‹ Anthologie protestante française, 16e et 17e sieclesChapitre 161 sur 191 · AU ROI DES ROIS · texte numérisé non relu

AU ROI DES ROIS

SElfiXELR,

Vous êtes le Dieu des Dieux; c'est ainsi que vous même vous appelez dans vos Saintes Écritures. Vous êtes Dieu, et comme tel je vous adore et vous rends mes hommages dans mon cœur, qui est votre temple, et dans l'univers, qui est votre magnifique palais. Mais souffrez qu'aujourd'hui laissant à part que vous êtes Dieu, et seul Dieu, je vous parle comme à mon Roi et à mon seul Roi. . .

Vous souffrez qu'on appelle quelques hommes Rois, comme vous-même les appelez Dieux, quoiqu'ils ne participent pas davantage à votre Majesté royale qu'à votre Majesté divine. Cependant ils agissent comme s'ils étaient revêtus de tous vos droits, comme si nous n'étions rien pour vous, et que vous ne fussiez rien pour nous ; comme si nous étions leurs créatures et les ouvrages de leurs mains, ils entreprennent de nous détruire; comme s'ils nous avaient tirés du néant, ils veulent nous y renvoyer. Ils étendent leur empire non seulement sur la chair et sur le sang, ils veulent régner sur nos âmes, ils veulent régner sur les cœurs et sur les consciences : et nous entendons avec frémissement ces terribles paroles : Le Roi vous ordonne de

1. liéjlcxions sur la cruelle persécution que souffre V Église réformée de France (1685). En tète, pp. 2-7.

quitter votre religion et d'en prendre une autre, de laisser votre Dieu et de ne servir que son Dieu. Avc/- Yous donc cesse d'être notre Roi, n'avez-vous retenu que la Divinité, avez-vous renoncé à la Royauté? Et nous imposez-vous la nécessité de nous soumettre au joug de ces hommes, qui agissent non plus en Rois, mais en Dieux i^

Votre Majesté divine voit une foule de viles créatures, qui se prosternent devant la poudre et qui rendent à un homme mortel, et qui mourra, des adorations mille fois plus assidues et plus ardentes qu'à vous, qui êtes notre Dieu aussi bien que notre Roi. Vous voyez, ô Roi des Rois ! un peuple de flatteurs, qui par une nouvelle espèce didolatrie transporte ces noms de Grand, d'Invincible, d'Auguste, de toujours Victorieux, de très Sage, de très Juste et de très Bon à un homme qui doit un jour rendre compte de sa conduite devant le sévère tribunal de votre justice. Où est votre jalousie, ô Roi de TUnivers ? Où est le temps où vous brisiez aux yeux des peuples les idoles humaines pour lesquelles on avait crié : Voix de Dieu et non point d'homme? ie gémis dans mon sein jaloux de votre gloire, quand je considère que des louanges qui sont répandues en faveur d'un homme, qui n'est que Tune de vos ombres, on composerait des volumes mille fois plus grands que ceux qui sont déjà composés de vos divines louanges dans vos Écritures, quand même on y ajouterait ces cantiques divins que les Séraphins, les Archanges, les Anges et les Bienheureux fidèles chantent à votre gloire dans les cieux.

Je rougis de honte, quand je vois que ceux qui s'appellent les ministres de votre Majesté Divine jettent leurs encens à pleines mains aux pieds d'un Dieu de poudre et de terre. Je frémis quand je considère que

dans ces chaires qui sont destinées à confondre les hommes, à les faire rentrer dans leur néant, et à célébrer uniquement vos grandeurs, on apostrophe toujours un homme pour lui parler de ses vertus, de réclat de ses actions, des miracles de ses victoires, de la haute sagesse de sa conduite, et qu'on le traite d'arl)itre de la destinée de tous les hommes ; qui fait la prospérité et Fadversité, la paix et la guerre, la bonne et la mauvaise fortune des humains. Je suis jaloux pour vous, mon unique Hoi, quand je vois aux pieds d'un trône de poudre tous les moments occupés par des éloges pompeux, par des panégyriques divins, par des harangues ilatteuses et empoisonnées. . .

Je prends donc la liberté d'écrire à votre Majesté divine, mais queluidirai-je? Étalerai-je ici à vos yeux nos plaintes et nos malheurs ? Implorerai-je votre secours? Nos malheurs sont extrêmes : les sangliers des bois sont entrés dans votre vigne, ils l'ont déchirée. Les Philistins ont battu et enlevé l'Arche de votre alliance... Nous n'avons plus les signes ordinaires de votre présence. Les Prophéties nous défaillent, vous avez frappé et éloigné les bergers, et les brebis sont éparses. Grand Roi, on entre dans vos palais, et on les renverse; on profane vos sanctuaires; les corps de vos fidèles, qui sont vos temples sacrés, sont traînés au temple de l'idole; vos sujets ne sauraient plus demeurer fidèles à votre service. Ne pouvant pas vous arracher de leur cœur, on arrache de leur langue et de leurs mains des confessions et des signatures qui vous déshonorent et qui vous renoncent. De votre peuple fidèle on-fait un peuple du démon, un peuple d'hypocrites et d'apostats. Le fer, le feu, les tortures, le soldat et toutes les fureurs de la guerre sont employés pour ravager vos Provinces.,.

Votre Majesté divine soufï're tous ces outrages et les laisse impunis. Il est bien juste que nous les soui'- Mons aussi, car nous ne pouvons être obligés d'entrer plus avant dans vos intérêts que vous-même. Grand Roi, vous êtes sage, vous êtes puissant, vous êtes juste. Vous êtes sage pour savoir ce qu'on doit souffrir et ce qu'on doit (aire; Vous êtes juste pour rendre à chacun selon ses œuvres; Vous êtes puissant pour vous venger et pour délivrer vos Étals, quand ils auront assez gémi sous la persécution de l'ennemi.

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