PUISSANCE DE LA MUSIQUE
Et, à la vérité, nous connaissons par expérience que le chant a grande force et vigueur d'émouvoir et enflamber le cœur des hommes, pour invoquer et louer Dieu d'un zèle plus véhément et ardent. Il y a toujours à regarder que le chant ne soit pas léger et volage, mais ait poids et majesté, comme dit saint Augustin, et ainsi il y ait grande différence entre la musique qu'on fait pour réjouir les hommes à table et en leur maison, et entre les psaumes qui se chantent en l'église, en la présence de Dieu et de ses anges. Or, quand on voudra droitement juger de la forme qui est ici exposée, nous espérons qu'on la trouvera sainte et
1. Épître-préface de la liturgie et du psautier (1545). — Opéra, t. VI, pp. 169-170.
pure, vu qu'elle est simplement réglée à rédifîcatioii dont nous avons parlé, combien que l'usage de la chanterie s'étende plus loin. C'est que, même par lés maisons et par les champs, ce nous soit une incitation et comme un org-ane à louer Dieu et élever nos cœurs à lui, pour nous consoler, en méditant sa vertu, bonté, sagesse et justice ; ce qui est plus nécessaire qu'on ne saurait dire. Pour le premier, ce n'est pas sans cause que le Saint-Esprit nous exhorte si soigneusement, par les saintes Écritures, de nous réjouir en Dieu, et que toute notre joie soit là réduite comme à 8& vraie fin; car fil connaît combien nous sommes enclins à nous réjouir en vanité. Tout ainsi donc que. notre nature nous tire et induit à chercher tous moyens de réjouissance folle et vicieuse, aussi au contraire notre Seigneut, pour nous distraire et retirer des allèchements de la chair et du monde, nous présente tous moyens qu'il est possible, afin de nous occuper en cette joie spirituelle, laquelle il nous recommande tant. Or, entre les autres choses qui sont propres pour récréer l'homme et lui donner volupté, la musique est, ou la première, ou l'une des principales, et nous faut estimer que c'est un don de Dieu député à cet usage. Par quoi d'autant plus devons-nous regarder de n'en poiûl abuser, de peur de la souiller et contaminer, la convertissant en notre condamtiation, où elle était dédiée à notre profit et salut. Quand il n'y aurait autre considération que cette seule, si nous doit-elle bien émouvoir à modérer l'usage de la musique, pour la faire servir à toute honnêteté, et qu'elle ne soit point occasion de nous lâcher la bride à dissolution, ou de nous efféminer en délices désordonnées, et qu'elle ne soit point instrument de la paillardise ni d'aucune impudicité. Mais encore y a-t-il davantage, car grand'peine
y a-t-il en ce monde [chose] qui puisse plus tourner ou fléchir çà et là les mœurs des hommes, comme Platon Fa prudemment considéré. Et de fait nous expérimentons qu'elle a une vertu secrète et quasi incrédible à émouvoir les cœurs en une sorte ou en l'autre.
Par quoi nous devons être d'autant plus diligents à la régler en telle sorte qu'elle nous soit utile et nullement pernicieuse. Pour cette cause les docteurs anciens de l'Église se complaignent souventes fois de ce que le peuple de leur temps était adonné à chansons déshonnêtes et impudiques, lesquelles, non sans cause, ils estiment et appellent poison mortel et satanique pour corrompre le monde. Or, en parlant maintenant de la musique, je comprends deux parties, à savoir, la lettre ou sujet et matière; secondement, le chant ou la mélodie. Il est vrai que toute parole mauvaise, comme dit saint Paul, pervertit les bonnes mœurs ; mais, quand la mélodie est avec, cela transperce beaucoup plus fort le cœur et entre au dedans, tellement que, comme par un entonnoir le vin est Jeté dedans le vaisseau, aussi le venin de la corruption est distillé jusques au fond du cœur par la mélodie. Or, qu'est-il donc question de faire ? c'est d'avoir chansons non seulement honnêtes, mais aussi saintes, lesquelles nous soient comme aiguillons pour nous inciter à prier et louer Dieu, à méditer ses œuvres, afin de l'aimer, craindre, honorer et glorifier.
CONTRE L'ASTROLOGIE JUDIGLURE^
Quel remède donc pour obvier à tels inconvénients ? C'est que la sobriété que saint Paul nous recommande nous soit comme une bride pour nous tenir en la pure obéissance de Dieu, et pour ce faire, que chacun avise bien de garder ce trésor inestimable de l'Évangile en bonne conscience. Car il est certain que la crainte de Dieu sera un bon rempart pour nous munir contre toutes erreurs. Ainsi, que nous ayons tous cette règle générale, de sanctifier nos corps et nos âmes à Dieu, et le servir sans feintise. Après, que chacun regarde à quoi il est appelé, pour s'appliquer à ce qui sera de son office. Que gens de lettres s'adonnent à études bonnes et utiles, et non point à curiosités frivoles, qui ne servent que d'amuse-fols. Que grands et petits, savants et idiots, pensent que nous ne sommes point nés pour nous occuper à choses inutiles, mais que la fin de nos exercices doit être d'édifier et nous et les autres en la crainte de Dieu. De fait, quand on aura bien regardé de près qui sont ceux qui nous amènent cette astrologie erratique, sinon ou gens outrecuidés, ou des esprits extravagants, ou gens oisifs qui ne savent à quoi prendre leur ébat ou de quoi deviser, comme sont protonotaires damereaux, ou autres muguets et mignons de cour. Non pas qu'ils y soient savants (si toutefois il y pouvait avoir science en folie et mensonge), mais ce leur est assez de voltiger ou fleureter par-dessus; et cependant ils enveloppent beaucoup de pauvres gens en leurs tromperies. Voilà pour-