MATER DOLOROSA
Quelle est cette épée dont la sainte Vierge doit avoir l'âme percée? C'était sans doute la douleur qu'elle
1. Même recueil. — Sermon sur le Cantique de Siméon, t. IV de réd. de 1829, pp. 47-48.
ressentit quand elle vit son Fils attaché à la croix. Quel objet pour une mère ! Qui de vous, mes frères, a réuni ses soins les plus vigilants et sa tendresse la plus vive sur un seul objet, sur un enfant, qu'il regarde comme devant être la consolation de ses maux, la gloire de sa maison, l'appui de ses derniers ans? Qu'il sente ce que les expressions les plus recherchées sont incapables d'exprimer, qu'il se suppose à hi place de Marie; qu'il suppose cet enfant à la place de Jésus-Christ : faible image encore du combat que \i* nature livre à Marie; faible commentaire des paroles de Siméon à Marie : Une épée percera ta propre âme. Marie va perdre ce Fils dont un ange du ciel lui avait annoncé la naissance ; ce Fils, dont les armées célestes étaient venues féliciter la terre; ce Fils, que tant de vertus, tant de charité, tant de bienfaits semblaient devoir laisser éternellement sur la terre. Elle se représente déjà cette afTreuse solitude, cet abandon général que l'on éprouve, lorsque, après avoir perdu ce que l'on avait de plus cher, on se trouve comme si tout le monde était mort, comme si Ton était resté seul dans Têtre des choses, et si tout ce qui nous faisait mouvoir et tout ce qui nous faisait vivre était anéanti. Et par quelle porte le voit-elle, ce Fils, sortir du monde? Par un genre de martyre dont la seule idée effraye l'imagination. Elle voit ces mains charitables, qui avaient nourri tant d'affamés, qui avaient fait tant de miracles, percées de clous ; elle voit cette tête royale, sur laquelle le diadème de l'univers devait être mis, couronnée d'épines, et ce bras, destiné à porter le sceptre du monde, tenant un roseau ridicule; elle voit ce temple, dans lequel la divinité a habité avec toute sa plénitude, avec toute sa sagesse, avec toute sa lumière, avec toute sa justice, avec toute
sa miséricorde, avec toutes les perfections qui entrent dans la notion de l'Être suprême, elle le voit atteint avec une hache profane et une impie cognée; elle entend la voix des enfants d'Édom, qui crient sur cette auguste demeure du Très-Haut : A sac ! à sac ! et qui la réduisent en monceaux de pierres. Encore si, en voyant expirer Jésus-Christ, elle pouvait s'en approcher pour le soulager et pour recueillir cette âme fiu'elle ne peut retenir ! Si elle pouvait embrasser ce 0her Fils, le couvrir de ses larmes et lui dire les der- /niers adieux ! Si elle pouvait arrêter encore ce sang qui coule à grands flots et qui consume le reste de ses forces épuisées, soutenir ce chef auguste qui chancelle et mettre du baume sur ses plaies ! Mais elle est contrainte de céder à la violence ; elle est entraînée elle-même par la puissance des ténèbres ; elle ne peut offrir à Jésus-Christ que des soins impuissants et que des larmes inutiles.
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