‹ Anthologie protestante française, 16e et 17e sieclesChapitre 135 sur 191 · Les Vhites charitables, 1669, 48* visite, pp · texte numérisé non relu

Les Vhites charitables, 1669, 48* visite, pp

jusqnes au dernier soupir de sa vie. El de fait, lorsque le cruel Néron, dont il avait été le précepteur, lui lit savoir qu'il voulait qu'il mourût, et qu'il eût à choisir le genre de mort, il se détermina sans peine ; et s'étant fait couper les veines des jambes, il les mit dans de Feau tiède. Il endura cette mort-là constamment, ayant vu couler tout son sang avec sa vie sans s'émouvoir. Que s'il conseille à ses disciples de se faire mourir eux-mêmes s'ils ne peuvent souffrir Taflliction, cela était selon les règles et les maximes de sa vaine philosophie ; et cela ne doit pas sembler si étrange en de pauvres païens qui n'étaient pas assurés de l'immortalité de l'âme et qui ne croyaient point d'autre vie que celle qu'ils respiraient et dont ils se persuadaient qu'ils étaient les maîtres et seigneurs.

... Tout ce que vous alléguez contre les superbes philosophes de l'antiquité païenne, au lieu de vous excuser, ne peut servir qu'à vous confondre et à vous fermer la bouche si vous continuez à entretenir votre douleur et votre tristesse, an lieu de la combattre et de la bannir de votre cœur. Car, comme ces philosophes donnent des préceptes conformes à leur philosophie, et que leurs disciples les observent religieusement et aiment mieux se faire mourir que d'y manquer, n'êtes-vous pas obligé à suivre les lumières qui vous éclairent du Ciel et à obéir saintement et religieusement aux ordonnances et aux commandements divins de la Sagesse éternelle P Ces aveugles philosophes permettaient à leurs disciples qui trouvaient les afflictions insupportables de se faire mourir euxmêmes pour s'en délivrer. Mais notre Souverain Seigneur, qui a lui seul l'empire de la vie et de la mort, ne nous permet pas de nous défaire, pour quelque aftlictioû qui nous puisse arriver au monde. Non seu-

Icmonl il nous défend de nous trier nDus-niemes, eu nous donnant du poignard dans le sein ou en avalant du poison : mais il ne veut pas que nous nous fassions mourir par un chagrin qui nous ronge et nous consume lentement ou par une douleur vive qui nous perce le cœur et les entrailles. Et non seulement il ne veut pas que nous hâtions nos jours par un poison lent qui nous mine peu à peu ni par des actions et des passions violentes qui détruisent promptcment le principe de notre vie, mais iJ veut qne nous conservions avec soin cette vie dont il est l'Auteur et qui est un effet de sa bonté. 11 veut uîême que par une sainte gaieté nous conservions notre santé afin d'être plus propres à son service et à l'édification de son Église. ... Ne vous imaginez pas que ces grands hommes de l'antiquité païenne, qui ont souffert la mort de leurs enfants avec ime constance si admirable, fussent tous sans affection naturelle. Je n'en veux point d'exemple plus convaincant que celui de ce Plutarque dont je vous ai déjà parlé. 11 déclare lui-même qu'/7 n'est point né d'un chêne ni d'un rocher , et qu'il ne sait ce que c'est que de cette dureté et de cette indolence dont vous parlez. En effet il ne se peut voir de père qui ait plus de tendresse pour ses enfants, ni qui y puisse prendre plus de plaisir et plus de divertissement. Témoin que ce grand philosophe s'arrête jusques aux moindres jeux et aux moindres mignardises et gentillesses de ses enfants. Cependant, lorsqu'ils viennent à mourir, il se console d'une façon admirable : il exhorte sa femme à se consoler, et il la loue de ce qu'elle ne s'abandonne point aux cris et aux pleurs et de ce qu'elle ne prenait point de robe de deuil. Et même il y a de certains endroits de son discours qui sont si beaux et si pieux que l'on dirait que c'est uu

chrétien qui parle et un homme nourri dansTécole de la Sagesse Éternelle. 11 dit entre autres choses qu'il faut se soumettre à la volonté de Dieu et considérer que les enfants que Dieu retire du monde de si bonne heure sont bienheureux, qu'ils sont délivrés de toutes sortes de maux et de misères, et qu'ils jouissent de repos et de félicité. Pour faire voir qu'il parle d'une chose dont il était persuadé, et qui était crue généralement par ceux de sa secte, il fait cette belle remarque que, selon les lois et les coutumes de son pays, on n'offrait point de sacrifices mortuaires pour les âmes des enfants. Hélas, bon Dieu ! de quelle façon est-ce que ce pauvre païen se fût consolé de la mort de ses enfants, s'il eût cru fermement ce dont vous êtes persuadé de votre fille, que leurs âmes étaient dans le Ciel souverainement heureuses et que leurs corps ressusciteraient un jour tout resplendissants de lumière et de gloire? Et que dirait-il s'il revenait d'entre les morts et qu'il remarquât en vous un deuil si opiniâtre et une tristesse si profonde ? 11 dirait sans doute que vous ne croyez ni l'immortalité ni la béatitude de l'âme de votre fille, ni la résurrection de son corps ; ou que vous ne l'avez pas aimée d'une véritable amour, puisque vous préférez je ne sais quel petit contentement que vous receviez de sa présence à toute la félicité et à toute la gloire qu'elle possède maintenant.

MOiSE AMYRAUT

Moïse Amyraut est né à Bourgueil, en ïouraine, en 1596, et mort à Saumur, le 8 janvier 1664. 11 était professeur à l'académie protestante de cette v^Ue depuis 1626. Sans être vraiment un novateur, il fit effort pour élargir, sur la question de la prédestination, le calvinisme rigoureux qui régnait dans l'enseignement. 11 eut à soutenir, à cette occasion, de violentes luttes. Outre son Traité de la Prédestination (Saumur, 1634), nous citerons de lui le Traité des Religions contre ceux qui les estiment indifférentes (Saumur, 1631) ; — la Morale chrétienne, 6 volumes (Saumur, 1652-1660). Il a publié aussi plusieurs volumes de sermons. On trouvera dans Haag, la France protestante, 2« éd., t. I, pp. 190-205, une liste de ses ouvrages. En dépit des attaques dont il a été l'objet, il a exercé une influence profonde et il a été, en théologie, le maître de la plupart des grands prédicateurs de son temps, Mestrezat, Le Faucheur, Daillé, Claude, Du Bosc. 11 a publié le premier traité complet et systématique de morale qui ait paru dans l'Église réformée. « Les moralistes postérieurs, dit Vinet, y ont largement puisé ; mais l'ouvrage d'Amyraut est demeuré comme un trésor caché, que quelques hommes exploitent sans le faire connaître. » (Histoire de la prédication parmi les protestants de France au dix-sep-

tième siècle, 1860, p. 222.) On consultera avec profit les deux articles de M. Edgar Lafon dans la Revue chrétienne de 1911 et 1912.

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