HARANGUE AU ROI
... Nous n'entrerons point, Sire, dans le détail de notre misère et de nos souffrances, parce que Votre Majesté nous ayant fait la grâce de nommer des commissaires pour eu connaître, nous nous promettons de leur probité qu'ils vous en feront un rapport fidèle. Nous ne parlerons donc maintenant que de cette suppression des chambres de l'Édit, dont la douloureuse nouvelle nous cause des angoisses inconcevables. Quelles paroles pourraient exprimer notre étonnemeiit et notre surprise, puisque dans le temps même que nous attendions de votre main secourable le remède à nos plaies, nous recevons un coup mortel, qui nous frappe au cœur et qui rend tous nos autres maux incurables ! Permettez-nous, Sire, d'en appeler de vous à vous-même, c'est-à-dire du roi tout-puissant à un roi juste et plus jaloux encore de sa justice et de sa sincérité que de sa puissance. Car depuis votre glorieux avènement à la couronne, vous avez témoigné à tout le monde que votre intention était de maintenir l'édit de Nantes. \ os déclarations en ont assuré tous les peuples de FEurope, et la dernière même donnée à Saint-Germain en 1666, bien qu'elle contienne tant
1. Imprimée dans la Vit de Du Bosc, par Lege>drb, pp. 51-59. On n'eu a supiJrimé ici que l'exorde et la péroraison.
d'articles qui nous font gémir, proteste cependant (juc votre dessein a toujours été d'observer exactement cet édit. Nous espérons. Sire, que des paroles si hautement prononcées et si souvent réitérées à la face de tout l'univers s'opposeront à cette autre parole qui ne s'est encore fait entendre que dans votre cabinet. Car il serait impossible de maintenir l'Edit en abolissant les chambres qu'il a si solennellement établies, puisque leur établissement fait la principale et la plus essentielle partie de cet édit, que son grand et illustre auteur a nommé une loi perpétuelle et irrévocable.
On a donné à entendre à Votre Majesté que ces chambres n'avaient été créées que pour un temps et pour subsister jusqu'à ce que le souverain trouvât à propos d'en ordonner autrement. Mais quand Votre Majesté daignera se faire lire l'article XX\ de cet édit, elle reconnaîtra le contraire. Elle verra que ces chambres sont établies à perpétuité, sans condition, sans limitation de temps, sans réservation d'aucune clause qui puisse y apporter de changement. Elle verra même qu'à la tète de cet article il se trouve une préface, qui en est un fondement inébranlable, et une raison éternelle, dont la force ne saurait jamais cesser; car il commence par ces termes : AJin que la justice soit rendue et administrée à nos sujets sans aucune suspicion^ haine ou faveur, comme étant un des principaux moyens pour les maintenir en paix et concorde ^ nous ordonnons qu'en notre cour de parlement de Paris il y aura une chambre. C'est poser nettement que, sans ces chambres particulières à ceux de notre religion, la justice ne saurait leur être rendue en France sans soupçon, sans haine de la part des juges, sans faveur pour les catholiques ; si bien que ruiner un tribunal si nécessaire, ce serait infailliblement retomber dans
le mal que la prudeuceet la justice de Henri le Grand avaient voulu prévenir.
En efTet, les lois ont toujours permis de récuser les juges suspects, parce qu'il ne serait pas raisonnable de mettre la vie, l'honneur et les biens d'un homme entre les mains de ceux qu'il soupçonne d'être aveuglés ou emportés de passion contre lui. Ceux de notre « religion regarderont toujours de cette manière les parlements, dont la plupart des juges ont une animosité implacable contre notre profession, animosité qu'on n'a pas vu cesser avec les anciens troubles de l'État, mais qui dure encore aujourd'hui dans toute sa violence. On en a remarqué depuis peu des preuves funestes dans le parlement de Pau, dont Votre Majesté elle-même a reconnu et condamné les emportements; dans celui de Rouen, qui, malgré les arrêts et les menaces de votre conseil d'État, autorise le ravissement de nos enfants et tâche de réduire à l'aumône nos avocats, nos médecins et nos artisans, en leur ôtant tout moyen de vivre par une exclusion cruelle qui leur empêche l'entrée dans toutes les professions et même dans les métiers les plus mécaniques. Le parlement de Bretagne a déclaré l'excès de sa haine par un exemple des plus tragiques, en faisant brûler un homme d'honneur pour un crime supposé, dont les auteurs furent découverts et punis peu de temps après sa mort. Et, bien que le ciel équitable eût justifié sa mémoire, il se trouva néanmoins dans ce parlement des juges si passionnés et si inhumains que de soutenir qu'il avait été bien condamné et qu'il méritait le feu seulement parce qu'il était hérétique. Nous abandonner à des officiers si préoccupés et si impitoyables, que serait-ce, sinon nous livrera des ennemisjurés, dont nous ne pourrions attendre que des arrêts autant rigoureux qu'injustes ?
Apres cela. Votre Majesté peut aisément juger si où lui a bien représenté les choses en lui disant que la suppression des chambres de l'Édit ne serait pas de conséquence et que ceux de notre religion ne s'y trouveraient point blessés. Sire, permettez-nous de vous tenir un langage tout contraire, pour Fintérêtde votre service aussi bien que pour celui de notre conservation, et de vous dire dans une exacte vérité que nous ne voyons rien dont les conséquences nous paraissent plus dangereuses, vsoit à Tégard des parlements, soit à l'égard des catholiques, soit à Tégard de ceux de notre communion.
Car, pour les parlements, quelle justice en pourrons-nous attendre après celle suppression? Si, pendant que les chambres de TÉdil subsistaient, ils se donnaient tant de licence, ils frappaient de si grands et de si rudes coups, que sera-ce quand il n'y aura plus rien auprès d'eux et à leurs côtés pour leur retenir le bras? Comment pourrait-on espérer qu'ils gardassent l'Edit, puisqu'ils ne seront entrés dans la connaissance de nos affaires, que par une grande brèche faite à cet édit ? Entrer dans un lieu par la brèche, ce n'est pas le moyen de le respecter, mais de s'y permettre toutes choses.
Pour les catholiques, que jugeront-ils. Sire, dans tout le royaume, sinon que l'intention de Votre Majesté est de nous perdre, puisqu'ils verront abattre notre sauvegarde ? Ils prendront indubitablement cette mauvaise impression, capable de les pousser aux dernières extrémités ; et, quelques ordres que vos gouverneurs donnent dans les provinces, quelques déclarations même qui sortent de votre bouche sacrée, ou qui émanent de votre autorité royale, les peuples, jugeant de votre intention par des effets apparents, se
licencieront à tout entreprendre contre des personnes qu'ils s'imagineront être désormais abandonnées à leurs insultes. De sorte que, s'il y a des séditieux dans TÉtat, comme il n'y en a que trop, la suppression des chambres, contre votre dessein à la vérité, mais par une suite inévitable, lâchera contre nous ces gens malintentionnés et exposera nos biens et nos vies à leurs furieux desseins.
Enfin, pour ceux de notre religion, il est certain, Sire, et ce serait trahir les intérêts de Votre Majesté que de le dissimuler, il est certain que cette suppression les jettera dans les frayeurs et dans les alarmes que tous les moyens imaginables ne sauraient jamais apaiser. Ils considéreront ce changement comme le signal de leur dernière ruine. Ils ne mettront plus de bornes à leurs craintes.
L'Édit est maintenant regardé par eux comme une digue faite pour leur sûreté. Mais, quand ils verront faire à cette digue une si large ouverture, ils ne recevront plus rien qu'une chute de torrents et qu'une inondation générale. Tellement que dans ce trouble et dans ces appréhensions, chacun d'eux tâchera sans doute à se sauver par la fuite, ce qui dépeuplerait votre royaume de plus d'un million de personnes, dont la retraite ferait un insigne préjudice au négoce, aux manufactures, au labourage, aux arts et aux métiers et même en toutes façons au bien de l'État.
Au nom de Dieu donc. Sire, écoutez en cette occasion nos gémissements et nos plaintes ; écoutez les derniers soupirs de notre liberté mourante; ayez pitié de tant de pauvres sujets qui, depuis un long temps, ne vivent presque plus que de leurs larmes. Ce sont des sujets qui ont pour vous un zèle ardent et une fidélité inviolable. Ce sont des sujets qui ont autant
d'amour que de respect pour votre auguste personne, en qui le ciel, par une largesse nonpareille, a répandu ou plutôt rassemblé ce qu'il y a de plus rare, de plus majestueux et de plus aimable. Ce sont des sujets à qui l'histoire rend témoignage d'avoir contribué notablement autrefois à mettre votre grand et magnanime aïeul dans son trône légitime. Ce sont des sujets qui, depuis votre miraculeuse naissance, n'ont jamais rien fait qui puisse attirer du blâme sur leur conduite. Nous pourrions même en parler d'une autre manière ; mais Votre Majesté a eu soin d'épargner notre pudeur et de louer, dans des circonstances importantes, notre fidélité, en des termes que nous n'aurions osé prononcer. Ce sont encore des sujets qui, n'ayant que votre sceptre seul pour appui, pour asile et pour protection en la terre, sont obligés par leur intérêt, aussi bien que par leur devoir et par leur conscience, de se tenir invariablement attachés au service de Votre Majesté.
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LAURENT DRELINCOURT
Laurept Drclincoiirt, fils aîné de Charles Drcliuconrt, est né à Paris, le 14 janvier 1625, et mort à Niort, où il était pasteur, le 2 juin 1680. De 1651 à 1670, il avait exercé le ministère à la Rochelle. 11 a laissé plusieurs volumes de sermons ; mais il a dû sa réputation à ses Sonnets chrétiens qu'il a publiés en 1670 et qui ont été souvent réimprimés. L'édition d'Amsterdam (1723) contient la traduction des sept psaumes de la pénitence, trouvée dans ses papiers après sa mort. Bayle dit de lui dans son Dictionnaire : « Ayant à ses heures perdues étudié parfaitement la langue française, il en savait admirablement toutes les délicatesses et toutes les puretés, jusque-là que le fameux M. Conrart le consultait, presque tous les ordinaires, sur ces sortes de matières. 11 a laissé un manuscrit entre autres dont le dessein est de nettoyer la langue française des façons de parler basses et impures et qui mériterait fort de voir le jour. »