis-Mornay, La Noue, Du Moulin, Henry de llohan, etc. — M. SiDNEY Lee a traité le même sujet, mais en se renfermant dans une période pins courte: The French Jienaissance in Englandy an account of the literary relations of England and France in the sixteenth centary (Oxford, 1910). La troisième partie du livre (voir le chapitre relatif à Calvin) et la cinquième (voir ce qui s'y rapporte à d'Aubigné et à du Bartas) sont riches en renseignements imprévus. — Il faudrait enfin consulter sur cette question l'ouvrage de M. Th. Bastihe: Anglais et Français du dix-septième siècle (Paris, Félix Alcan, 1912).