CHAPITRE XI
De la superfétation.
On appelle superfétation la formation d’un fœtus chez une femme qui en porte un autre, conçu à une époque antérieure. L’idée nous en a été léguée par l’antiquité , et il y a dans les œuvres d’Hippocrate un livre sur ce sujet , que plusieurs critiques ont cru n ’être pas de lui , parce que la doctrine qui s’y trouve ne s’accorde pas toujours avec celle de ses autres livres. L’on rapporte, pour prouver la, superfétation , des faits que la prévention trouve aussi incontestables que ceux sur lesquels on a fondé le pouvoir de l’imagination maternelle, l’existence de la sorcellerie, et plusieurs autres erreurs qui ont long-temps subjugué l’esprit humain. Si ce n’est point une chimère, il faut réformer toutes les idées admises sur la génération dont on nie généralement la possibilité , lorsqu’il y a occlusion de l’orifice de la matrice ou
oblitération de sa cavité. Or ces deux causes de stérilité arrivent par le fait de la grossesse , ce qui équivaut, pour l’acte reproducteur, a 1 absence de l’utérus, c’est-à-dire d’un foyer propre à recevoir et à fomenter les elemens dune production animale vivante. 11 faudrait donc, ce que n admettent pas les partisans de la superfétation , plusieurs utérus pour quelle fût possible, ou bien , ce qu’ils n’admettent pas non plus , il faudrait quelle ne se fît que quand le produit de la première conception n’occupe pas encore la cavité de ce viscère , s’il est unique. Voilà les inductions logiques que la raison tire de l’expérience et des faits généralement admis sur la génération. Mais il s’en présente d’autres aussi péremptoires qui s’appliquent particulièrement à la fécondation des œufs, puisque l’on ne peut comprendre par quelle voie la liqueur prolifique communique! ait alors avec les ovaires, ni comment un nouvel œul viendrait prendre une place qui n existe plus par l’effet de la première fécondation. Pour faire arriver et placer le second produit a coté du prépaie i , il faudrait supposer deux effets contradictoires sui le meme point, c’est-à-dire une dilatation dans 1 utérus au débouché de la trompe embarrassée, pour recevoir le nouveau produit, et en meme temps une contraction autour du premier produit pour le contenir et le maintenir efi contact avec
l’utérus auquel il adhère par scs enveloppes et par le placenta. L’on ne peut d’ailleurs supposer la possibilité d’une première superfétation , sans qu’il en résulte la possibilité de plusieurs autres qui, en s’opérant successivement l’une sur l’autre, donnerait lieu à une formation interminable de fœtus sur fœtus, c’est-à-dire d’êtres inutilement créés, puisqu’ils ne pourraient tous arriver à bien* et que d’ailleurs lanière n y pourrait suffire. Dans une telle hypothèse on ne pourrait plus dire que Dieu et la nature 11e font rien en vain ( Deus et nqlura niliil faciunt frustra ), ni reconnaître les lois physiques qui limitent les productions vivantes dans des proportions déterminées et régulières entre les diverses espèces d’animaux. Ces difficultés, dont je laisse la solution à ceux que leur opinion intéresse à la donner, autorisent suffisamment à penser , avec Baudelocque, que les superfétations attribuées à des femmes qui n’avaient qu’une matrice simple, dont la cavité était déjà occupée par un fœtus , n’ont été que des suppositions propres à excuser l’inadvertance des accoucheurs ou des sages-femmes qui avaient négligé les explorations convenables après la naissance d’un premier enfant.
n y a environ 2 5 ans que je fus appelé au village dlgney, dans les Vosges, distant de trois lieues de Charmes où je demeurais alors, pour
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accoucher la femme Méline d’un second enfant, oublié par la sage-femme, le lendemain de la naissance du premier. Lanière qui souffrait trèspeu, mais qui n était pas tranquille sur son état, à cause des mouvemens qu el! e sentait, aurait probablement gardé encore assez long-temps son second enfant, s’il n’eût pas remué et réveillé par là des inquiétudes qu’elle n’aurait pas eues , parce que l’utérus revenu sur lui-même après la sortie du premier, avait cessé de se contracter à mon arrivée pour l’expulsion du second.
Les deux enfans , deux filles , de grosseur à peu près égale , ont vécu et vivent encore ainsi que leur mère. Dans ce cas, chaque enfant ayant son placenta et ses membranes entièrement isolées , n’aurait-il pas élé possible que, le premier étant sorti prématurément , ce qui arrive plus ou moins dans les grossesses de j umeaux , le second fût resté dans la matrice jusqu’à ce que ce viscère eût recouvré le même dégré de développement qu’il avait lors de la sortie du premier , et même un plus grand degré de développement encore , si le premier fû.t sorti par suite de quelque accident , sans être parvenu à maturité? Je jette cette question en avant , parce que je sais que nous n’avons pas encore de notions assez précises sur la durée possible des grossesses pour pouvoir y répondre négativement, malgré toutes les recherches et les
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controverses que suscita , dans le siècle précédent, la question des naissances tardives. Or, si l’on ne peut , dans les grossesses de jumeaux , fixer la distance qui peut avoir lieu depuis la naissance du premier enfant jusqu’à celle du second, dans le cas de leur isolement, chacun avec leur placenta et leurs membranes séparées, il devient impossible d’admettre une superfétation sans crain te d’erreur, même abstraction faite des raisons précédentes , qui n’en laissent pas concevoir la possibilité. Si la superfétation ne peut échapper au doute et à l’incertitude que par l’impossibilité d’une naissance prématurée , et celle cl’une naissance tardive, c’est manquer de véracité, ou commettre une inconséquence que d’admettre comme certaines des conceptions superposées, sans nier la possibilité de ces deux sortes de naissances, dont il y a eu tant d’exemples.
Mais il y a si peu d’observations en faveur de la superfétation , et ces observations sont encore si défectueuses par la diversité et le mélange des témoignages empruntés de droite et de gauche à des personnes qui n’y entendaient rien , qu’elles ne supportent aucunement la critique. Ceux qui en tirent parti pour se faire illusion, fermant les yeux sur d’autres faits mieux avérés , se mettent en opposition avec eux-mêmes, puisqu’ils admettent que le défaut d’ovaires, de matrice , de, vagin,
l’obstruction des trompes de Fallope, une hydrométrite , un amas d’hydatides , un squirrhe, une mole, un polype, etc. , dans la cavité utérine, sont des causes de stérilité , par l’obstacle qu’ils apportent à la communication du sperme avec les ovaires. En supposant la superfétation possible avec une matrice simple, déjà occupée par un fœtus , ils renoncent donc à la nécessité d’une voie de communication pour la réunion du sperme avec l’œuf ou le liquide prolifique de la femme , et ils sortent par là du système de la génération par la fécondation des œufs, tout en démentant leur propre opinion sur les causes de stérilité que je viens d’énumérer.
Il y a plus : la superfétation admise comme un fait possible , même dans le cas d’une matrice simple déjà occupée par un fœtus, peut avoir des résultats très-graves pour l’honneur et le repos des familles dans la médecine judiciaire, en devenant une preuve de l’infidélité et de la mauvaise conduite d’une femme dont le mari aurait été absent ou mort à l’époque présumée de la surfécondation, et les autres enfans pourraient en outre disputer sa part de l’héritage du père au dernier né. Elle acquiert donc une importance qui me fait croire qu’on ne sera pas fâché , afin de pouvoir peser les motifs et les raisons pour et contre , de connaître les faits et les raisonnemenssur lesquels s’appuient
ceux qui défendent l’opinion contraire à la mienne.
Le professeur Eisenmann a publié, à Strasbourg, en 1755, une dissertation sous le litre de Superfétation véritable dans une matrice simple ( De super fœtatione vera in utero simplici. ). Il rapporte que Marie-Anne Bigaud, âgée de trentesept ans , femme d’Edmond Y ivier , infirmier à l’hôpital militaire de Strasbourg , accoucha à terme d’un garçon vivant , le 3o avril 17.48, à 10 heures du matin , et que cette couche fut si prompte et si heureuse, qu’une heure après Marie se leva , sortit de la maison de la sage-femme où elle était accouchée , et revint à l’hôpital où elle demeurait ; qu’elle 11e perdit qu’au moment de l’accouchement , et n’eut point de lait pour nourrir cet enfant, après la sortie duquel elle en avait senti remuer un autre; que le 16 de septembre suivant, elle accoucha d’une fille vivante, bien à terme , laquelle était plus grande et plus forte que le premier enfant ; quelle perdit beaucoup et eut assez de lait dans les seins pour nourrir ce dernier enfant , qui mourut à un an et deux jours, du travail de la dentition, au lieu que le premier qu’elle ne put nourrir , mourut à deux mois et demi. C’est donc après quatre mois révolus que le premier accouchement fut suivi du second. C’est à ceux qui s’y connaissent â juger de la vraisemblance de plusieurs circonstances avouées
dans ce récit, et à accorder , s’ils le peuvent , la promptitude et la facilité de l’accouchement , le peu de fatigue de la mère qui retourne chez elle au bout d’une heure, et ne perd presque pas, etc., avec la réalité d’un garçon à terme qui, à l’inverse des autres cas pareils , était moins gros et moins viable que sa sœur née plus tard.
La science et la sagacité judicieuse de la sagefemme se manifestent d’ailleurs par la sécurité où elle demeure vis-à-vis de l’accouchée qu’elle laisse retourner chez elle au bout d une heure , malgré que celle-ci sentît le mouvement d’un second enfant, et que par conséquent la diminution ordinaire du ventre n’eùt pu avoir lieu par la contraction de l’ulérus.
Le 'second exemple , tout aussi sans réplique , selon M. Fodéré , concerne la nommée Benoite Franquet, femme de Raymond Yillard , herboriste à Lyon , laquelle après avoir mis au monde une fille avec assez de précipitation , le 20 janvier 1780, n’eut point de lochies, de lait ni de fèvre , garda un gros ventre , et put continuer presque immédiatement à vaquer à ses occupations ordinaires, comme Marie Bigaud. Ayant senti des mouvemens trois semaines après, elle consulte deux chirurgiens , qui lui proposent des remèdes qu’elle refuse , puis s’adresse à M. Desgranges, qui reconnaît qu’elle porte un second en-
font , et en effet , elle accouche le 6 iuillet de la même année, cinq mois et seize jours après la première , d’une seconde fille parfaitement à terme et bien portante, avec toutes les suites ordinaires des couches. Les deux enfans , dont la mère put nourrir le dernier, furent présentés, deux ans après, bien portans et munis de leurs extraits batismaux, à deux notaires de Lyon , MM. Caillat et Dusurgey , pour faire dresser de ce fait un acte authentique , « afin , dit Benoite , dans le préambule de cet acte , autant pour témoigner sa reconnaissance à M. Desgranges, que pour fournir aux femmes qui peuvent se trouver en pareil cas, et dont les maris seraient mortsavant la naissance des deux enfans , un titre en faveur de leur vertu et de l’état du second enfant. » Il a été constaté parla dissection de Marie Bigaud , morte en iy55 , qu’elle n’avait qu’une matrice simple ; mais il n’en a pas été de même de Benoite Franquet. Après avoir rapporté ces deux exemples de superfétation et rappelé (pie dans le Journal général cle Médecine , tome v et tome xxxv , on en peut voir quatre autres chez des femmes à matrice simple, fournis par MM. Bousquet et Millot de Dijon, le professeur Fodéré s’exprime de la manière suivante , tome liii, page 4*8 et suiv. du Dict. des Sc. méd.y art. Superfétation : « En laissant donc à part les animaux chez lesquels la superfé-
lalion ne sc conteste pas, elle n est pas moins prouvée dans l’espèce humaine , et quoique sous Je voile épais qui couvre la génération, il soit impossible de se rendre un compte exact de plusieurs faits, il suffit qu’ils arrivent, et de prouver dans l’espèce qu’ils sont arrivés , pour atteindre le but qu’on se propose dans l’administration de la justice , laquelle ne saurait être influencée par des raisonnemens sujets à variation ; mais seulement par des faits constans et invariables. Au surplus, les exemples que nous venons de donner 11e démontrent pas moins que celte aberration de l’ordre ordinaire est sujette à des règles qui en paraissent inséparables , et qu’il pourra être nécessaire d’avoir rencontré dans des circonstances analogues , pour ne pas être dupe de quelque stratagème : i° chez les deux femmes, Marie et Benoite , les locliies s’arrêtèrent bientôt après la venue du premier enfant , quoiqu’elles eussent coulé à l’ordinaire dans les couches précédentes; 2° point de lait aux seins , point de fièvre de lait, quoique les mamelles fussent développées; 5° elles ont senti remuer, et les mêmes mouvemens que durant la grossesse , peu de temps après leur délivrance ; 4° la grosseur du ventre et tous les symptômes de la grossesse 'continuèrent ; 5° des gens de l’art expérimentés sc sont assurés par le toucher de la présence du second enfant ( et aussi
(lu premier?)', 6° à cette seconde délivrance, les lochies ont coulé abondamment , les femmes ont pu nourrir, et elles ont éprouvé d’ailleurs toutes les suites ordinaires de l’enfantement , et pour ainsi dire, le complètement des fonctions de ia maternité; 70 en réfléchissant sur l’époque à laquelle sont venus au monde ces seconds enfans, doués de viabilité , ainsi que leurs aînés, on voit que leur origine correspond vers la moitié de 1a gestation de cesdermers, qu’ainsi cen’cstguère que du quatrième au sixième mois qu’une surconception peut avoir lieu sans nuire à l’existence ni de l’un ni de l’autre fœtus. »
-, Il y a , à la vérité , quelques particularités qui peuvent être communes à la grossesse composée (aux jumeaux) et à la superfétation; mais celui qui , ayant l’instruction convenable, y fera toute l’attention nécessaire, trouvera dans ces deux opérations de grandes différences. Par exemple , à part quelques exceptions, il est assez ordinaire que les jumeaux soient de la même grandeur ; nous avons vu , au contraire (pie, dans la superfétation , le dernier conçu est plus fort et plus vigoureux , parce qu’il a été plus à l’aise et mieux nourri dans la seconde moitié de la gestation. En second lieu , quoi qu’il puisse arriver que les jumeaux aient , non-seulement des enveloppes différentes , ruais encore des placenta en-
tièrement séparés l’un de l’autre; cela ? pourtant? n’est pas commun ? et il est plus ordinaire qu’enveloppés chacun de leurs membranes, ou bien
renfermés dans un amnios commun , ils liaient
pour tous qu’un seul et meme placenta , tandis que ? dans la superfétation , chaque enfant est nécessairement séparé et greffé à un placenta particulier. Enfin ? le grand intervalle observé entre les deux actes de ces enfantemens, prouve à lui seul que les deux fœtus étaient d’àge différent ? et n’avaient pas le même degré de maturité : Quœ gemellos gestat ? avait déjà dit le père de la médecine? eadem die par if velut concipit. Sans doute, il peut arriver? par la faute de l’accoucheur ? que le second enfant jumeau ne vienne au monde que le lendemain du premier? ce qu’on ne peut néanmoins admettre que lorsque les placenta sont séparés; mais l’on conviendra que cette disposition cesse d’être admissible, surtout avec la vie de l’enfant? au bout de plusieurs jours? plusieurs semaines, plusieurs mois. »
S’il y a quelque chose de constant dans les histoires qu’on vient de lire? ce n’est point la superfétation ? à moins que I on n’admette comme prouvé ce qu’il s’agit de prouver ? comme semble le faire M.Fodéré.
Quels faits constans y trouverons-nous? Je n’y en trouve aucun , pas même les accouchemens re-
latés; caries témoins du premier accouchement de chaque femme inspirent peu de confiance , et n’étant pas éclairés, ils ont pu mal juger, car il ne s’étaient pas aperçus de la présence d’un second enfant, et s’ils s’en étaient aperçus, leur défaut de jugement serait encore plus manifeste, puisqu’ils auraient compromis la vie des nouvelles accouchées , en les laissant, contre toutes les règles de l’art , retourner immédiatement chez elles et vaquer à leurs occupations ordinaires , au lieu de demander une consultation , comme le font les médecins les plus instruits dans les cas difficiles et dangereux. Quelle foi méritent les témoignages de pareilles matrones et ceux des mères , femmes du commun, sans instruction, quand elles prétendent que les premiers enfans étaient à terme , tandis que la promptitude et la précipitation des accoucliemens , le peu de souffrance et de fatigue des accouchées , la presque nullité des vidanges , le défaut de lait , la petitesse des enfans, etc. , attestent le contraire.
Qui pourrait d’ailleurs répondre que leurs dires étaient désintéressés , et que l’acte notarié , entre autres , n’eût point été une précaution exigée pour la sûreté et la garantie d’un arrangement convenu en faveur d’un enfant non reconnu par ses véritables pareils':’ Si la chose est possible, quelle certitude y a-t-il quelle n’ait pas eu lieu dans
ce cas:' L’accouchement de Benoitc a dû avoir quelque eliose de bien extraordinaire, qu’on ne ait pas , pour que sa reconnaissance envers l’accoucheur de son second enfant n ait pu se manifester suffisamment sans un acte notarié , et pour qu’elle ait élé portée à fournir aussi par là un litre en faveur de la vertu des femmes qui peuvent se trouver en pareil cas , et de l’état de leurs enfans. Tant de générosité et d’esprit public a-t-il pu entrer dans l’aine de la femme d’un herboriste, qui regarde l’acte de la superfétation comme un titre de vertu ? Cc dernier sentiment 11e répond guère aux deux premiers, et , sauf meilleur avis, je croirais que la superfétation annoncerait plutôt une femme débauchée qu’une femme vertueuse, et serait plus propre à excuser le libertinage qu’à prouver la fidélité conjugale; ce qui toutefois 11e devrait pas empêcher d’en admettre la réalité si elle était prouvée.
Les autres témoins , plus instruits et plus aptes à bien juger, manifestent leur prévention et leur légèreté de plusieurs manières , et d’abord en se rendant garans de faits qu’ils ne peuvent attester, 11’ayant ni vu ni constaté ce qui s’est passé dans chacun des premiers accouchemens , puisqu’ils n’ont été témoins oculaires que des deux derniers. Puisque le premier enfant de Marie Bigaud a si peu vécu et que ses deux enfans étaient d’ailleurs
de grandeur égalé , quoique dans les jumeaux de sexe différent, le garçon soit plus gros que la liilc , il y a légèreté à croire qu’ils étaient à terme d’après le rapport de personnes hors d’état d’en juger. Gomment peut-on d’ailleurs ne pas suspecter de prévention des hommes instruits qui attestent que Benoite , encore vivante, a une matrice simple , tandis que cela ne peut être bien constaté que par l’ouverture du corps après sa mort? Ces mêmes hommes qui adoptent avec tant de complaisance des récits contraires à l’observation , sur des témoignages aussi suspects , sont-ils assez savans pour déterminer avec certitude a quelle époque un enfant est viable , et quelle est la durée possible d’une grossesse P li faudrait cependant répondre avec certitude et précision à ces deux questions , qu’il faut absolument et qu’ils ne peuvent pas résoudre , pour établir un cas de superfétation, car, si de deux enfans conçus à la même époque , l’un peut naître et être viable plusieurs mois avant le terme ordinaire , et que l’autre puisse naître aussi plusieurs mois après ce terme , qui me répond qu’on n’en fera pas une superfétation? Dira-t-on que les enfans étaient à terme, d’après leur grandeur? mais il en naît à terme de grandeurs très-diverses, et, si les ongles, les rapports du nombril, etc., avec les deux moitiés supérieure et inférieure du corps, donnent
des indications , ce n’est que d’une manière négative et sans précision sur la durée du séjour de l’enfant dans le sein maternel ? Direz-vous que les enfans ont assez vécu pour prouver qu’ils étaient à terme? alors vous tombez dans un cercle vicieux , en supposant une réponse que vous n’avez pas faite et que vous ne pouvez taire sur l’époque précise de la viabilité. Mais, puisque vous invoquez les faits, je puis vous en citer qui prouvent , à votre manière , qu’à cinq mois les enfans sont viables, tel entre autres que Marsile Ficini^ célèbre médecin d’Italie , qui, né à cinq mois, fut , dit-il , conservé dans du coton et nourri plusieurs mois de lait et d’eau sucrée. Puisque vous fondez la superfétation humaine sur celle des animaux, sans tenir compte de la différence des organes génitaux, je puis fonder de meme la viabilité des enfans nés long-temps avant terme, sur celle des petits des didelphcs , des kanguros , etc., qui sont déposés tout rouges et sans poils dans des poches formées par des duplicatures de la peau à la région inguinale de leurs mères , où aboutissant aussi leurs mamelles auxquelles ils s’attachent, parce que ces animaux n’ont pas de véritable matrice, et que chez eux les trompes aboutissent aux ovaires et au vagin.
La prévention de M. Fodéré se manifeste encore évidemment dans la comparaison qu’il éta-
Llit entre la superfétation et la grossesse composée, auxquelles il ne peut toutefois s’empêcher d’accorder quelques particularités communes . En disant qu’« part quelques exceptions , il est assez ordinaire que les jumeaux soient de la meme grandeur , il fait d’abord de l’exception la règle et vice-vers a , car lorsque les enfans sont de sexe différent, le garçon est ordinairement plus gros que la fille; mais le plus beau de son raisonnement, c’est de conclure qu’il n’y a pas grossesse composée, mais superfétation , si les enfans dont l’un naîtrait avant terme et l’autre beaucoup plus tard, ne sont pas de la même grandeur, comme si un professeur aussi instruit que M. Fodéré ne savait pas que le volume des enfans et de tous les animaux est toujours proportionné au temps qu’ils ont séjourné dans la matrice, et, qu’en bonne conscience, il puisse assurer que des jumeaux qui naîtraient à des époques différentes , ne seraient pas aussi d’une grandeur diverse. D’après son raisonnement , toutes les grossesses composées dont les enfans auraient un volume proportionné au terme de leur naissance, seraient des superfétations , si ces enfans naissaient l’un après l’autre dans un intervalle qu’il ne détermine pas, quoiqu’il présume que ce n’est guère que du quatrième au sixième mois quune surconception peut avoir lieu , sans nuire à l’existence de l’un ni
de l’autre fœtus . Mais ; quelles sont les causes et ies raisons tant soit peu plausibles que l’on puisse alléguer, pour établir que la superfétation ne peut avoir lieu, c’est-à-dire qu’une femme ne peut concevoir de nouveau avant ni après cet intervalle , si tant est qu’elle le puisse , comme le prétend M. Fodéré , avec les partisans de son opinion ? Est-ce en vertu de leur bon plaisir, parce qu’ils veulent qu’il en soit ainsi, ou est-ce parce que la matrice, et en général les organes de la génération , se trouvent de quatre à six mois dans une autre disposition et dans un état de vacuité plus propice qu’avant et après? S’il en est ainsi, il fallait donc l’indiquer, cl s’ils ne peuvent alléguer de différence qui rendent alors la surconception plus facile ou possible, pourquoi substituer une chimère aux lois de la nature et à l’observation de ses phénomènes ordinaires? Les prétendues superfétations qu’ils citent, ne sont pas des preuves, mais des choses à prouver, puisqu’elles sont en question.
Quelles raisons peut-on avoir aussi de croire que les fœtus se nuiraient l’un à l’autre, s’ils étaient conçus à d’autres époques , puisque les jumeaux conçus à une seule et meme époque ne se nuisent pas ? M. Fodéré est tellement offusqué par la prévention, qu’il lui sacrifie la vérité des laits et les ploie à son caprice . par exemple, quand
il dit ([Lie le dernier venu des enjdus esi plus fort et plus vigoureux , parce que , selon lui , il a été plus ci l’aise et mieux nourri dans la seconde moitié de la gestation y comme si le premier venu n’avait pas eu le mêmeavantage dans sa supposition pendant la première moitié de la grossesse. 11 ne peut donc sortir de l’embarras où le met la différence de volume des enfans, qu’en supposant ce qui n’est pas. En prenant les faits tels qu’ils sont , tout s’explique naturellement et d’une manière conforme à l’expérience; le dernier venu des enfans a été le plus fort et le plus vigoureux , parce que ayant séjourné plus de temps dans la matrice, il s’y était plus développé , au lieu que le premier né était plus faible et plus petit, parce qu’il n’était pas à terme; d’oii il résulte que ce que notre professeur s’efforce de faire valoir comme des superfétations, était réellement des grossesses de jumeaux qui ne sont devenues contestables que par l’ignorance d’une partie des témoins, et la prévention ou la crédulité des autres.
Ce qu’il s’agissait de prouver , ce n’est pas que les enfans sont dans la superfétation de force inégale ; c’est, au contraire, qu’ils sont de force égale, puisque M. Fodéré les fait séjourner le même espace de temps dans la matrice, et que c’est à cette égalité de séjour qu’il attribue l’égalité de grandeur des jumeaux dans les grossesses
composées. C’est à lui à opter entre les deux con- . séquences opposées qu’il tire d’une parité de maturité; car il est impossible que, d’une même cause, résultent deux effets contraires. J’ai d’ailleurs montré qu’il ne peut éluder la contradiction où il se trouve avec lui-même, par le prétendu avantage qu’aurait le second enfant d’être seul à la fin dans la matrice , puisque le premier enfant aurait eu le même avantage au commencement. Enfin , toute son argumentation se réduit à dire d’une part qu’il y a grossesse composée quand les enfans sont de même grandeur , e! que les enfans sont de même grandeur quand il y a grossesse composée; puis, d’autre part, qu’il y a superfétation , quand les enfans sont de grandeur inégale , et qu’ils sont de grandeur inégale quand il y a superfétation , tout en convenant qu’il peut en être autrement dans l’un et l’autre cas , mais que cela est rare. En raisonnant de la sorte, n’est-ee pas dire que l’on veut établir une distinction que l’on ne trouve pas, puisque l’on dit oui et non sur le même point? 11 est si faux d’arguer la superfétation d’une différence de grandeur entre deux enfans dage différent , qu’en suivant cette régie, il n’y aurait plus de grossesse composée, dès qu’un des jumeaux naîtrait quelque temps avant l'autre, puisqu’alors il y aurait nécessairement inégalité de développement; il en
•sera't de meme quand les jumeaux seraient de sexe différent, car il est rare qu’alors la fdle ne soit moins développée que le garçon. Enfin c’est encore souvent la meme chose lorsque le sexe est le meme dans les deux enfans, et au moment où s’imprime cet ouvrage , il vient d’arriver de Sa-
nari en Sardaigne, à Paris, sous les noms de
Christinci et Ritta , un enfant de huit mois , bicéphale , c’est-à-dire avec deux têtes séparées sur un double corps réuni en un, que l’on peut opposer à M. Fodéré comme une preuve vivante de ses illusions, car Ritta du même sexe que Christina étant notablement moins développée que celle-ci , il en résulterait que c’est le fruit
d’une superfétation, d’après la régie et les raison-
nemens de notre professeur.
L’isolement des jumeaux , chacun avec son placenta et ses membranes, ce qui était aussi le cas chez la femme Méline , est trop commun, pour qu’un médecin non prévenu puisse l’adopter comme un signe de la superfétation, et c’est encore le cas de dire , que M. Fodéré rapporte à ce sujet, en faveur de cette dernière, une circonstance qui se rencontre dans la grossesse composée, à part l’impossibilité de concilier sa chimère avec les idées reçues sur la génération etavecles causes connues de la stérilité.
Quant au grand intervalle qui peut exister
entre la naissance de l’un et celle de l’autre des deux enfans de la meme gestation , il ne prouve pas davantage; l’expérience ayant mis hors de doute d’une part, qu’un enfant est viable à sept mois et probablement meme avant cette époque ; et d’autre part, que le terme d’une gestation peut être retardé de plusieurs mois par diverses circonstances, au nombre desquelles je crois qu’il faut surtout placer la nouvelle dilatabilité dont l’utérus redevient susceptible après la contraction qui s’y opère par le vide dont la sortie du premier né est la cause. Puis donc, qu’un médecin aussi savant que M. Fodéré , qui fait autorité, n’a pu indiquer aucune preuve réelle d’une différence entre la grossesse composée et la superfétation, même en supposant en sa faveur une authenticité que n’ont pas sous tous les rapports les faits dont il veut tirer parti , je conclus de la fausseté de ses raisonnemens qu’il est dans l’erreur, erreur qui vient d’une prévention due probablement à ses premières études, car son instruction et sa bonne foi ne peuvent être suspectées.
C’est à la même erreur qu’il faut attribuer la conclusion du passage suivant du même auteur : « Quoique sous le voile épais qui couvre la génération, dit-il, il soit impossible de se rendre un compte exact de plusieurs faits, ils suffit ,
qu’ils arrrivent et de prouver dans l’espèce qu’ils sont arrivés, pour atteindre le Lut qu’on se propose dans l’administration delà justice, laquelle ne saurait être influencée par des raisonnernens sujets à variation , mais seulement par des faits constans et invariables. »
Remarquons d’abord sur ce passage , qu’il n’y a que les faux raisonnernens, ceux surtout que l’on base sur des faits mal avérés , qui soient sujets à variation , car en disant , par exemple , si deux fois deux font quatre, ils ne font ni trois ni cinq j puisque le tout est plus grand que sa partie , la grandeur de cette dernière ne saurait surpasser celle du tout , je défie de jamais prouver que ces raisonnernens sont sujets à variation, comme ceux des sophistes. Mais les raisonnernens sont sujets à variation , quand , contracdictoirement aux régies de la logique, on adopte comme vrai et certain le témoignage de gens intéressés et incapables de bien juger, et que l’on lire des conséquence arbitraires de faits non avérés dont il est impossible de se rendre un compte exact sous le voile épais qui couvre l œuvre qu il s agit de juger. C’est ainsi qu’a fait M. Fodéré et que fesaient déjà, d’après des idées préconçues, ceux qui anciennement invoquaient des faits constans et invariables en faveur de la sorcellerie, des pactes avec le Diable, de la magie, des revenant , des
amulettes, de l’influence maligne des comètes , de l’existence des hommes poissons ou marins , des laits répandus , du pouvoir de l’imagination maternelle pour empreindre des figures déterminées sur le fœtus, des faux miracles etde toutes les bigarrures et les absurdités dont l’esprit humain s’est laissé et se laisse encore infaluer par Fignorance, la prévention ou la supercherie. Ce qui est le plus sujet à variation , ce sont les faits mal vus , mal interprétés et dont il est impossible de se rendre compte , parce que se trouvant en contradition avec d’autres faits plus nombreux et mieux avérés, ils ne peuvent soutenir l’épreuve de la critique et du raisonnement. Il serait bien malheureux que la justice ne pût être influencée par des raisonnemens , car alors il serait possible de condamner M. Fodéré lui-même, pour avoir volé la tour de Strasbourg, si un brouillard épais la dérobant à la vue de gens prévenus ou intéressés à le perdre, ils l’accusaient de ce vol dont il serait également impossible de se rendre un compte exact. Si l’on a brûlé tant de sorciers et fait périr tant d’innocens pour des crimes supposés, ce n’a été qu’en ne raisonnant pas, ou plutôt en raisonnant faux , car tout le monde raisonne , et le professeur de Strasbourg raisonne lui-même pour prouver qu’il ne faut pas raisonner, comme celui qui niait le mouvement en marchant. C’est
peut-être trop insister sur des erreurs aussi palpables ; mais la prévention est si opiniâtre , qu’elle reproduit ses illusions à l’ombre même du silence et du mépris qui en fait dédaigner l’examen. Nous allons voir dans le chapitre suivant que M. Fodéré admet, entre une naissance précoce et une naissance tardive, une différence suffisante pour expliquer , d’une manière toute naturelle et sans l’exclusion du raisonnement , l’intervalle de deux parts d’une même gestation, dont on ne peut se rendre un compte exact par la superfétation.