‹ Anthropogénèse, ou génération de l'homme, avec des vues de comparaison sur les réproductions des trois règnes de la natureChapitre 13 sur 14 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Du terme de la gestation, ou des naissances précoces, ordinaires et tardives.

Le plus ordinairement la naissance d’un enfant a lieu après dix époques menstruelles , ou dix mois lunaires chacun de quatre semaines, ce qui revient à neuf mois du calendrier et quelques jours, ou deux cent quatre-vingt jours. Mais une différence de dix à vingt jours en plus ou en moins , qui fait coïncider l’accouchement à une époque menstruelle , ne peut guère être considérée comme suffisante pour une naissance extraordinaire , d’autant plus qu’une fraction de cette différence est volontiers attribuée à un mécompte sur l’époque de la conception. Saint Augustin nous apprend que Jésus-Christ fut porté dans le sein de Marie pendant deux cent soixantetreize jours, temps que l'Eglise a observé pour en

célébrer la nativité qui eut lieu au bout de dix mois lunaires moins sept joui s.

Hippocrate admet des grossesses de dix et de onze mois , ou de sept quadragénaires (i) ; mais les explications qu’il donne font voir qu’il parle de mois lunaires, composés chacun de quatre semaines , et qu’il entend par grossesses de onze mois celles qui se terminent dans le onzième mois non révolu. Or, comme les femmes comptent, les unes la durée de leur grossesse par les mois du calendrier , et les autres par le nombre de leurs époques menstruelles supprimées , il en résulte que les premières ne donnent que neuf mois de durée à leur grossesse , et que les dernières lui en donnent dix ; mais que le calcul des unes et des autres coïncide à 280 jours, ou sept quadragénaires, qui constituent le temps qui s’écoule ordinairement depuis la conception jusqu a l’accouchement. Je crois qu’il y a souvent erreur dans les époques de la conception ; et d’après mes observations , il m’a paru que les accouchemens coïncident naturellement avec les époques de la ménorrhéc , parce que j’ai remarqué que j’en avais plusieurs à faire dans un meme jour , et toujours beaucoup durant l’espace de trois ou quatre

( I) Decimestres autem el undecimestres partus septem quadregenariis eduntur eodem modo quo et diinidio anno scptimestrcs. Hipp. De octimestri partu , p. 259.

jours successifs , et ensuite qu il ne men arrivait plus guère avant dix ou douze jours , api es lesquels il se reproduisait une pareille presse. J en ai conclu, avec beaucoup de vraisemblance , qu’une femme qui concevait immédiatement api es ses règles portait son enlant dix mois lunanes , chacun de quatre semaines, avec l’avantage d’avoir une grossesse moins pénible , parce que la pléthore sanguine étant moindre, la génération s’opérait sans une surabondance de sang , d où résulte si souvent de l’irritation et un trouble sympathique dans toutes les fonctions vitales. Quant aux femmes qui conçoivent entre deux époques menstruelles , j’ai conclu que , si la conception avait lieu peu avant l’époque des règles, elle devait , en coïncidant avec la pléthore sanguine qui existe alors, non-seulement donner lieu à une grossesse plus pénible , mais aussi plus ou moins longue, pour que l’accouchement put se faire a l’époque où l’utérus est dans l’habitude périodique de se dilater ou de s’ouvrir pour la sortie des règles , aussi bien que pour le fœtus , et cela d après une influence périodique bien réelle et constatée par les faits , mais que je n’essaierai pas d’expliquer, parce que l’on n est point d accord sur la cause ou les causes qui la reproduisent aux approches de chaque nouvelle lune et de chaque pleine lune; ce qui fait qu’à peu près la moitié

des femmes sont réglées à l’approche de la première de ces deux époques, et l’autre moitié à lapproche de la seconde, avec quelques exceptions qui atteignent les femmes malingres ou mal réglées. Il est à présumer que c’est dans le sens de ces explications qu’Hippocrate a entendu les grossesses de dix et de onze mois , en rangeant au nombre des dernières toutes celles qui dépassaient de plusieurs jours les sept quadragénaires ou les 280 jours. Aussi Macrobe (livre 2 y chap. 12 ), et Censorin ( De die natali ) , nous apprennent que chez les Grecs et les Romains l’année et les mois étaient lunaires , et par conséquent plus courts que les nôtres. D’après cela, il ne faut plus s’étonner que divers auteurs grecs et romains aient fait séjourner le fœtus un an entier dans le sein de sa mère , comme l’a fait entre autres Ovide ( Fastor . lih. 1 ), dans les vers suivans:

Quod satis est utero matris dum prodeat infans ,

Hoc anno statuit temporis esse satis.

C’est dans le même sens qu’il faut expliquer la loi romaine, qui dit : Post decemmenses mor tîs natus , non admit titur ad légitimant hæredilatem. C’est pour avoir assimilé Tannée et les mois des anciens aux nôtres , qu’on a fait parler Hippocrate si diversement sur la durée des grossesses, dont îlTixe le terme de légitimité le plus court a

182 jours ou six mois entiers, et, le plus long à 280 jours ou à dix mois lunaires , qui font un peu plus de neuf mois de notre calendrier, La loi , en admettant la légitimité d’un enfant qui naît onze mois après la mort de son père , n’est pas contraire à l’opinion dTIippocrate , qui a fixé la légitimité des naissances , ou l’aptitude à hériter du père, entre le terme de 182 jours et celui de 280 , parce que la loi compte la fin du premier mois et le commencement du dernier ou de l’onzième qui 11’est pas révolu. C’est par une supputation pareille que nous caractérisons les fièvres intermittentes de tierces et de quartes, quoiqu’il n’y ait ni trois jours ni quatre jours entiers d’apyrexie dans les intermittences. Qu’un homme tombe malade le 20 du mois, à onze heurs du soir, et qu’il meure le 22 , à une heure du matin on dira qu’il est mort le troisième jour de sa maladie, et néanmoins il n’aura été malade que 26 heures..- Pareillement un enfant sera concu le 20 de mars:

il aura neuf mois complets de notre calendrier le 20 décembre, et sa naissance, fût-elle précoce de i5 jours, sera encore un part décimestre d’après la loi et l’opinion d’Hippocrate ; et si , suivant la possibilité admise par le meme auteur, la naissance est retardée de dix jours , ce sera un part undécimestre ou une naissance au onzième mois. C’est ainsi qu’en interprétant les auteurs

dans Je sens de leur texte, on se trouve dispensé de leur prêter des erreurs , comme font les uns pour faire croire à la science qu’ils n’ont pas, et les autres pour cacher l’ignorance qu’ils ont. Nous voyons que la doct rine d’Hippocrate , prise dans son sens vrai et le plus naturel , peut encore servir de règle pour la durée des grossesses en général , sauf quelques exceptions assez probables qui attendent encore de nouvelles observations , pour devenir incontestables.

Rodericus a Castro, professeur à Pise au comment du 17e siècle, croyait le terme de la grossesse tellement fixe, que dans son ouvrage De univers a muliebrium morborum medicina , il dit qu’une femme parait accoucher au jour et à l’heure où elle a conçu (1). Cela peut être vrai pour quelques-unes, par exemple pour celles qui ont conçu immédiatement après une époque menstruelle ; mais pour celles qui conçoivent plus tard , et surtout à l’approche d’une époque, cela ne me paraît nullement d’accord avec l’expérience , et l’auteur lui-même en doute , puisqu’après avoir dit parait , il ajoute ensuite s’il en est ainsi , etc.

(I) Porro parère mulieres cadem semper dici hora qua concepcrunt, diligentiores obstctrices observasse adslruunt , quod et si a nemine scriptum reperio , tamen experienta confirmari videtur. — Quod si ita est , non solum dicrum, verum etiam horarum certus ac præfinitus numerus ad partum legitimum requiritur. Rnderic a Cusl. De naturamu lierum , part. I, lib. iv.

Aristote dit que les œufs éclosent plus tôt en été qu’en hiver; qu’en été l’éclosion se fait le vingtdeuxième jour, et en hiver quelquefois le vingtcinquième (i).

Haller, qui a fait ses observations en automne , a trouvé que la température apportait peu de différence, et que ses poulets étaient sortis de la coque à vingt et un jour et quelques heures , et même avant les vingt et un jours complets, comme ceux dont a parlé Malpighi. Il ajoute que bien des poules quittent leurs œufs , ce qui peut interrompre ou ralentir le développement du poussin , et qu’il n’a pas été à même de se procurer des fours ou des lampes , pour se passer du secours de ces animaux.

« L’expérience nous apprend , dit Venelte (/. c., chap. 3 , art. 4)> que la plupart des enfans naissent depuis les dix derniers jours du neuvième mois jusqu’aux dix premiers du dixième, c’est-àdire dans l’espace de 20 jours, et qu’ils vivent presque tous; que ceux qui naissent à sept ou huit mois sont toujours imparfaits ou valétudinaires, etc. » Le même auteur ajoute plus loin : « Cependant Verdue ( L’usage des parties ) dit

(i) Incubatu restivo quam hyemo celcrius excluduritur. Per æstatem cnim gallinæ duodevicesimo die absolvunt : hyeme interdum ad quinque et vigenti. Àristot., De Anim. hist , lib. IV, cap., i Interprète J- C. Scaligcr.

qu’une femme accoucha heureusement au bout de seize mois; elle avait senti remuer son enfant pendant plus de dix mois. Cela est confirmé par plusieurs observations fidèles et dignes de foi. Si la fille de Jean Pellors, marchand de Lyon , était née quelques jours après le trois cent quatrième jour de sa conception, jamais le parlement de Paris n’aurait donné un arrêt en sa faveur , par lequel il la déclarait capable d’être héritière de son père. En effet, par un autre arrêt, cette illustre compagnie déclara illégitime un autre enfant qui était né le douzième jour de l’onzième mois après la mort de son père. »

Après avoir rapporté l’opinion d’Hippocrate et celles de plusieurs auteurs anciens , qui donnent une durée beaucoup plus longue que lui à la grossesse des femmes , Zacchias se résume à conclure qu’elle peut durer quelques jours au delà de dix mois, très-rarement plus de dix, si elle va au delà, à moins qu’il ne s’agisse de monstre (1).

Les accouchemens de jumeaux ont toujours paru plus précoces que les autres , et l’on peut

(j) Ex his autem quæ superius adduxi, jam eam conclusioncm cliciamus , posse humanum partum perpaucos quosdam dics supra decimum mensem prorogari, acccptis etiam decem inlcgris mensilnis , quos tamen ad paucos dies ad ccrtum numerum rcstringcrc dcbcmus ; nam supra decem dics vix unquam illud fieri crediderim , rarissime etiam et intra cosdem decem dies. Zaceb., Quœst. médico-légal., \\b ■ \ , tit. n , quest. vi , p. i45.

induire de faits assez nombreux et concordans que les enfans forts dépassent de très-peu de jours le terme de dix mois lunaires, au lieu que les plus faibles, dont l’accroissement a été ralenti par les maladies ou la faiblesse de leur mère , ont toujours paru séjourner plus long-temps dans la matrice : d’où il est permis de conclure aussi que , quand la matrice s’est débarrassée prématurément d’un des jumeaux , l’autre , s’il n’est amené en même temps au monde , devra , à raison de sa petitesse et à raison d’un degré donné d’extensi bilité de l’uterus, y rester au delà de dix mois; et , en émettant celte opinion , je ne fais que répéter ce qu’ont dit avant moi des hommes trèsinstruits et de bons observateurs.

« Personne n’ignore , dit le docteur Murat ( Dict . des Sc. méd., t. 8, p. 526 et suiv., article Gestation) , que l’accouchement se fait quelquefois à sept mois. Lamothe ( Obs . 89) cite un exemple extraordinaire, et peut-être le seul connu, d’une famille dont la mère et les lllles accouchaient toujours au septième mois. Les maladies, le genre de vie , les passions , un mode particulier dans 1 organisation et la vitalité de l’utérus peuvent devenir autant de causes d’irrégularités dans la durée de la grossesse. — La nature peut produire le phénomène de quelques naissances tardives : ces cas , que je crois très-rares , ne sauraient être

révoqués en doute. L’expérience fortifie l’opinion que je viens d’émettre. On trouve dans les fastes de la médecine beaucoup de faits bien vus, bien observés , qui prouvent que la grossesse peut être retardée. Parmi les exemples cités par Zacchias, Antoine Petit, Lepecq de la Clôture , de Lignac, Chomel , Fodéré, etc. etc., plusieurs appartiennent à des femmes qui n’avaient aucun motif pour les porter à tromper ; quelques-unes avaient des maris pour médecins, qui se sont assurés, par le toucher, des différentes époques de la grossesse. »

« Les fœtus dans les grossesses composées, dit le même auteur [Ibid. vol. xix, art. Grossesse) , n’ont donc le plus ordinairement rien de commun. Aussi l’un d’eux peut être expulsé au neuvième mois révolu , ou prématurément , et en quelques cas être suivi de son arrière-faix, sans que cela nuise à l’autre fœtus. » Ce passage n’est guère favorable à l’argumentation de M. Fodéré, en faveur de la superfétation.

Des cultivateurs ont observé depuis long-temps que deux vaches menées au taureau le même jour mettent bas quelquefois à un intervalle de quelques semaines l’une de l’autre. Je suis certain , dit Astruc ( Malod . des femmes, vol , v , p. 6), que les vaches mettent bas après le neuvième mois complet, mais à des jours différens, les unes le sixième ou le huitième jour du dixième

mois, et d’autres le quinzième ou le vingtième*

Un mémoire intitule Recherches sur la durée de la gestation des femelles de plusieurs animaux , lu par M. Tessier à la séance de l’Académie royale des Sciences de Paris, du 5 mai 1817, a fourni à M. Fodéré , qui en a donné un extrait à l’article Naissance du Dict. des Sc. méd . , t. xxxv, p. 1 55 et suiv-, les résultats suivans :

i° Sur cinq cent soixante-quinze vaches, vingtune ont mis Las du deux cent quarantième au deux cent soixante-dixième jour ; terme moyen, deux cent cinquante-cinq jours.

Cinq cent quarante-quatre ont mis bas du deux cent soixante-dixième au deux cent quatre-vingtdix-neuvième; terme moyen, deux cent quatrevingt-quatre jours et demi.

Dix ont mis bas du deux cent quatre-vingt dixneuvième au trois cent vingt -unième ; terme moyen, trois cent dix jours.

Il y a donc de la plus courte gestation à la plus longue une différence de quatre-vingt-un jours, c’est-à-dire plus d’un quart de la durée moyenne.

2°. Sur deux cent soixante-dix-sept jumens , vingt-trois ont mis bas du trois cent vingt-deuxième jour au trois cent trentième; terme moyen, trois cent vingt-six jours.

Deux cent vingt-sept ont mis lias du trois cent trentième au trois cent cinquante- neuvième ;

■terme moyen, trois cent quarante-quatre jours et demi.

Vingt-huit ont mis bas du trois cent soixanteunième au quatre cent dix -neuvième ; terme moyen , trois cent quatre-vingt dix jours.

Il y a donc eu parmi les jumens , de la plus courte gestation à la plus longue , une différence de quatre-vingt-dix-sept jours, et pareillement plus d’un quart de la durée moyenne.

5° On n’a observé que deux ânesses : l’une a mis bas au trois cent quatre-vingtième , et l’autre au trois cent quatre-vingt-onzième jour.

4° Sur neuf cent douze brebis , cent quarante ont mis bas du cent quarante-sixième au cent cinquantième jour; terme moyen, cent quaquante-huit jours.

Six cent soixante-seize ont mis bas du cent cinquantième au cent cinquante-quatrième; terme moyen, cent cinquante-deux jours.

Quatre-vingt-seize ont mis bas du cent cinquante-quatrième au cent soixante-unième ; terme moyen, cent cinquante-sept jours et demi.

Ici la différence d’un extrême à l’autre n’est que de quinze jours.

5° Sur sept bulles , le terme moyen a été de trois cent huit jours, et les différences extrêmes de vingt-sept jours.

6° Sur vingt-cinq truies, les gestations extrêmes

ont été de cent neuf et cent quarante-trois jours.

7° Sur cent soixante-douze lapines , les termes extrêmes de gestation ont été vingt-sept et trentecinq jours; différence, huit jours.

8U Quant à la durée de l’incubation des œufs des oiseaux domestiques, on y observe des différences de cinq à six jours. INI . Tessier pense qu’on ne peut pas les attribuer à des différences accidentelles de température; car, dit-il , d’après les observations de M. Geoffroy Saint-Hilaire, on retrouve les mêmes différences dans la durée du développement des poulets que les Egyptiens font éclore dans des fours : il conclut de cet ensemble d’observations que la durée de la gestation est trèsvariable dans chaque espèce , et ajoute que sa prolongation ne lui a paru dépendre ni de l’âge , ni de l’individu femelle, ni de sa constitution plus ou moins robuste , ni du régime , ni de la race , ni de la saison, ni du volume du fœtus, et encore moins des phases de la lune ; ce qui ne prouve pas qu’il ne puisse en être autrement pour la durée de la gestation des femmes, sur qui les affections morales, les contraintes et les usages de la société, la menstruation, les pertes utérines, la station, etc., doivent avoir une influence dont les brutes sont exemptes.

Feu le professeur Darcet a observé que des œufs d'une même couvée, un était éclos le trei-

zième jour, deux le dix-septième, trois le dixdix-huitième, cinq le dix-neuvième, et que d autres notaient pas éclos le vingt-unième jour. Mais , pour apprécier ces différences et en tirer une conclusion, il faudrait savoir si, avant l’incubation, la température du lieu où les œufs étaient déposés ou quelque autre circonstance n’avaient pas commencé à opérer un développement inégal sur les œufs , développement qui aurait été achevé par Fincubation ; cette considération est d’autant moins à négliger, que l’expérience prouve que la chaleur de l’incubation peut être suppléée artificiellement. Après avoir fait mention des précédera résultats, M. Fodéré dit : «Nous pourrions ajouter au témoignage des modernes , aux rapports que j’ai reçus des agriculteurs , et qui sont conformes à ceux de M. Tessier, le témoignage de quelques anciens, entre autres de Varron , qui , comme l’on sait , s’est beaucoup occupé d’agriculture , et celui d’Albert-le- Grand , qui a passé sa vie à l’étude des choses naturelles. Ainsi nous pouvons croire à la réalité des observations de naissances tardives, qu’opposaient les célèbres Petit et Bertin à leurs adversaires non moins célèbres , Louis et Bouvard : il est même vraisemblable que si les époques de la conception pouvaient être aussi bien fixées chez la femme que chez les femelles des animaux; que si le seul

signe positif qu elle puisse donner de son nouvel état dans les premiers temps, n était pas si souvent décevant , on trouverait dans la durée de la grossesse un Lien plus grand nombre d’anomalies. Toujours est-il vrai que, puisque les animaux que nous ne pouvons pas taxer de tromperie , n’ont pas d’époque absolument fixe pour mettre bas , il y a de l’injustice, lorsqu’il se présente une naissance extraordinaire, de crier à l’impossible , d’après le seul principe arbitraire qu’il y a un terme fixe à la naissance. En se résumant , p. 172, M. Fodéré s’exprime ainsi sur le meme sujet : « Quant à la légitimité des posthumes , nés plus tard que lepoque ordinaire , toutes les ressources de la chicane et de l’avarice devront nécessairement échouer devant l’existence des preuves positives qui ont été examinées plus haut, savoir: lorsque les antécédens 11e s’opposeront pas à ce que la conception ait pu avoir lieu à l’époque indiquée; que l’enfant réunira les caractères ordinaires à ces naissances (état malingre et air de vieillesse relativement à ceux qui naissent au terme ordinaire) ; que la grossesse aura été bien constatée à différentes époques; qu’elle aura été accompagnée de circonstances affaiblissantes et des phénomènes qui ont souvent lieu dans ces grossesses (mouvemens tardifs, parfois tumultueux et comme convulsifs, plusieurs retours, à

différentes époques, de douleurs simulant celles de 1 enfantement, mauvaise santé et air de fatigue dans la mere ) ; qu enfin son prolongement ne s’étendra pas au-delà de deux mois du terme ordinaire. Ces preuves physiques seront encore fortifiées des preuves morales relativement a la mère. »

A ces préceptes que je crois en géne'ral raisonnables et justes, en retranchant toutefois l’état chétif ou malingre exigé dans le posthume tardif, parce qu’il peut aussi bien se rétablir que tomber malade dans sa vie utérine , M. Fodéré ajoute ce qui suit sur les naissances précoces (/. c.

p. 1S9): « Nous entendons par naissance précoce!

une naissance qui a lieu naturellement, suivant la marche des naissances ordinaires, long-temps avant le deux cent quatre-vingtième jour, terme le plus commun pour l’espèce humaine, dans laquelle se présente un enfant doué de tous les caractères de maturité vivace , et pouvant, conserver la vie. Tels étaient les enfans d’une dame que

j’ai connue, qui devenait enceinte presque aussitôt après ses couches, et qui accouchait régulièrement à sept mois révolus , sans accidcns préalables, sans hémorrhagie, les choses se passant entièrement comme dans les accouchemens au bout de neuf mois; tels les deux garçons dont parle Lamotte , qui ont vécu très-long-temps, et

<lont. Ja mère de l’un d’eux, ainsi précoce, eut des filles qui accouchaient de même à sept mois; l’on peut d’autant plus croire à ce témoignage de Lamotte , qu’il remarque plus bas que, d’un grand nombre d’enfans nés à sept mois, et probablement par l’effet d’un avortement (qui arrive par cause accidentelle), la plus grande partie a péri , ( Traité des accouchemens ,1. 1, ch. i5, obs. 80 et 90). » Le même auteur rapporte encore ce qui suit, ibid. , p. 1 65 : « Les naissances précoces paraîtraient même beaucoup moins rares qu’on ne le pense, à en juger par un tableau de M. le docteur F. Lobstein , chef des travaux anatomiques de l’école de Strasbourg , et médecin-accouclieur en chef de l’hôpital civil de la même ville. Ce savant , dont je connais l’exactitude , nous apprend que sur sept cent douze accouchemens pratiqués dans sa salle, du 22 mars i8o4 au 5i décembre i8i4> il y a eu six cent trente accouchemens à terme , soixante-sept accouchemens prématurés ou précoces , seize avortemens et un accouchement tardif ( Observ. d accouchemens , etc., p. 56; Paris, 1817). »

J’adopte, à très-peu de modifications près, Ja doctrine des passages précédens, de M. Fodéré, que je n’aurais cité que comme une autorité respectable, avec moins de détails, si je n’avais voulu me servir de son propre texte comme d’un

dernier moyen de conviction à l’appui de l’opinion que j’ai établie dans le chapitre précédent, contradictoirement à la sienne , sur la superfétation. En effet, puisque M. Fodéré convient , d après les faits que j’ai mentionnés , qu’un enfant né à sept mois est viable, sans qu’il soit prouvé qu’il ne le soit pas un peu avant ; et qu’un aecouchement tardif peut avoir lieu deux mois après l’époque ordinaire , sans qu’il soit prouvé qu’il ne puisse encore avoir lieu plus tard , car on en cite des exemples appuyés sur de meilleurs témoignages que la superfétation -, ne résulte-t-il pas de tout cela que dans une grossesse de jumeaux la naissance précoce de l’un n’empêche pas la naissence tardive de l’autre, quand le placenta et les membranes de chacun sont séparés ? C’est ce qui est constaté et expliqué par un grand nombre de faits authentiques, tandis qu’au contraire on ne peut, d’après les propres termes de l’auteur dont je combats l’opinion , se rendre un compte exact d’une surconception dont l’impossibilité est d’ailleurs prouvée par la connaissance des causes de stérilité et les phénomènes de la génération , outre qu’on ne peut l’appuyer sur aucun fait authentique , tous ceux que l’on a allégués comme preuves jusqu’à ce jour étant en question, ou supposés.

En résumé, puisque le terme de gestation n’est

ni fixe ni invariable, et qu’il peut avoir une extension que la science n’a encore pu déterminer qu’approximativement et seulement pour les cas les plus ordinaires; dès qu’il s’agira d’une exception avec un retard considérable, il faudra, poulies posthumes , établir les probabilités, i° sur la capacité virile du mari défunt , à l’époque présumée de la conception; 2° sur la moralité reconnue de la mère , sa conduite avant et après la mort de son mari , les accidens qu’elle aura éprouvés, l’état de sa santé , l’époque où elle aura déclaré sa grossesse , la comparaison de celle-ci avec les précédentes , si elle n’est pas primipare ; 5° sur la constitution physique de l’enfant , en examinant son développement comparativement à celui des enfans nés au terme ordinaire , s’il a des cheveux plus longs, des os plus avancés dans leur formation, des sutures plus fermes et plus rapprochées, des ongles plus durs et plus blancs , cl surtout si la partie du corps inférieure au nombril n’est pas notablement plus courte relativement à la supérieure, que chez les enfans nés au terme ordinaire; car il est d’ohservation constante que moins un enfant a séjourné dans l’utérus, plus la partie du corps supérieur au nombril surpasse l’inférieur en grandeur. On estime que la longueur ordinaire de l’enfant est de 12 pouces à six mois,, de i4 à sept, de 16 à huit, et de 18 à 20 à neuf.

Sa pesanteur, lorsqu’il est à terme, est ordinairement de six ;'t sept livres, et il y en a très- peu qui pèsent moins de trois livres ou plus de huit livres. S’ils naissent avant terme, ils ont l’épiderme plus mince, sont plus rouges ou moins blancs et moins velus, ont les ongles plus petits, et la partie du corps située au dessous du nombril beaucoup moins développée que lorsqu’ils sont à terme.

Quant à la viabilité de l’enfant, qui consiste dans une maturité de développement suffisante pour faire présumer qu’il vivra, ce n’est point en assigner le caractère que de la déterminer par l’époque de la naissance, et d’exiger qu’il ait eu sept mois d’existence utérine , comme cela se fait assez généralement en médecine et en jurisprudence, puis qu’au lieu de décider la question par-là, on en remet la décision à la mère, qui peut tromper par intérêt ou se tromper de bonne foi , sur des indices mal appréciés par elle. Au titre des Donations et T 'estoniens , le Code civil dit que, pour être capable de recevoir entre vifs , il suffit d’être conçu au moment de la donation, et que, pour être capable de recevoir par testament , il suffit d’être conçu à l’époque du décès du testateur ; mais que néanmoins la donation et le testament n’auront leur effet qu’autant que l’enfant sera né

viable. Résumant toutes les lois anciennes à l’article des Successions y le même code dit que, pour succéder, il faut nécessairement exister à l’instant de l’ouverture de la succession; qu’ainsi sont incapables de succéder l’enfant qui n’est pas encore conçu et l’enfant qui n’est pas né viable. Si l’enfant donataire n’est pas vivant en naissant, quoiqu’il suffise qu’il ait été conçu au moment de la donation , c’est comme s’il n’avait pas existé , puisque la donation n’a été faite que dans l’espoir qu’il vivrait; s’il n’est pas viable, c’est également comme s’il n’avait pas vécu, puisque c’était dans l’espoir qu’il vivrait qu’il était constitué héritier. Laloi romaine (de posthum. Hœred. instit.) supposait que l’enfant parfaitement développé à sa naissance était viable : vivus perjectus natus sit. Mais quelle est cette perfection de l’enfant vivant à sa naissance? Ce 11e peut être qu’une aptitude physique à conserver la vie hors du sein maternel ; d’où je conclus que si un enfant , né à six mois ou six mois et demi, présente plus de maturité physique et une plus grande aptitude à conserver la vie qu’un autre qui naîtra à sept mois , il y aurait une inconséquence et de l’injustice à traiter le premier comme un avorton inhabile à succéder, tandis que le dernier serait déclaré viable. Je ne crois donc pas, avec M. Fodéré, qu’il soit juste

de considérer une naissance avant l’époque de sept mois comme un avortement, et son produit comme un avorton incapable de vivre et de succéder, sans aucune exception , en circonscrivant la viabilité et l’accouchement précoce entre le septième et le neuvième mois, quoique dans la règle la viabilité soit indubitablement moins contestable dans cette circonscription.

D’après ces considérations, je pense, vu l’incertitude ordinaire de l’époque de la conception chez les femmes et l’impossibilité d’apprécier au juste le temps que l’enfant a séjourné dans la matrice, je pense, dis- je, que la durée présumable de la gestation n’est pas le point principal à considérer, puisqu’on n’en peut déduire la viabilité que suides témoignages suspects et des apparences trompeuses , mais qu’on reconnaît celle-ci, i° à la bonne conformation de l’enfant; 2° à l’exercice facile de fonctions vitales telles que la respiration, la succion , la déglutition, l’évacuation du méconium , des urines , et la force des mouvemens et des cris. Voilà , avec le volume des os , la couleur et la mesure du corps et de ses parties, la force de l’épiderme, la couleur, la consistance et la grandeur des ongles , la différence de longueur de la division supérieure du corps et de l’inférieure par le nombril , ainsi que la docimasie pulmo-

naire, en cas de mort, le tout comparativement avec d’autres enfa ns reconnus viables, quels sont les caractères dont je ferais dépendre la viabilité, et ce sont aussi ceux qui me feraient établir d’une manière conjecturale la durée de l’existence fétale.

Voici, pour terminer, une question de viabilité qui a été soumise h la Faculté de médecine de Strasbourg, en i8 o, laquelle est rapportée par M. Fodéréà l’article Viabilité , du Dict. des Sc. méd., v. 07, p. 4^i et suiv. : Une dame de Turin, âgée de vingt ans, meurt ab intestat , le 28 octobre 1818, dans le dernier terme de sa grossesse et au dixième jour d’une fièvre putride ; immédiatement après quelle eut rendu le dernier soupir, à deux heures et demie du matin , on en retira, par l’opération césarienne , une fille encore vivante, mais qui mourut au bout de treize minutes, et dont on ne fit pas l’ouverture. Le mari, seul témoin de l’opération avec le chirurgien qui l’a faite , se déclare héritier de l’enfant , appuyant Ses prétentions sur la déclaration du chirurgien, qui porte « que la petite fille avait tous les caractères de maturité, et qu’elle était vivante, ce qu’il avait reconnu à des mouvemens des jambes et des pieds qui ont eu lieu avant, durant et après l’opération ; à ce que l’enfant a ouvert les mains qui étaient fermées; à ce qu’en coupant le cordon

ombilical, le sang a jailli, et qu’on sentait des baltemens tant à ce cordon qu’aux artères carotides et à la région du cœur ; à ce qu’en versant de l’eau sur la tète de l’enfant, pour lui administrer le baptême , il en résulta un mouvement des lèvres et de la bouche , et une impression qui détermina une inspiration ; à ce qu’enfin la chaleur naturelle des membres était conservée; qu’après avoir vécu à peu près treize à quatorze minutes , il sortit à l’enfant quelques gouttes de sang du nez , qu’il devint pâle, étendit ses membres, ferma les yeux, et mourut. » Les frères de la défunte formèrent opposition , et , durant la procédure pendante pardevant le sénat de Turin, des membres distingués de la Faculté de médecine de cette ville proposèrent à celle de Strasbourg les deux questions suivantes : i° « S’il est suffisamment prouvé , par les mouvemens dont il est parlé dans la déclaration ci-dessus , que l’enfant en question a vécu d’une vie qui le rendait habile à succéder ; qu’il était né viable par suite de l’opération faite à sa mère déjà morte, et qu’il ait réellement respiré? 2° Si l’autopsie cadavérique , qu’on a négligé de faire, n’eût pas été d’un grand secours pour s’éclairer sur la véritable vie dont cet enfant a vécu , et sur la cause de sa mort , qui a été si prompte ? » La Faculté a nommé une commission pour lui

faire un rapport, composée de MM. les professeurs Lautl) , Lobstein, Flamant , Tourdes et Fode'ré, lequel avait aussi été consulté séparément, et il a été décidé à l’unanimité négativement pour la première question, et affirmativement pour la seconde.

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