CONTRE LES PERSÉCUTIONS
Dieu a voulu présenter à Fâme une ressource qui ne lui manquât jamais pour discerner le vrai du faux ; et cette ressource, c'est la lumière naturelle... Je suis très persuadé qu'avant que Dieu eût fait entendre aucune voix à Adam pour lui apprendre ce qu'il devait faire, il lui avait déjà parlé intérieurement, en lui faisant voir l'idée vaste et immense de l'Être souverainement parfait, et les lois éternelles de l'honnête et de
1. Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ, etc., 1" partie, chap. i, pp. 140, 143; chap. iv, p. 177; chap. v, pp. 194 197 ; — 2' partie, chap. viii, p. 403 ; chap. î, p. 467.
l'équitable; en sorte qu'Adam ne se crut pas tant obligé d'obéir à Dieu, à cause qu'une certaine défense avait frappé ses oreilles, qu'à cause que la lumière intérieure qui l'avait éclairé avant que Dieu eût parlé continuait de lui présenter l'idée de son devoir et de sa dépendance de l'Être suprême. Ainsi, à l'égard d'Adam, il sera vrai de dire que la vérité révélée a été comme soumise à la lumière naturelle, pour en recevoir son attache, son sceau, son enregistrement et sa vérification, et le droit d'obliger en titre de loi.
... N'aurait-on pas une belle obligation à Jésus- Christ de s'être incarné et d'avoir été crucifié pour nous, si, dans ces trois mots : Contrains-les d'entrer, il nous était venu enlever tous les faibles restes de la religion naturelle, qui s'étaient sauvés du naufrage du premier homme ; s'il était venu confondre toutes les idées du vice et de la vertu ; s'il était venu renverser les bornes qui désunissent ces deux états, en faisant que le meurtre, le vol, le brigandage, la tyrannie, la révolte, la calomnie, le parjure, et généralement tous les crimes cessassent d'être de mauvaises actions dès qu'on les ferait contre les hétérodoxes, et devinssent des vertus d'obligation et très nécessaires à pratiquer ?
... Rien ne serait plus capable de décrier la morale de Jésus-Christ que de supposer qu'il aurait commandé à ses disciples d'user de violence dès qu'ils le pourraient sûrement; mais qu'en attendant cela, ils se gardassent bien de le dire, que ce devait être un mystère entre eux : mystère à faire éclore seulement lorsqu'ils seraient les plus forts, et à cacher soigneusement sous une modération et une patience la plus comédienne qu'ils pourraient, afin qu'on n'en soupçonnât rien ; à peu près comme un assassin qui ne
veut pas qu'on se défie de lui, cache soigneusem(3nl son poignard ou son pistolet dans sa poche, et ne le tire que quand il voit beau à faire son coup... Mais si nous ne pouvons empêcher que la religion chrétienne ne demeure couverte de cette infamie, au moins sauvons Fhonneur de son fondateur et de ses lois, et n'allons pas dire que tout cela s'est fait à cause qu'il nous a commandé la contrainte... C'est donc une nécessité de dire que ce sens littéral est non seulement une fausse interprétation de l'Écriture, mais aussi une impiété exécrable.
... Toute loi qui est faite par un homme qui n'a point le droit de la faire et qui passe son pouvoir, est injuste. Toute loi qui oblige à agir contre sa conscience est faite par un homme qui n'a point d'autorité de la faire et qui passe son pouvoir.
... La première et la plus indispensable de toutes nos obligations est celle de ne point agir contre l'inspiration de la conscience; et toute action qui est faite contre les lumières de la conscience est essentiellement mauvaise... 11 y a une loi éternelle et immuable qui oblige l'homme, à peine du plus grand péché mortel qu'il puisse commettre, de ne rien faire au mépris et malgré le dictamen de sa conscience. D'où il s'ensuit visiblement et démonstrativement que, si la loi éternelle ou une loi positive de Dieu voulaient qu'un homme qui connaît la vérité employât le fer et le feu pour l'établir dans le monde, il faudrait que tous les hommes employassent le fer et le feu pour l'établissement de leur religion.
... Dans la condition où se trouve l'homme, Dieu se contente d'exiger de lui qu'il cherche la vérité le plus soigneusement qu'il pourra, et que, croyant l'avoir trouvée, il l'aime et y conforme sa vie; ce qui, comme
chacun sait, est une preuve que nous sommes obligés d'avoir les mêmes égards pour la vérité putative que pour la vérité réelle...