‹ Anthologie protestante française, 16e et 17e sieclesChapitre 69 sur 191 · SOUVERAINETÉ DU PEUPLE · texte numérisé non relu

SOUVERAINETÉ DU PEUPLE

Or faut-il ici en premier lieu se souvenir de ce que j'ai dit ci-dessus, c'est à savoir que le peuple a été devant aucun magistrat, et que le peuple n'est point pour le magistrat, mais le magistrat pour le peuple. Car encore qu'il semble que quelques peuples aient comme tiré leur origine de leurs rois, comme Romulus semble avoir créé le peuple romain, lequel à la vérité n'a point été un peuple originel, à parler proprement, mais un amas de gens recueillis des autres peuples, si est-ce que cela ne peut être tiré en conséquence pour en faire règle : et Romulus même n'a dominé sur ces gens-là que de leur consentement. De là s'ensuit que la puissance des magistrats, quel-

1. Du droit des magistrats sur le peuple, imprimé dans les Mémoires de VÉtat de France sous Charles IX, 2* édition, 1628, pp. 496, 507, 508, 613.

que grands et souverains qu'ils soient, dépend de celle du public qui les a élus en ce degré et non au contraire. Et afin qu'on ne réplique point qu'il est bien vrai que la première origine des magistrats a été telle, mais que depuis les peuples se sont soumis entièrement à la puissance et volonté de ceux qu'ils ont acceptés pour souverains, et leur ont pleinement et sans aucune exception résigné toute leur liberté. Je nie qu'il puisse apparoir d'une telle quittance, et dis au contraire que les nations, tant que le droit et équité a eu lieu, n'ont créé ni accepté leurs rois qu'à certaines conditions, lesquelles étant manifestement violées par eux, il s'ensuit que ceux qui ont eu puissance de leur bailler telle autorité n'ont eu moins de puissance de les en priver.

... Le sommaire de tout ce que dessus est : Que le souverain gouvernement est tellement eatre les mains des rois, ou autres, souverains magistrats, que si tels ce néanmoins, se détournant des bonnes lois et conditions qu'ils auront jurées, ils se rendent tyrans tous manifestes, et ne donnent lieu à meilleur conseil : alors il est permis aux magistrats inférieurs de pourvoir à soi et à ceux qu'ils ont en charge, résistant à ce tyran manifeste. Et quant aux États du pays ou autres, à qui telle autorité est donnée par les lois, ils s'y peuvent et doivent opposer jusqu'à remettre les choses en leur état, et punir même le tyran, si besoin est, selon ses démérites. En quoi faisant, tant s'en faut qu'ils doivent être tenus séditieux et rebelles, que tout au rebours ils s'acquittent du devoir et serment qu'ils ont à Dieu et à leur Patrie.

... Je dis que l'équité même et ce droit de nature, duquel dépend l'entretenement de toute la société humaine, ne permet que nous révoquions en doute au-

cun de ces deux points, à savoir qu'en toutes conyentions qui se contractent par le seul consentement des parties, ceux par lesquels l'obligation est contractée la peuvent aussi défaire quand la raison y est : et par conséquent ceux-là ont la puissance de déposer un roi, qui ont puissance de le créer. Secondement, que s'il y a aucune juste occasion de dissoudre un contrat ou convention, et par laquelle une obligation s'annule d'elle-même, c'est quand les conditions essentielles sont notoirement violées, moyennant lesquelles et au respect desquelles proprement l'obligation avait été contractée. Que ceux-là donc qui élèvent l'autorité des souverains jusque-là, qu'ils osent dire qu'ils n'ont autre juge que Dieu, quel(]ue cliose qu'ils fassent, me montrent qu'il y a jamais ou nation qui, sciemment et sans crainte ou force, se soit oubliée jusques à se soumettre à la volonté de quelcjuc souverain, sans cette condition expresse, ou tacitement entendue, d'être justement et équitablcment gouvernée...

... On demande ce qui est de faire, quand la tyrannie s'est tellement fortifiée, que le remède des États est comme du tout empêché, par la connivence, ou crainte, ou méchanceté de la plupart ou des principaux. Je réponds, quant aux particuliers, s'ils ne sont autorisés ou par magistrats inférieurs ou par la plus saine partie des États (comme nous dirons tantôt), qu'ils n'ont autre remède que repentance et patience avec les prières, lesquelles Dieu ne méprisera jamais, et sans lesquelles tout autre remède, quelque légitime qu'il soit, est en danger d'être maudit de Dieu. Mais cela n'empêche pas que les mêmes particuliers n'en puissent avoir recours à leurs magistrats subalternes, les sommant de leur devoir par lesquels étant employés, ou par la plus saine partie d'iceux, j'ai déjà dit

ce qu'ils doivent à Dieu et à leur patrie. Et quant aux magistrats inférieurs, c'est à eux de se joindre ensemble, et de presser l'assemblée des États, se conservant cependant autant que faire se peut et doit contre une tyrannie manifeste. Finalement c'est le devoir de chacun État de pourchasser la commune assemblée légitime, sans que les méchants empêchent les bons, les lâches retardent les diligents, ni la plus grande partie retienne la plus saine. Qui plus est, je dis que le devoir même des particuliers est, en telle nécessité, de se joindre aux magistrats subalternes, faisant leur devoir, et qu'il est même loisible à la plus saine partie en un besoin de demander aide ailleurs, et notamment aux amis et alliés d'un royaume.

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