AVERTISSEMENT A DES FONCTIONNA 1RES
1G05, 4 décembre. Paris.
Messieurs,
Suivant les remontrances que vous, trésoriers de France à Caen, et vos compagnons de quelques autres généralités, m'avez faites de l'oppression que recevait le peuple par le moyen et à l'occasion des commissaires extraordinaires que l'on envoyait par les provinces, et surtout en ce qui concernait l'impôt du sel, j'ai fait donner arrêt au conseil par lequel il est ordonné que lesdits commissaires ne pourront rien exécuter sans être assistés d'un de votre compagnie ; mais, comme vous voyez que je fais ce que je puis pour vous conserver en l'autorité de vos charges, aussi devez-vous travailler de telle sorte et vous acquitter si bien de votre devoir que vous ne nous fassiez regretter la faveur que nous vous aurons faite. Regardez donc à vous conduire de telle façon que le service du Roi n'en soit point retardé, ni ses revenus et finances diminués, et que les fermiers ne se puissent plaindre que, pour l'intérêt de vous, de vos amis, ni d'aucun particulier, ils aient reçu préjudice ni dommage. Notre intention donc est que vous régalliez et distribuiez en sorte l'impôt du sel que chacun en porte à proportion et selon ses facultés et moyens, sans augmenter aucune généralité ni grenier particulier. Faci-
1. Lettres inédites aux trésoriers généraux de France à Oaen. 1599- 1610f publiées par Lucien Romier (1910).
liiez donc toutes choses et vous gardez d'apporter aucune longueur ni difficulté dont justement Ton se puisse plaiadrc. Tenez aussi la main pour empêcher les taux sauniers et tous autres abus et malversations, qui se commettent au fait des gabelles, et par lesquels les droits et revenus du Roi peuvent être altérés, diminués ou retardés. Car, si en toutes choses vous en usez ainsi, cela nous donnera sujet de n'employer plus aucun commissaire extraordinaire, mais de vous adresser directement toutes sortes de commissions, lorsque nous aurons reconnu que vous vous en acquitterez en bons et fidèles officiers qui ont en plus grande recommandation l'utilité et le contentement de leur maître que leur propre intérêt ou de quelque autre particulier...
IL FAUT OPINIAÏRER '
Quoi que ce soit, étant peu après monté en votre carrosse, vous vous en allâtes au Louvre, où vous trouvâtes le Roi dans sa petite chambre au delà de son cabinet aux oiseaux, ayant sa robe, son bonnet et ses bottines de nuit, se promenant k grands pas, tout pensif, la tête baissée, les deux mains derrière le dos; plusieurs de ses serviteurs déjà arrivés devant vous, appuyés tout droit contre les murailles sans se rien dire les uns aux autres, ni que le Roi parlât à eux, ni
1. Économies royales, extraits, par J. Chailley, p. 2. — Dans ses Mémoires, Sully est censé écouter ses secrétaires qui lui racontent les événements.
eux à lui, lequel ne vous eut pas plutôt aperçu entrer qu'il s'avança vers la porte, et vous posant, selon sa coutume, l'une de ses mains sur l'une des vôtres, en vous la serrant, s'écria en voix plaintive tout haut : « Ah ! mon ami, quel malheur ! Amiens est pris. — Comment, Sire, Amiens pris ! lui repartîtes-vous. Eh, vrai Dieu I qui peut avoir pris une si grande et si puissante ville, et par quel moyen ? — Les Espagnols, vous dit-il, s'en sont saisis par la porte, en plein jour, pendant que ces malheureux habitants, qui ne se sont peu gardés et n'ont pas voulu que je les gardasse, s'amusaient à se chauffer, à boire et ramasser des noix que les soldats, déguisés en paysans, épandaient exprès près du corps de garde. — Or bien. Sire, lui dites-vous, je vois bien que c'est une affaire faite, à laquelle les blâmes d'autrui ni les plaintes de nous ne sont pas capables d'apporter remède; il faut que nous l'espérions de votre brave courage, vertu et bonne fortune ; car à quel prix que ce soit, il nous le faut reprendre ; aussi n'est-ce pas la première fois que vos affaires étant bien en pire état, je vous ai vu parachever des choses plus difficiles. Vivez seulement, portez-vous bien, mélancoliez point, mettez les mains à l'œuvre, et ne parlons tous ni ne pensons plus qu'à prendre Amiens ; et moyennant cela j'oserais répondre d'un heureux succès .
— A la vérité, dit le Roi, ce que vous dites n'est pas du tout sans apparence, aussi ai-je été grandement consolé par un tel langage, car nul ne m'avait dit parole qui ne ressentît sa plainte, sa douleur, voire quasi son désespoir. Et néanmoins, afin de ne bâtir pas des châteaux en Espagne, mais de pouvoir promptement dénicher les Espagnols qui en ont pris en France, dites-moi un peu sur quoi vous fondez de tant indu-
bitables espérances que vous nous les voulez faire prendre, et où pensez-vous recouvrer en bref les forces et moyens pour reprendre une si grande et si forte ville et si bien munie ?...
— Sire, lui répondîtes-vous, je vois bien que tout ce que vous alléguez a beaucoup de vraisemblance, et que vos paroles ressentent l'excellence et parfait jugement d'un grand roi et d'un grand capitaine; et néanmoins si ne faut-il pas perdre courage, mais s'affermir, voire s'opiniâtrer d'autant plus que les difficultés paraissent grandes ; car c'est par tels moyens que votre vertu s'est rendue tant illustre, et que votre Majesté s'est acquis une tant glorieuse renommée parmi les nations, et n'y a point de doute, je l'ose dire encore une fois, que si tout ce qu'il y a de bons Français se veut évertuer et y contribuer, les uns leurs courages et leurs moyens, et les autres l'un ou l'autre selon leur puissance, ainsi que je vous promets bien de n'y manquer pas de mon côté, que nous recouvrirons en bref soldats, argent, canons, vivres, munitions, instruments et autres provisions convenables pour reprendre Amiens, et peut-être faire encore quelque chose de mieux. »
^Mr'^/'^M/»^^^^