LA MORT A TOUS HUMAINS
Peuple séduit, endormi en ténèbres Tant de longs jours par la doctrine d'homme, Pourquoi me fais tant de pompes funèbres, Puisque ta bouche inutile me nomme ?
Tu me maudis quand tes amis assomme; Mais quand ce vient qu'aux obsèques on chante,
1, Extraits de la Déploration de Messire Florimond Bobertet. La France, appauvrie par la Mort, invective celle-ci ; et la Mort lui répond. Œuvres, édition de 1596, pp. 483, 485, 487-491.
Le prêtre a donc, qui d'argent en a somme, Ne me dit pas maudite ni méchante.
Et par ainsi de ma pompe ordinaire Amende plus le vivant que le mort ; Car grand tombeau, grand deuil, grand luminaire Ne peut laver l'âme que péché mord.
Le sang de Christ, quand sa loi te remord, Par foi te lave, ains que le corps dévie ; Et toutefois, sans moi, qui suis la Mort, Aller ne peux en l'éternelle vie.
Pourtant, si suis défaite et déchirée, Ministre suis des grands trésors du ciel, Dont je devrais être plus désirée Que cette vie amère plus que fiel.
Plus elle est douce, et moins en sort de miel , Plus tu y vis, plus te charges de crimes. Mais, par défaut d'esprit cèles tiel.
En t'aimant trop tu me hais et déprimes.
Que dis-je, aimer ! Celui ne s'aime en rien. Lequel voudrait toujours vivre en ce monde, Pour se frustrer du tant souverain bien Que lui promet Vérité pure et monde ; Posséda-t-il mer et terre féconde, Beauté, savoir, santé sans empirer, 11 ne croit pas qu'il soit vie seconde, Ou s'il la croit, il me doit désirer.
... Prie à Dieu seul que par grâce te donne La vive foi, dont saint Paul tant écrit ; Ta vie après du tout lui abandonne, Qui en péché journellement aigrit.
Mourir pour être avecques Jésuchrist Lors aimeras plus que vie mortelle :
Ce beau souhait fera le tien esprit :
La chair ne peut désirer chose telle.
L'âme est le feu, le corps est le tison; L'âme est d'en haut, et le corps inutile N'est autre cas qu'une basse prison En qui languit l'âme noble et gentille. De tel' prison j'ai la clef très subtile : C'est le mien dard, à Fâme gracieux, Car il la tire hors de sa prison vile. Pour d'ici-bas la renvoyer aux cieux.
Tiens-toi donc fort du seul Dieu triomphant. Croyant qu'il est ton vrai et propre père ; Si ton père est, tu es donc son enfant, Et héritier de son règne prospère.
S'il t'a tiré d'éternel impropère Durant le temps que ne le connaissais, Que fera-t-il s'en lui ton cœur espère ? Douter ne faut que mieux traité ne sois.
... Qui fait le coup ? C'est moi, tu le sais bien ; Ainsi je suis au chrétien qui dévie Fin de péché, commencement de bien.
Fin de langueur, commencement de vie.
Donc, homme vieil, pourquoi prends-tu envie De retourner en ta jeunesse pleine ?
Veux-tu rentrer en misère asservie, Dont échappé tu es à si grand'peine ?...
Jésus, afin que de moi n'eusses crainte, Premier que toi voulut mort encourir ; Et en mourant ma force a si éteinte Que quand je tue on ne saurait mourir. Vaincue m'a pour les siens secourir, Et plus ne suis qu'une porte ou entrée Qu'on doit passer volontiers, pour courir De ce vil monde en céleste contrée.
... Par quoi bien folle est la coutume humaine, Quand aucun meurt, porter et faire deuil ;
Si tu crois bien que Dieu vers lui le mène, r A quelle fin en jettes larmes d'œil ? ' Le veux-tu vif tirer hors du cercueil, ' Pour à son bien mettre empêche et défense? ' Laisse gémir et braire les païens,
■ Qui n'ont espoir d'éternelle demeure ;
Faute de foi te donne les moyens '-. D'ainsi pleurer quand faut que quelqu'un meure ; 1^ Et quant au port du drap plus noir que meure, ç Hypocrisie en a taillé l'habit, I Dessous lequel tel pour sa mère pleure f, Qui bien voudrait de son père l'obi t. ( ... N'ordonne à toi telles solennités,
I Ni sous quel marbre il faudrait qu'on t'enterre, l Car ce ne sont vers Dieu que vanités : I Salut ne ffît en tombeau ni en terre. I Le bon chrétien au ciel ira grand'err, I Fût le sien corps en la rue enterré, 'i. Et le mauvais en enfer tiendra serre.
Fût le sien corps sous l'autel enserré...
Confesse donc que je suis bienheureuse.
Puisque sans moi tu ne peux être heureux,
ï]t que ta vie est aigre ou rigoureuse.
Et que mon dard n'est aigre ou rigoureux ;
Car, tout au pis, quand l'esprit vigoureux
Serait mortel comme le corps immonde.
Encore t'est ce dard bien amoureux,
De te tirer des peines de ce monde.