INTRODUCTION
Le 17 juillet 1902, je présentai à la Société d'anthropologie de Paris de nombreux objets provenant fie fouilles faites en Bolivie par M. E. Sénéchal de la Grange. J'ajoutai que, se proposant de retourner sous peu en Amérique du Sud, il se mettait à la disposition de tous les savants qui auraient des questions à élucider ou des renseignements à recueillir.
En effet, quelques mois après, en janvier 1903, M. de la Grange m'annonçait son départ prochain et me renouvelait ses offres de services scientifiques. Je le remerciai de son aimable proposition. Mais je lui exposai qu'à mon sens, mieux vaudrait organiser une véritable expédition scientifique.
M. de la Grange répondit qu'il y avait déjà songé, ainsi que son collaborateur et ami, M. G. de Créqui Montfort, mais que les circonstances ne leur avaient pas permis d'y donner suite. Ils reprendraient bien volontiers leur projet, si je voulais leur promettre mon concours pour l'organisation de l'expédition. Le lendemain l'expédition scientifique était décidée, sous la seule condition que tout fût prêt pour la fin février.
J'acceptai sans hésiter la tâche aussi flatteuse que délicate qui m'était confiée, et immédiatement je me mis à la besogne, car il n'y avait pas de temps à perdre.
« Pour dresser l'inventaire des richesses d'un pays — a dit M. Alph. Milne- Edwards (1), — il faut que l'explorateur, qui d'abord était géographe, devienne zoologiste, botaniste ou géologue. Ce n'est pas une invasion des sciences voisines qui menace la géographie, c'est une alliance qu'elle signe avec elles et qui la rendra plus forte et plus féconde. Car il n'est pas nécessaire que nos voyageurs soient des hommes de science,
(1) Enseignement spéciat des Voyageurs. au Muséum d'histoire naturelle. — Paris, Leçon d'ouverture faite le 25 avril iSgo* Impr. nnt., i8o,3, p. 8.
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des spécialistes, il suffît qu'ils sachent observer, qu'ils rapportent des échantillons bien préparés des animaux, des plantes et des minéraux qu'ils ont trouvés. Au retour on les étudiera, et l'on sera alors fixé sur leur nature et sur leur utilité. »
Mais il ne s'agissait pas seulement d'une exploration géographique; je projetais, en effet, d'y joindre des recherches nombreuses dans les sciences naturelles, l'anthropologie et l'archéologie. Et je pensais qu'étant données les exigences actuelles de la science, il vaudrait mieux encore avoir des spécialistes avertis qu'un voyageur à tout faire, homme de bonne volonté et de courage, mais forcément un peu inexpérimenté.
Organisation générale. — J'avais précisément d'excellents éléments sous la main, et, quelques jours après, j'enregistrais de sérieuses promesses de concours.
M. Adrien de Mortillet, professeur à l'École d'anthropologie, voulait bien se charger de l'ethnographie , de l'archéologie et de la palethnologie. M. Georges Courty, naturaliste du Muséum, élève de M. le professeur Stanislas Meunier, acceptait de s'occuper de la géologie et de la météorologie. M. le docteur Neveu- Lemaire, préparateur à la Faculté de médecine de Paris, qui avait fait différentes campagnes à bord de la Princesse-Alice, était présenté par son maître, M. le professeur Raphaël Blanchard. M. Neveu-Lemaire était tout désigné pour les tâches suivantes : i° faire des sondages et des pêches dans les lacs Titicaca et Poopo; 2° étudier les questions médicales et physiologiques; et 3° réunir des collections d'anatomie humaine, de zoologie, de botanique, etc.
Dans l'étude des Hauts-Plateaux boliviens entreprise par la Mission française, la question de l'homme ne risquait pas d'être négligée, car on peut dire qu'elle fut l'idée première autour de laquelle vinrent se grouper toutes les autres.
Les voyageurs et les géographes d'autrefois croyaient leur tache terminée dès qu'ils avaient énuméré tous les produits d'une région. Nous sommes aujourd'hui plus exigeants. Nous
HISTORIQUE DE LA MISSION. vu
voulons avant tout, maintenant, être renseignés sur l'Homme, car nous savons que l'homme est le produit le plus intéressai! I du sol. N'est-ce pas la terre, en effet, qui l'a façonné depuis le début de l'humanité ? Mais si nous agissons sur elle pour la modifier, la transformer, combien elle réagit sur nous!
Si, pendant des siècles, nos ancêtres furent condamnés aux grandes migrations, puis aux razzias de tribus plus belliqueuses ou plus affamées, n'est-ce point parce qu'ils étaient des peuples pasteurs et, comme tels, obligés d'aller chercher l'herbe nécessaire à leurs troupeaux? Ce qui les a rendus sédentaires, c'est le petit épi de blé dont nous voyons nos champs se dorer, c'est la cabane qui abrite le laboureur. On ne peut donc, je le répète, connaître l'homme sans avoir étudié la terre qu'il foule. C'est pour cela qu'une mission anthropologique doit être accompagnée de naturalistes charges d'examiner, de fouiller et de décrire le sol à tous les points de vue.
Je me serais volontiers chargé d'aller en Bolivie recueillir les documents anthropologiques; mais, à mon grand regret, mes occupations professionnelles ne me permirent pas de quitter Paris. Je demandai alors à mon vieil ami, M. Alphonse Berlillon, chef du Service anthropométrique de la Ville de Paris, de vouloir bien mettre à ma disposition un de ses collaborateurs. Il me désigna M. Julien Guillaume, qui fut attaché à la Mission et chargé spécialement de l'anthropométrie, de la photographie métrique et de la phonographie.
Tels furent les collaborateurs que j'avais proposés à MM. de Créqui et de la Grange , et qu'ils acceptèrent.
Avec de tels éléments de travail, un programme fut bien vite tracé. Il comprenait, avec l'étude générale de l'homme et des manifestations diverses de la civilisation des Hauts- Plateaux boliviens, celle des différents règnes de la nature.
C'est là un programme qui, au premier abord, paraît un peu ambitieux. Mais il ne faut pas oublier que la Mission était composée de spécialistes qui, tous réunis, étaient en état
vm INTRODUCTION.
d'aborder l'étude des divers côtés de cet immense problème. En réalité, c'est la compétence particulière des membres composant la Mission qui a dicté le programme. Lavoisier avait montré que « la chimie marche vers son Lut et vers la perfection en divisant, subdivisant et resubdivisant encore». Pden au fond n'est plus juste, et il en est de même pour toutes les sciences.
L'expérience a montré que, loin d'être nuisible, la division et la spécialisation du travail a été, pour nous aussi, un élément de succès.
Enfin tout était prêt au jour fixé, et la Mission quittait la France le 3 avril 1903, sous les meilleurs auspices.
Son absence devait durer sept mois, car ce n'est que le 3o octobre suivant que nous saluions le retour parmi nous et en parfaite santé de toute la Mission. Seul M. Courty, retenu par des fouilles archéologiques importantes à Tiahuanaco, ne rentrait que le i3 février iqo4 , après une campagne extrêmement pénible et périlleuse.
Le samedi 2 1 mai 1904, M. le Ministre de l'Instruction publique venait inaugurer officiellement l'exposition des collections de la Mission, déposées dans les galeries extérieures du rez-de-chaussée, au Palais du Trocadéro. Cette exposition lui ouverte tous les jours au public pendant cinq mois, et ne cessa d'attirer une foule considérable de savants et de curieux. Chaque jour, à trois heures, un membre de la Mission se tenait à la disposition des visiteurs pour une promenade -conférence , qui obtenait toujours un très grand succès.
L'exposition terminée, M. de Créqui annonçait son projet de faire don à l'Etat de la totalité des collections recueillies par la Mission.
J'ai longtemps caressé l'espoir de voir se fonder à Paris un Muséum américain, où auraient été rassemblées toutes les collections d'histoire naturelle rapportées du Nouveau Monde par nos missionnaires ou offertes par de généreux donateurs.
C'eût été une création extrêmement utile, qui eût fait grand honneur à notre pays et facilité considérablement l'étude
MUSEUM AMERICAIN. ix
scientifique du continent américain, encore incomplètement connu. Il a fallu renoncer à la réalisation de ce beau rêve !
Les difficultés inhérentes à l'exécution d'un tel projet ont été décuplées par l'indifférence de ceux-là mêmes qui auraient dû mettre tout en œuvre pour sa réussite. Il y avait là pourtant une certaine gloire à attacher son nom à une fondation aussi grandiose !
Les collections de la Mission, qui auraient pu constitue]' un important noyau de ce Muséum américain, seront dispersées ! Il est donc" entendu qu'il n'y aura pas de Muséum américain à Paris, et il est à craindre que cette occasion perdue ne se retrouve pas de sitôt !
Les analystes ne manqueront pas de se déclarer satisfaits de voir méthodiquement rangés, dans les mêmes armoires, les objets de même nature appartenant à des mondes différents. Les philosophes, qui souhaitent de voir enfin s'ébaucher la synthèse du grand tout, verront une fois de plus s'éloigner leur idéal.
Les différents règnes de la nature réagissent les uns sur les autres suivant les milieux où ils se trouvent. De là une cohésion , une harmonie qui relient entre eux tous les éléments constitutifs d'un même continent pour lui donner un air de lamille , une couleur locale. Pourquoi rompre ce charme ?
On connaît l'anecdote de la rencontre de Linné et de Jussieu :
Lorsque le grand botaniste suédois vint à Paris, son premier soin, à peine arrivé, fut de courir au Jardin du Roi. Bernard de Jussieu faisait une leçon dans l'amphithéâtre. Le « sous- démonstrateur de botanique » présentait une plante à ses élèves, en leur demandant de dire son origine d'après sa physionomie. La question du professeur n'obtint que le silence. Tout à coup une voix cria dans l'auditoire : « Faaes americana ! »
M. de Jussieu tressaillit. Il regarda l'interrupteur et s'écria : « Tu es Linnœus ! »
A quoi Linné répondit : « Ego sum ».
x INTRODUCTION.
Bernard de Jussieu considérait en effet que deux hommes seulement au monde, Linné et lui, pouvaient distinguer au premier coup d'œil un végétal du Nouveau Monde d'un végétal de l'ancien continent.
Depuis que Linné et de Jussieu sont morts, y a-t-il beaucoup d'autres naturalistes pour distinguer le «faciès americana»? Je l'ignore. En tous cas, un Muséum américain eût facilité cette constatation, non seulement pour la botanique, mais encore pour toutes les collections d'histoire naturelle, et l'anthropologie en particulier.
Programme anthropologique. — De nombreuses publications feront connaître les résultats scientifiques de la Mission. J'ai accepté, en ce qui me concerne, de mettre en œuvre les documents anthropologiques recueillis, sur mes indications, par M. J. Guillaume. Mon but principal était d'arriver à la connaissance des races indigènes qui, avant l'arrivée de Christophe Colomb, peuplaient les Hauts- Plateaux de l'Amérique du Sud appartenant aujourd'hui à la Bolivie. Je n'ai épargné ni mon temps, ni ma peine pour m'acquitter de cette tâche au mieux des intérêts de la science; au lecteur de dire si j'ai réussi.
Nouons préliminaires sur les races actuelles. — On sait que l'étude détaillée des Aymaras et des Quéchuas qui peuplent les Hauts- Plateaux était l'objectif anthropologique principal de la Mission. Mais j'ai pensé qu'avant d'aborder ce programme, il était indispensable de donner des notions préliminaires sur ce que nous savons des nombreux groupements humains qu'on rencontre actuellement en territoire bolivien. Il faut bien reconnaître que c'est principalement aux travaux des anciens voyageurs : Alcide d'Orbigny, Sir Cléments Pi. Markham et David Forbes, qu'il faut avant tout se reporter. Pour les époques actuelles, mon étude a été agréablement facilitée par une très abondante récolte de photographies qui consti-
PROGRAMME ANTHROPOLOGIQUE. xi
tuent des documents pittoresques de premier ordre et dispensent de longues, difficiles et néanmoins toujours insuffisantes descriptions littéraires. J'ai complété ce chapitre par une Carte de l'habitat des tribus indiennes de la Bolivie.
Questionnaire anthropologique. — J'ai trouvé également des collaborateurs parfaitement informés pour la rédaction d'un questionnaire anthropologique très important. A lui tout seul, il m'eût fourni matière à un gros volume, si j'eusse voulu développer les innombrables renseignements qu'il contient. Mais j'ai préféré laisser à ces documents la forme extrêmement condensée que comporte l'emploi de demandes et de réponses concises. Ce que nous perdrons en développement, nous le gagnerons en netteté et en précision.
Ethnogénie américaine. — Enfin je n'ai pas cru devoir me dérober à l'obligation de parler de ce vaste point d'interrogation qui se pose au monde scientifique relativement à l'ethnogénie du peuplement du continent américain, ne fût-ce que pour avouer notre ignorance actuelle. Plus d'un s'y est essayé; mais il faut bien reconnaître que nous n'avons pas encore trouvé le mot de l'énigme. C'est, à mon avis, aux géologues qu'il faut tout d'abord laisser la parole.
Avec M. 0'utes(1), je dirai :
« Mes observations démontrent une fois de plus combien il est dangereux de généraliser certaines questions de palellmologie américaine. On s'expose à se tromper grossièrement en parlant à l'heure actuelle des migrations ethniques qui se sont produites dans l'Amérique du Sud aux époques préhistoriques. Les exodes des peuples du continent américain ont montré une grande intensité et ont embrassé une très grande étendue. Pour en parler, il est nécessaire, par conséquent, de posséder de nombreux éléments de jugement, des indices de tous
(1) Félix Ouïes, An. de la Soc. cicntifica argentina, t. LX, 190J, p. i46.
l\ll MMI r.Tf. fATIOXil»:.
I YIT.OIMCTIOY
genres : anthropologiques, ethnographiques, archéologiques,
linguistiques, et disposer d'un très grand nombre de jalons parfaitement identifiés. Alors seulement, à l'aide d'une critique sévère, après avoir obtenu l'harmonie qui doit régner entre elles, on pourra essayer d'établir la roule suivie par les pèlerins primitifs à travers les forêts, les monts et les plaines. »
Démographie. — La question démographique ne pouvait me laisser indifférent. J'ai donc fait connaître la situation, autant <[iie le permettaient les résultats un peu embryonnaires du dénombrement officiel de la population effectué en 1900. On voit immédiatement que la composition de l'état civil n'est pas très favorable, puisque les mariés et les veufs, de tous âges et de tous sexes, ne constituent que 3 9 p. 100 de la population totale contre 5o p. 100 en France.
Enfin il résulte d'une enquête démographique faite directement par la Mission, corroborant les documents historiques mentionnés par les voyageurs, que la natalité est faible et la mortalité élevée. D'un autre côté, on peut dire que l'immigration n'existe pour ainsi dire pas, puisque le nombre des étrangers domiciliés en Bolivie ne s'élève qu'à 4 p. 1000 du chiffre des habitants. Pour toutes ces raisons, il s'ensuit tout naturellement que l'accroissement de la population est absolument insuffisant pour mettre en valeur les richesses agricoles et minières de ce vaste pays, qui est environ trois fois et demie plus grand que la France et ne contient qu'un million et demi d'habitants.
Il faut cependant, de toute nécessité, chercher la possibilité de tirer parti des forces existantes. Je ne vois d'autre moyen que celui de relever le niveau moral, intellectuel et matériel des indigènes. Ce serait une erreur de croire qu'il n'y a rien à espérer d'eux. Les Indiens purs, aussi bien que les Métis, ont donné et fournissent tous les jours des sujets d'élite aux carrières commerciales et libérales.
Loin de souhaiter la disparition des Indiens, il faut, au
DEMOGRAPHIE. xm
contraire, pousser à leur civilisation par tous les moyens possibles. Ils ont des qualités très sérieuses d'agriculteurs cpi'il faut développer. Il faut leur faire bien connaître les méthodes actuelles de culture, leur procurer à bon compte un outillage agricole moderne. Il faut les faire sortir de la routine suivie depuis les siècles les plus reculés, qui les empêche de tirer du sol les movens matériels d'existence suffisants pour l'entretien de leur santé physique et de leur activité intellectuelle.
Les Métis, qui déjà représentent sur les Indiens un élément de progrès, doivent être également l'objet de tous les soins. Car ils n'ont que trop de tendance à cumuler les vices de leurs générateurs et à oublier leurs qualités respectives. Avec de l'instruction et de la moralité, ils peuvent faire aisément d'excellents artisans, commerçants, industriels qui suppléeraient au delicit de la population d'origine européenne. 11 faut enfin, el par-dessus tout, faire une guerre implacable à l'alcoolisme, qui abâtardit ces populations et les courbe sous un niveau d'infériorité qui paralyse tout progrès social.
J'ai été très frappé des déclarations nettement optimistes que m'ont faites MM. Louis Galland et Edouard Wolff, qui ont séjourné tous deux plus de vingt ans sur les Hauts-Plateaux Leur fréquentation continuelle avec les Métis et les Indiens donne à leur opinion une très haute portée.
Ils croient l'avenir de la race métisse assuré, Déjà les Métis sont plus nombreux que les Blancs, et seront probablement bientôt en nombre égal aux Indiens.
Par leur pratique des professions commerciales, les Métis commencent à grouper des capitaux qui ne tarderont pas à devenir importants. Il se lève une sorte d'aristocratie mélisse qui, ayant la fortune, ne se cantonnera plus dans les métiers de petits artisans et (\\i petit négoce. Elle prendra la direction des grandes affaires industrielles et commerciales, affirmera sa supériorité numérique et financière par la suprématie dans la direction des affaires politiques an détriment des Blancs.
xiv INTRODUCTION.
D'autre pari, MM. Galland et WoHI reconnaissent au\ Indiens des qualités morales exceptionnelles, au premier rang desquelles il faut placer la persévérance dans leurs actions comme dans leurs idées. Quand les Indiens entreprennent une chose, ils la mènent généralement à bonne fin; ils y mettent souvent beaucoup de temps, mais ils finissent toujours ce qu'ils ont commencé. Ils ont une idée très exacte du bien et du mal, du juste et de l'injuste. Les faibles ne sont jamais opprimés et sont toujours secourus lorsque cela est nécessaire. Enfin ils ont un grand attachement pour leur famille.
Voilà, certes, des qualités de premier ordre qui sont de bon augure pour l'avenir.
La Bolivie paraît vouloir entrer dans une ère nouvelle de développement économique; ses industries se développent et ses richesses, jadis inexplorées, attirent de plus en plus les capitaux étrangers. Tout dernièrement, un contrat vient d'être passé entre le Gouvernement bolivien et certains capitalistes des Etats-Unis, en vue de la construction de plus de 16,000 kilomètres de voies ferrées qui traverseront les zones minières les plus riches, tout en reliant entre elles les principales villes du pays. Dans dix ans, lorsque ce réseau ferré sera terminé, le pays sera doté de moyens de transport et de communications dont l'absence s'est fait jusqu'ici très vivement sentir.
Tout cela est parfait, et je souhaite que ces projets portent leurs fruits.
Mais, tant qu'on n'aura pas fait de sacrifices analogues pour civiliser, instruire, moraliser et surtout éduquer les indigènes, il ne faut pas s'attendre à une véritable et solide prospérité.
Il faut espérer que les hommes d'Etat boliviens comprendront qu'il est de l'intérêt économique de leur pays de placer en première ligne le relèvement du niveau moral des Indiens et des Métis, eu un mot la mise en complète valeur du capital humain, le plus précieux de tous, surtout dans un pays qui en est si fort dépourvu.
La lutte pour l'existence, à laquelle sont condamnées les
CONSEQUENCE DE L'ALTITUDE. xv
nations aussi bien que les espèces — a dit excellemment Alphonse M il ne -Edward s, — est, pour quelques-unes, une cause d'affaiblissement ou de destruction. Mais, pour celles qui savent s'y préparer et qui ont le courage de l'affronter, elle peut être salutaire et devenir une condition de leur développement.
J'espère qu'il en sera ainsi pour la Bolivie.
Conséquences de l'altitude. — Mon regretté confrère et ami, M. le Dr Jourdanet, dont on connaît les beaux travaux relatifs à l'influence de la pression de l'air sur la vie de l'homme, s'est posé le curieux problème de savoir quelle a été l'influence des climats et des mélanges de races sur les successeurs des Conquistadores.
On sait que les hommes d'Europe se portèrent, de prime abord, sur les régions montagneuses, attirés par les richesses minières dont ils étaient particulièrement avides. Le principal eflbrt de l'expansion espagnole s'est porté vers le Pérou proprement dit, ou Nouvelle-Castille, parce que les ressources en métaux précieux y étaient plus facilement exploitables et plus abondantes. C'est sur les contrées montagneuses des Andes que, pendant un grand nombre d'années, ils firent tendre les plus sérieux efforts des immigrants et maintinrent, durant tout le temps de leur domination, leur sympathies privilégiées. C'est donc à ces pays surtout que nous devons demander compte des progrès des Européens dans l'Amérique, depuis la découverte jusqu'à nos jours.
Pour vivre sans inconvénient à de grandes altitudes, où la diminution de pression rend les refroidissements si faciles, il faudrait que l'homme pût y jouir de ressources exceptionnelles lui permettant de produire, plus que partout ailleurs, une dose de calorique considérable. Malheureusement, c'est le contraire qui arrive; car la respiration, source principale de la chaleur vitale, ne trouve, dans l'oxygène amoindri de l'air ambiant, qu'un élément insuffisant de combustion.
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L'habitant des altitudes est accoutumé, dit-on, aux atmosphères raréfiées qu'il respire. L'homme s'habitue, en effet, et s'harmonise naturellement aux grandes hauteurs. Mais personne mieux que M. Jourdanet n'a insisté pour faire comprendre à quelles conditions et par quels sacrifices de vitalité il peut y parvenir. Si l'on n'en a pas immédiatement la preuve par l'aspect de l'homme bien portant, la marche et la nature des maladies sur les Hauts-Plateaux ne permettent pas à l'observateur d'avoir le moindre doute à cet égard. La vraie nature des influences extérieures se juge facilement par les maladies qu'elles causent. L'altitude est donc un des éléments primordiaux du problème, qui transforme et marque de son empreinte toutes les questions biologiques.
M. Jourdanet a montré qu'au delà de 2,000 mètres l'homme respire moins que l'habitant des altitudes inférieures, en donnant à la respiration son sens le plus étendu (1). • L'acclimatement consiste dans ce fait que le montagnard des hautes altitudes s'habitue à cette pénurie d'oxygène qui lui est imposée. Mais chaque tempérament est obligé de calculer sa puissance sur les faibles ressources dont il dispose. Quel qu'il soit, il brûle moins de carbone et produit moins d'urée; il s'échauffe et s'use. Tel est le sort de l'habitant des grandes altitudes.
Ce n'est plus l'homme des plaines. C'est un homme acclimaté, en ce sens qu'il ne succombe point aux influences qui l'entourent; mais il ne réussit qu'à donner une somme d'existence diminuée. L'instinct paraît dominer chez lui, lorsqu'il recherche le repos des organes principaux dont le jeu préside aux mouvements et aux efforts dépassant le travail ordinaire. Il est en effet d'observation courante que le séjour sur les altitudes élevées conduit naturellement aux habitudes d'une existence apathique. Cela m'autorise à dire que l'originalité réelle de la vie des hauteurs consiste dans la coutume d'une
lI) Je rappelle que la pression barométrique est de /|8 centimètres à La Paz (3.617'") et de dG,5 à Potosi (/^îdy1").
CONSÉQUENCE DE L'ALTITUDE. xvn
économie constante d'efforts musculaires, bien qu'à certains moments l'homme y possède des aptitudes capables de suffire, passagèrement, aux exigences d'un travail matériel considérai)]*1.
En somme, ce sont les phénomènes de refroidissement et de calorilication qui règlent le degré de possibilité de séjour sur les Hauts-Plateaux.
On a dit que la coutume de vivre à de grandes altitudes avait pour premier résultat d'augmenter le volume de la poitrine, afin de mieux adapter l'organisme au milieu ambiant en permettant de compenser, par une plus grande quantité d'air respiré, la diminution de sa densité. M. Jourdanet déclare que cela ne lui a pas paru conforme à la réalité des faits; car trois siècles et demi de séjour n'ont point permis de constater un pareil changement chez les Européens qui se sont fixés dans les régions montagneuses de l'Amérique. Ce résultat négatif porte à croire que l'ampleur thoracique observée chez les Indiens est la conséquence d'une conformation de race.
Il n'est pas difficile de démontrer que le faible degré de propagation des Européens de toutes conditions dans les pays hispano-américains prouve clairement qu'il n'y ont point trouvé de conditions bien favorables à leurs progrès; car les races pures ont une tendance manifeste à s'y éteindre au bénéfice d'une grande majorité créée, dans le pays même, par le métissage. Voici, en effet, ce qu'une statistique de M. Jourdanet nous enseigne :
Toute l'Amérique du Sud, en y ajoutant le Mexique, comprend environ 4o millions d'habitants, dont i!\ millions habitent des régions essentiellement montagneuses. Une étude approfondie permet de fixer à environ 16 millions le nombre de ceux qui habitent des altitudes élevées, et par conséquent dans des conditions de pression atmosphérique susceptibles d'agir sur leur santé.
Or, si l'on considère que les Espagnols trouvèrent quelquesunes de ces contrées occupées par une fourmilière d'habitants, on a le droit d'être surpris de ne trouver que 2 k millions
xviii INTRODUCTION.
d'hommes dans ces pays enchanteurs, sur lesquels l'immigration s'est dirigée de préférence. On arrive à un résultat plus décevant encore, si l'on cherche le chiffre que représente la race européenne pure. Jl résulte, en effet, d'un travail de M. Jourdanct, que les il\ millions d'habitants qui peuplent les pays montagneux hispano-américains renferment environ 16 millions de Métis, 6 millions d'Indiens et seulement 2 millions de Blancs sans aucun mélange.
Donc, s'il est vrai de dire que l'homme européen s'est parfaitement adapté au climat et au sol aux Etats-Unis, il faut reconnaître qu'il n'en est pas de môme dans les pays découverts et peuplés par les Espagnols. Tous les récits des Conquistadores nous montrent l'empressement des nouveaux venus à s'unir avec les femmes indigènes, et ce que l'on peut voir, après plus de trois siècles, dans les traits de leurs successeurs prouve bien que ce goût leur avait survécu. Ce n'est pas à dire que nous trouvions toujours et partout le type bien caractérisé de l'indigénat ancien de l'Amérique. Mais on constate sur les visages certains traits qui proclament une parenté américaine, quelque éloignée qu'elle puisse être. Le type qui en résulte n'est encore que bien vaguement arrêté ; mais il tend à se rapprocher chaque jour davantage du type blanc, sans parvenir cependant à se fondre avec lui.
Et voici les conclusions auxquelles arrive le Dr Jourdanet : « Parmi les choses actuelles dignes d'attention, on ne saurait négliger de faire remarquer, avant tout, que l'élément dominant de la population, l'élément qui sera bientôt l'Amérique espagnole tout entière, c'est le métis. C'est lui qui se révèle par des aspirations inattendues; c'est lui évidemment qui forme la partie remuante de ces nationalités diverses, comme c'est à lui qu'est réservé l'avenir de ces intéressants pays. L'originalité nationale est là tout entière. Vous la chercheriez vainement dans les souvenirs d'une époque lointaine de nature américaine; vous ne la trouveriez pas davantage dans l'incarnation absolue des caractères européens. Ce sont bien des peuples neufs, pro-
ANTHROPOLOGIE METRIQUE. xix
cédant de deux types principaux, s'acheminant à l'homogénéité par le temps et les influences climatériques. Dans cet état original, cette création nouvelle s'élève à plus de 1 6 millions d'habitants pour les parties montagneuses seulement. On a donc tort aujourd'hui de parler de race latine à propos de pays américains; c'est race américo-latine qu'il faut dire, et c'est elle qui doit attirer vers ces régions l'attention et les sympathies de l'Europe. »
\nthropologie métrique. — J'arrive maintenant a la partie importante de mon programme, c'est-à-dire à l'anthropologie. Je m'y arrêterai quelques instants, non seulement en raison de son importance, mais parce qu'ayant quitté les sentiers battus jusqu'ici, je dois au lecteur l'exposé motivé de ma conduite.
A l'heure actuelle, la photographie et l'anthropométrie font obligatoirement partie des projets d'études que se trace à l'avance tout voyageur scientifique. Mais, s'il est facile de décider que ces deux spécialités ne seront pas oubliées, la difficulté commence lorsqu'on cherche à préciser le détail du programme : instruments à emporter, méthodes à suivre, documents à recueillir.
Il semblerait, a priori, que rien ne doit être plus facile que de se documenter sur ces questions auprès des spécialistes officiels. On va voir qu'il n'en est rien.
Photographie métrirpie. — Il n'y a pas de voyageur ou de touriste qui n'emporte avec lui un ou plusieurs appareils de photographie. Tous rapportent des clichés de vues et de portraits qui nous font assister aux mille péripéties du voyage. Malheureusement, ces photographies ne présentent aucune valeur scientifique, surtout au point de vue anthropologique. Elles ont été faites, le plus souvent, au hasard des commodités de l'opération, sans méthode, sans règle, sans précision, en un mot sans aucune des précautions qui permettent de les rendre comparables entre elles.
xx INTRODUCTION.
Il en est de ces photographies comme d'une carte géographique, d'un plan, d'un dessin, dont l'échelle proportionnelle, faisant connaître le rapport des dimensions du dessin à celles de l'objet réel qu'il représente, ne serait pas indiquée.
La cartographie n'a commencé à faire des progrès et à devenir une véritable œuvre scientifique que lorsque l'indication de l'échelle proportionnelle a permis de situer et de représenter exactement les positions géographiques. 11 en sera de môme pour la photographie appliquée à toutes les manifestations de la biologie.
Lorsqu'un biologiste nous donne une photographie obtenue à l'aide d'un microscope, par exemple, il ne manque pas de nous indiquer l'échelle du grossissement. 11 faut qu'il en soit de même pour les photographies anthropologiques. C'est le progrès qu'a réalisé la Mission , grâce à l'emploi de l'appareil spécial de photographie métrique de M. Alphonse Bertillon. Cet appareil a été établi et combiné en vue d'uniformiser et de régler le relevé des portraits, profil et face, d'une manière si absolue qu'il est possible d'obtenir couramment, par son emploi , deux portraits identiques d'un même individu à des époques différentes.
Ce n'est pas le moment d'exposer longuement la théorie de la photographie métrique (t. I, p. 293 à 334). Qu'il me suffise de rappeler ici que tous nos portraits d'Indiens ont été obtenus à l'aide d'une chambre photographique, dont la mise au point est réglée d'avance pour la réduction au î/y6. Non seulement tous ces portraits sont comparables entre eux, mais ils le sont encore avec tous ceux obtenus, dans les différents pays du monde, avec le même appareil; ils permettent, par conséquent, des comparaisons internationales métriques. Je montrerai dans un instant comment j'ai étendu le même procédé à la craniologie.
L'importance des photographies métriques et la déchéance scientifique de celles qui ne le sont pas se constatent chaque jour.
PHOTOGRAPHIE METRIQUE. xxi
Il a paru récemment (octobre i()o5) un très bel allas in-4°, contenant 98 photographies, présentant un choix de types d'Asiatiques de l'Est et de Mélanésiens, face et profil , exécutées par le 1)'* Bernb. Hagen, et éditées avec un grand luxe par la librairie Fritz Lehmann, de Stuttgart. «Ces photographies — disent les prospectus — sont destinées aux artistes, anatomistes, antliropologistes et ethnologïstes. » En réalité, elles ne sont bonnes ni aux uns, ni aux autres, parce qu'elles manquent des qualités essentielles et indispensables à un usage scientifique.
M. Bertillon a démontré que les conditions scientifiques principales pour avoir une photographie métrique sont au nombre de deux : i° conditions de position du sujet : le plan de comparaison passant par l'angle de l'œil pour le profil et par les mêmes angles homologues pour la photographie de face; 20 conditions optiques, se résumant dans la question du point de vue, de façon que plusieurs observateurs puissent obtenir des photographies identiques.
Or les photographies de M. Hagen ne remplissent aucune de ces conditions : la tête n'est pas droite et le sujet regarde en dessous, et les photographies manquent d'échelle, ce qui ne permet pas de savoir à quelle réduction elles ont été exécutées. J'en dirai autant d'une publication récente du Dr Theodor Koch-Grûnberg (1).
Voilà donc une publication qui, faite dans des conditions de précision très simples cà réaliser, aurait pu rendre de très importants services aux artistes, aux anatomistes, aux antbropologistes, etc. Elle n'est plus qu'une simple publication pittoresque à l'usage des gens du monde, parce quelle n'a pas été exécutée dans des conditions métriques permettant de lui donner la valeur d'un document scientifique sérieux.
Je ne saurais donc trop encourager les missionnaires scientifiques, dignes de ce nom, à rapporter exclusivement des photo-
(1) fndianerlypen aus dem Amazonas- seiner Reise in Rrasilien. (Librairie E. gehiet nach eigenen Aufnahmen wahrend Wasmuth, Berlin.)
xxii INTRODUCTION.
graphies métriques. Car il ne faut pas se lasser de répéter c[uune photographie non métrique est comme une carie de géographie dont on ignorerait l'échelle.
Ils réaliseront très facilement celle obligation scientifique en se servant (le l'appareil Bertillon, qui est léger, facile à transporter et ne demande que quelques minutes pour être emballé, déballé et mis en place. Il peuvent encore mettre en pratique la technique spéciale que nous avons imaginée pour uniformiser les clichés obtenus par n'importe quel appareil photographique (voir t. I, p. 32 2) et les transformer ainsi en photographies métriques.
Portrait descriptif. — Mais l'homme n'est pas seulement caractérisé par les différentes proportions de son ossature. Il l'est encore, surtout au point de vue ethnique, par les traits du visage, qui se composent : i° de caractères morphologiques, comme les dimensions du front, du nez, etc., qu'il est facile de mesurer, mais dont les formes ne peuvent être analysées que sous des aspects de face ou de profil, qui se résolvent en lignes de formes et de directions différentes; 2° de caractères chromatiques (couleur des yeux, des cheveux, de la peau) , qu'il est possible d'analyser chromatiquement, mais non de mesurer métriquement.
Aussi, pour conserver de l'unité au portrait, avons-nous préféré lui laisser un caractère purement descriptif, mais en analysant dans le plus grand détail toutes les composantes de la physionomie, pour en tirer une résultante ethnique, si possible.
Cette analyse de la physionomie d'après la photographie métrique, que je donne sous la rubrique de portrait descriptif, comprend vingt-deux tableaux relatifs aux dimensions et aux formes des éléments suivants : front, nez, lèvres, menton, oreilles, sourcils, globes oculaires.
L'analyse des documents chromatiques a été faite, avec le plus grand détail, pour la coloration de la peau et des yeux.
Les cheveux , enfin , ont été l'objet d'une étude attentive. Tous
PORTRAIT DESCRIPTIF. xxm
les Indiens des Hauts-Plateaux ont une chevelure très abondante, et la calvitie parait inconnue. Les cheveux sont très foncés (châtain noir et noir pur). Les cheveux gris, quel que soit Fàge , sont assez rares, et, lorsqu'il y a des poils gris, c'est surtout dans la barbe qu'on les trouve. Mais, si les Indiens ont beaucoup de cheveux, ils n'ont pour ainsi dire pas de barbe. Ils ont également peu de poils sous les aisselles ou au pubis. En effet, sur 186 Indiens examinés sous ce rapport, il n'y en avait que 7 présentant quelques poils aux bras, aux jambes et aux aisselles. Les métis de Blanc et d'Indien présentent, au contraire, le système pileux des Blancs, c'est-à-dire qu'ils ont de la barbe et des poils aux aisselles.
J'ai soumis 54 échantillons de cheveux à l'examen micrographique de M. le Dr Latteux, dont la compétence spéciale en cette matière est bien connue. Il est arrivé à cette conclusion que les cheveux des Indiens : i° sont lins (plus fins que les cheveux des Français) ; i° sont noirs et droits; 3° sont très faiblement réniformes.
L'ethnologie générale, la démographie, la photographie métrique et le portrait descriptif constituent mon premier volume.
Anthropométrie. — L'anthropométrie estime méthode d'analyse permettant de ramener à des données numériques précises la description anato inique des innombrables variations des différentes parties du corps humain. Cette simple définition fait prévoir que la méthode et les procédés ne sont pas choses indifférentes. Examinons rapidement la situation.
Sur l'initiative de M. Alphonse Milne-Edwards, il fut créé, en 189.3, au Muséum d'histoire naturelle de Paris, un enseignement spécial à l'usage des voyageurs. Le docteur II. Filhol s'est chargé de réunir en un volume les conférences faites par ses collègues sous le titre de Conseils aux voyageurs naturalistes^.
On constate que les Conseils relatifs à l'anthropologie se
''' Nouvelles archives des Missions scicntijicjucs , l. VI; Paris, 1894.
xxiv INTRODUCTION.
bornent à une analyse très succincte des Instructions de Broca. En ce qui concerne la photographie, les Conseils émanent du docteur Delisle: ils tiennent en vingt ligues et sont véritable-
' Do
ment inexistants.
Voilà où l'on en était au Muséum en i 8 c) 4 au point de vue des conseils aux anthropologistes. Or, « depuis la publication du regretté Filhol, rien n'a été fait au Muséum dans cet ordre d'idées » , m'a écrit M. Hamy.
Au Laboratoire d'anthropologie de l'Ecole des hautes études, la situation est à peu près la même.
«En dehors des Instructions de Broca lui-même, le Laboratoire d'anthropologie — m'écrit M. Manouvrier — n'a pas publié d'instructions pour les voyageurs. »
Enfin, la Société d'Anthropologie n'a pas rédigé de nouvelles instructions depuis l'édition de 1879, publiée par les soins de Broca lui-même.
Il semble donc que, dans les trois établissements officiels où l'on cultive l'anthropologie, rien ne paraît avoir été changé aux Instructions de Broca. On va voir qu'il n'en est pas tout à fait ainsi.
Tout le monde sait que Broca était, avant tout, anatomiste, et que c'est vers l'étude de l'anatomie comparée de l'homme et des animaux supérieurs qu'il a orienté la plupart de ses travaux. L'anthropométrie n'entrait pas dans son enseignement à l'Ecole d'Anthropologie; en dehors de l'anatomie, il n'enseignait que la craniologie.
Ses Instructions craniométriques se distinguent par des qualités de précision, de clarté et de minutie méthodique tout à fait remarquables. Rien n'est laissé au hasard; toutes les solutions sont examinées, réglées et expliquées. Si bien qu'à l'heure actuelle, en suivant à la lettre ses Instructions craniométriques, on peut obtenir des mensurations absolument conformes à ses préceptes.
Les Instructions générales pour les recherches anthropologiques à faire sur le vivant, qui intéressent particulièrement le voyageur,
ANTHROPOMETRIE. xxv
ne se présentent pas dans les mêmes conditions. Elles ont été adoptées par la Société d'Anthropologie en juillet 1862, c'està-dire peu de temps après sa fondation. L'expérience faisait donc encore un peu défaut. Or l'édition de 1879 reproduit la plus grande partie de l'ancien texte, et Broca lui-même « s'excuse de présenter, après un si long intervalle, une rédaction qu'il eût été préférable, à d'autres égards, de refondre entièrement ». Broca ajoute que « son but est principalement de faire connaître la situation des points de repère ».
La différence essentielle réside uniquement dans les additions nécessitées par le développement du chapitre des instruments, dont la liste s'est considérablement accrue d'une édition à l'autre.
Pour toutes ces raisons, donc, il ne faut pas s'étonner que la technique à suivre soit absente. Broca ne fait qu'indiquer les mesures à prendre, sans se préoccuper de la manière de les obtenir.
En veut-on une preuve? Prenons, par exemple, la mesure de la taille. Voici ce que dit Broca : Le vertex est le point culminant de la tête, lorsque le sujet, debout et adossé au mur, regarde droit devant lui, La hauteur du vertex n'est autre chose une la taille du sujet. On la mesure en faisant descendre la grande équerre sur la tête. (Edition 1879, p. 119t)
Or, de l'aveu général, rien n'est plus difficile à mesurer que la taille. On comprend donc qu'il est indispensable de faire connaître aux expérimentateurs les multiples précautions à prendre pour arriver à diminuer les causes d'erreur.
Broca n'y manquait pas dans ses démonstrations orales; mais il est regrettable qu'il ne les ait pas indiquées dans ses Instructions écrites.
Il se proposait, du reste, de combler cette lacune dans une édition qu'il projetait, mais que la mort, malheureusement, ne lui a pas laissé le temps de mettre à exécution.
Il en est résulté qu'à la mort de Broca il n'est resté de ses Instructions que ce qui était écrit. L'absence de technique écrite