Lettres pastorales. — Seizième lettre, pp
tant la souveraineté du peuple ([ui est c.vcrcéc par le souverain. Il est le bras et la tête, et le peuple est le corps. Kt l'exercice de la souveraineté qui dépend d'un seul n'empêche pas que la souveraineté ne soit dans le peuple comme dans sa source et même comme dans son premier sujet. C'est pourquoi le souverain venant à mourir et à finir, le peuple rentre dans l'exercice de la souveraineté.
Suivons ce principe indubitable : les peuples font les rois, donc les peuples ne peuvent donner aux rois un droit que les peuples n'ont pas, c'est celui défaire la guerre à Dieu, de loulcr aux pieds les lois, de faire des injustices, de détruire la véritable religion, de persécuter ceux qui la suivent. Au contraire, comme les peuples sont les tuteurs et les défenseurs de la véritable religion, il est certain qu'ils peuAcnt transporter à leurs souverains tout le pouvoir de défendre la véritable religion et de l'étendre par des moyens légitimes. Mais entre ces moyens légitimes on ne saurait compter la tyrannie sur les consciences, et la contrainte à professer une religion plutôt qu'une autre. Les peuples ne sauraient transporter à leurs rois ce droit d'empire sur les consciences, parce qu'ils ne l'ont pas, il appartient à Dieu seul; on ne peut donner ce qu'on n'a pas. Et de là il s'ensuit qu'on n'est pas obligé à obéir à un prince qui commande des injustices et qui veut violenter les consciences ; il ne peut avoir reçu ce droit ni de Dieu ni des hommes.
Disons encore : si l'autorité des souverains découle des peuples, comme elle en découle assurément, il est clair que les rois ne sauraient avoir une autorité qui aille à détruire le peuple. Car un peuple n'a pas le droit de se détruire soi-même, les hommes ne sont pas maîtres de leur propre vie, et Dieu seul en est le
maître. 11 n est pas au pouvoir des hommes de se tuer eux-mêmes, ils ne sauraient donc donner à leurs rois le pouvoir de les tuer et de les perdre lorsqu'ils sont innocents.
Il est vrai qu'un particulier n'a pas même le pouvoir de se tuer quand il est criminel et quand il mérite la mort. Mais le peuple a naturellement ce droit ; la partie innocente est armée naturellement, selon les lois divines, contre celle qui est criminelle. Et c'est pourquoi un peuple peut très bien conférera son souverain le droit de punir les coupables : mais il ne lui peut jamais donner le droit d'opprimer les innocents. Il est plus clair que le jour que les peuples confèrent le pouvoir aux souverains, non pour faire plaisir aux rois et pour les rendre grands, mais pour être les conservateurs de la société. Ainsi, quand un roi ruine la société, il va contre les fins de son établissement, et tout acte qui va contre la lin, par soi-même est nul de toute nullité, et on n'est pas obligé d'y avoir aucun égard.
Le salut du peuple esl la souveraine loi, c'est une règle qui ne doit soufTrir aucune exception et qui n'en peut souffrir que par la violence. Il n'y a aucun roi sage et chrétien, cjuelque entêté qu'il fut d'ailleurs de la grandeur et de l'étendue de son pouvoir, qui ne soit persuadé qu'il est établi pour la conservation des peuples, et qu'il est obligé d'y travailler. Et de là s'ensuit qu'on ne peut être obligé d'obéir à un prince qui commande contre les lois fondamentales d'un État, qui ordonne de tuer et de massacrer les innocents, de ruiner la société par quelques moyens que ce soit.,
. . .Enfin si l'autorité des souverains vient des peuples, si les peuples font les souverains, il est plus clair que le jour qu'il y a un pacte mutuel entre le peupler et le
souverain. Car il esl contre la raison de concevoir qu'un peuple se livre absolument sans traité et sans condition à un seul homme, sans mettre sa vie, ses biens et le public en sûreté par des lois. Cela ne s'est jamais fait, et même cela ne se peut faire, et s'il était possible ([u'un peuple vînt à ce degré d'aveuglement que se livrer ainsi sans réserve et sans pacte à un souverain, je soutiens qu'un tel traité serait nul, parce qu'il serait contre les lois de la nature. Nous ne sommes pas maîtres absolus de notre vie, de nos femmes et de nos enfants. Ce pouvoir a des bornes en nous, et nous ne pouvons le donner sans bornes à des souverains.
... 11 est donc certain qu'il n'y a aucune relation de maître, de serviteur, de père, d'enfant, de mari, de femme qui ne soit établie sur un pacte mutuel, et sur des obligations mutuelles ; en sorte que quand une des parties anéantit ses obligations, elles sont anéanties de l'autre. Cela se voit dans les relations qui sont ou de nécessité, comme celle de père et de fîls^ ou comme de nécessité, comme celle de mari et de femme. Il n'y a rien de plus inviolable et de plus sacré que les droits des pères sur les enfants, néanmoins les pères peuvent aller si loin dans l'abus de ces droits qu'ils les perdent. Il est permis par toutes les lois chrétiennes à un fils, non seulement de désobéir, mais de résister à un père qui veut lui ôter les biens, l'honneur et la vie. Un mari qui abuse de son pouvoir sur sa femme, par cela même la met en droit de demander la protection des lois, de rompre tout lien et toute communion, de résister en un mot à toutes ses volontés. Ce serait une chose étrange que les droits des souverains, qui ne sont que de pure institution, allassent plus loin que les droits naturels des pères et des maris. Il est donc certain qu'il y a condition mutuelle
entre le souverain et le sujet. Et quand un souverain abuse de ses droits, il perd son sujet.