TORTURES DE PÈRE
ABRAHAM
Qu'un autre soit de mon fils le meurtrier !
Hélas ! Seigneur, faut-il que cette main
Vienne à donner ce coup tant inhumain ?
Las ! que ferai-je à la mère dolente,
Si elle entend cette mort violente P
Si je t'allègue, hélas! qui me croira?
S'on ne le croit, las! quel bruit en courra?
Serai-je pas d'un chacun rejeté
Comme un patron d'extrême cruauté ?
Et toi, Seigneur, qui te voudra prier?
Qui se voudra jamais en toi fier ?
Las ! pourra bien cette blanche vieillesse
Porter le faix d'une telle tristesse?
Ai-je passé parmi tant de dangers,
Tant traversé de pays étrangers,
Souffert la faim, la soif, le chaud, le froid.
Et devant toi toujours cheminé droit,
Ai-je vécu, vécu si longuement,
Pour me mourir si douloureusement ?
... Plus tôt on meurt, tant moins la mort est grève.
... Que dis-je ? où suis-je ? ô Dieu mon créateur !
Ne suis-je pas ton loyal serviteur?
Ne m'as-tu pas de mon pays tiré ?
Ne m'as-tu pas tant de fois assuré
Que cette terre aux miens était donnée ?
Ne m'as-tu pas donné cette lignée.
En m'assurant que d'Isac sortirait
Un peuple tien qui la terre emplirait ?
Si donc tu veux mon Isac emprunter,
Que me faut-il contre toi disputer ?
Il est à toi, car de toi je l'ai pris :
Et pour autant quand tu l'auras repris.
Ressusciter plutôt tu le feras,
Que ne m'advînt ce que promis tu m'as.
Mais, ô Seigneur ! tu sais qu'homme je suis.
Exécuter rien de bon je ne puis,
Non pas penser; mais ta force invincible
Fait qu'au croyant il n'est rien impossible.
Arrière, chair ! arrière, affections !
Retirez-vous, humaines passions !
Rien ne m'est bon, rien ne m'est raisonnable,
Que ce qui est au Seigneur agréable.
SOUMISSION D'ISAAG
ISAAC
Hélas! père très dou\.
Je vous supplie, mon père, à deux genoux, Avoir au moins pitié de ma jeunesse.
ABRAHAM
0 seul appui de ma faible vieillesse ! Las! mon ami, mon ami, je voudrois Mourir pour vous cent millions de fois ; Mais le Seigneur ne le veut pas ainsi.
ISAAC
Mon père, hélas! je vous crie merci.
Hélas !^ hélas ! je n'ai ni bras ni langue Pour me défendre ou faire ma harangue ; Mais, mais voyez, ô mon père, mes larmes ! Avoir ne puis ni ne veux autres armes
Encontre vous ; je suis Isac, mon père, Je suis Isac ; le seul fils de ma mère : Je suis Isac qui tiens de vous la vie : Souffrirez-vous qu'elle me soil ravie ?
Et toutefois, si vous faites cela Pour obéir au Seigneur, me voilà.
Me voilà prêt, mon père, et à genoux, Pour souffrir tout, et de Dieu et de vous. Mais qu'ai-je fait, qu'ai-je fait pour mourir? Hé Dieu ! hé Dieu ! veuille me secourir î ... Seigneur, tu m'as et créé et forgé, Tu m'as. Seigneur, sur la terre logé, Tu m'as donné ta sainte connaissance ; Mais je ne t'ai porté obéissance Telle, Seigneur, que porter je devois, Ce que te prie, hélas! à haute voix Me pardonner. Et à vous, monseigneur, Si je n'ai fait toujours autant d'honneur Que méritait votre douceur tant grande, Très humblement pardon vous en demande.
Quant à ma mère, hélas ! elle est absente! Veuille, mon Dieu, par ta faveur présente, La préserver et garder tellement Qu'elle ne soit troublée aucunement.
{Ici est bandé Isaac.)
Las, je m'en vais en une nuit profonde ; Adieu vous dis, la clarté de ce monde. Mais je suis sûr que de Dieu la promesse Me donnera trop mieux que je ne laisse. Je suis tout prêt, mon père ; me voilà !