INTRODUCTION
a fait que les Instructions ont été interprétées d'une façon différente par nombre d'observateurs (l). Ceux-là mêmes qui ont été formés directement par lui et qui auraient dû continuer la vraie technique du maître ont cru devoir la modifier, soit dans l'intention de l'améliorer, soit pour y apporter leur marque personnelle. Quoi qu'il en soit, à l'heure actuelle il ne subsiste à peu près rien de la pratique de Broca, ni au Muséum, ni même à son ancien Laboratoire. Ses Instructions imprimées sont toujours là; mais sa technique est perdue, ainsi que le reconnaissent ceux qui se disent ses disciples (2).
Un des meilleurs élèves de Broca, et probablement le seul qui ait persévéré dans les principes du maître, est, à mon avis, M. Alphonse Bertillon. Non seulement il s'est fait personnellement une spécialité de l'anthropométrie, mais encore, ayant été appelé à organiser le service d'identification judiciaire basée sur les mensurations les plus rigoureuses, il a été conduit, par la nécessité impérieuse de la pratique, à faire, pour le vivant, ce que Broca avait fait avec tant de succès pour les crânes. M. Alphonse Bertillon a rédigé des Instructions nettes, précises, rigoureusement réglées et apportant toutes les clartés désirables pour la technique des opérations anthropométriques. Une expérience de vingt-cinq années de pratique quotidienne a montré que les Instructions sont simples, à la portée de tout le monde, et qu'elles sont rapides et faciles à suivre.
M. Topinard a dit, avec juste raison, « qu'il faut se pénétrer
( ' « La technique à apprendre varie suivant les laboratoires. Les variations peuvent porter sur les procédés, les instruments, sur le nombre des mensurations proposées. Elles proviennent de la variété des points de vue auxquels se sont placés les divers professeurs et de la diversité des applications de la méthode anthropologique.»
(Makouvrier, Revue de l'Ecole d'anthropologie, 1900, p. 43 1.)
(2) «La convention de Francfort est abandonnée par la plupart des savants allemands eux-mêmes. La méthode fran-
çaise n'est pas plus unifiée. A Paris même , les disciples de Broca ont peut-être l'illusion d'avoir la même technique ; mais une petite enquête a permis de constater des divergences qui rendent incorrecte toute comparaison entre certaines de leurs mensurations. Chaque école nationale présente donc souvent entre ses membres des divergences qui égalent et dépassent même celles qui la séparent des autres écoles... » (P.U'ILlault. Voir la revue L'Anthropologie, 1906, p. 56 1.)
ANTHROPOMETRIE. — MÉTHODE SUIVIE. xxvn
de cette idée que l'anthropométrie doit être menée comme une opération mathématique, ou qu'il faut y renoncer». C'est ce qu'a fait M. Alphonse Bertillon. En effet, grâce à de minutieuses explications, scientifiquement déduites et méthodiquement classées, M. Alphonse Bertillon peut, en toute tranquillité, abandonner à de très nombreux opérateurs le soin de mesurer, chaque jour, une centaine de sujets. Un contrôle constant montre que les résultats sont obtenus avec la plus grande approximation possible et que les mensurations recueillies par les divers observateurs sont aussi uniformes, aussi comparables entre elles que si elles émanaient d'une seule et même personne.
MétJiode anthrojmmélrifjiw suivie par la Mission. — Pour toutes ces raisons, c'est à M. Alphonse Bertillon que je me suis adressé. Je conseille à tous ceux qui veulent prendre des mensurations sur le vivant de faire comme moi. Que nos missionnaires scientifiques s'adressent sans hésiter au Service anthropométrique de la Ville de Paris, dirigé par M. Alphonse Bertillon. Là, et là seulement, ils trouveront l'enseignement théorique et pratique dont ils ont besoin. Ils y trouveront, de plus, toutes les facilités pour s'exercer chaque jour à la technique anthropométrique et photographique la plus étendue. Or, comme le dit M. Topinard, «en anthropométrie, la pratique prime tout » .
J'ajoute qu'ils auront la satisfaction de pouvoir confronter les documents recueillis au cours de leur mission avec ceux obtenus sur des milliers de sujets mesurés et photographiés par la méthode Bertillon dans les principaux pays du monde. Ils pourront examiner dans des conditions de comparabilité vraiment scientifique les populations qu'ils auront étudiées au regard des populations blanches, jaunes ou noires déjà mesurées suivant la même technique. En un mot, ils auront fait œuvre scientifique et n'auront perdu ni leur temps, ni leur peine.
J'ai appliqué rigoureusement cette méthode à l'étude des
[IIPBIUEMI ' '
xx vin INTRODUCTION.
dimensions de la tête et du corps, à l'aide de quinze mensurations seulement par individu. Simplifier et réduire le nombre des mesures, a dit avec raison M. Topinard, est l'objectif que doit poursuivre l'anthropométrie nouvelle. Au surplus, mes quinze mensurations m'ont fourni vingt-sept combinaisons anthropométriques.
Ces comparaisons numériques font l'objet du deuxième volume de ma publication.
Je ne me suis pas contenté de publier les résultats de mes études anthropométriques; j'ai, au contraire, fourni avec les plus grands détails les documents primaires eux-mêmes. Cela permet : i° un contrôle; 2° la comparaison de mes chiffres avec ceux d'autres observateurs passés ou futurs. Combien de lois n'ai-je pas regretté que d'Orbigny ou d'autres auteurs se soient contentés de nous dire, à propos de la taille, par exemple : « Le grand nombre de mesures que nous avons prises nous autorise à déclarer que la taille moyenne est de ...» !
Ce n'est pas, en effet, la moyenne qui nous importe le plus; c'est la variation et la succession des tailles constatées, afin de pouvoir juger du plus ou moins d'homogénéité du peuple étudié; c'est avec ces documents primaires qu'on peut établir des conclusions, beaucoup mieux qu'avec des moyennes.
J'ajoute que j'ai été amené par la nécessité de la pratique à simplifier la terminologie toutes les fois que cela était faisable. C'est ainsi que j'ai créé les mots suivants :
i° Indice otolicfiie. Rapport de la longueur à la largeur de l'oreille ;
2° Indice crucial Rapj)ort de la grande envergure à la taille, à cause de la position en croix qu'on donne au corps pour le relevé de ces deux dimensions ;
3° Indice crural. Rapport du buste au membre inférieur (cette terminologie est plus euphonique que celle de : bracltyskéhe, macroskélie et mesatiskélie proposée par M. Manouvrier; voir t. II, p. 2 1 2) ;
4° Indice digital. Rapport du doigt médius à l'auriculaire;
ANTHROPOMÉTRIE. xxix
5° Indice podalufuc. Rapport de la longueur à la largeur du pied.
J'espère que cette terminologie simple et abrégée, qui non seulement obéit aux règles les plus sévères de l'étymologie, mais encore se comprend très facilement, sera adoptée par les anthropologistes.
Nombre et provenance des sujets étudiés; ceux de Mohoza. — Je rappelle que 208 indigènes ont été mesurés et photographiés an point de vue métrique; ils se répartissent comme suit :
Ayfnaras 111 sujets dont 7 femmes.
Quéchuas 75 8
Métis 22 1
208 sujets dont 16 femmes.
Je dirai de suite que les mensurations effectuées sur les femmes n'ont naturellement jamais donné des nombres maxima. Elles figurent généralement parmi les minima ou les moyennes.
On remarquera que, sur 118 Aymaras examinés, il y en a 4i qui appartiennent au village de Mohoza; cela tient à des circonstances exceptionnelles qui valent la peine d'être racontées succinctement (1' :
Un escadron de cavalerie appartenant à l'armée fédérale qui appuyait le pronunciamiento révolutionnaire du général Pando traversait , en février 1898, le village de Mohoza. Son chef ayant imposé au curé une contribution en argent, celui-ci, une fois l'escadron parti, appela à son secours un groupe nombreux d'Indiens, qui, s'armant de piques, de bâtons, de lances, de couteaux et de haches, se mirent à la poursuite de l'escadron, qu'ils rejoignirent bientôt.
La troupe indienne arrêta l'escadron , lui reprocha ses exactions et son obéissance aux ordres du Président Alonso. Les chefs boliviens protestèrent contre ces imputations, et, après une vive discussion, les Indiens exigèrent que l'escadron rendît ses armes, ses munitions et son équipement, pour témoigner
(1) Pour plus de détails, voir dans «El à la Faculté de droit et sciences sociales Ayllu». par Bautista Saavedra, professeur (La Paz, iqo3, p. 171 et suiv.)
xxx INTRODUCTION.
qu'il n'était pas hoslile aux Indiens et qu'il netait pas du parti du Président Alonso.
Le chef de l'escadron commit la faute de se soumettre aux exigences des Indiens. Ceux-ci ramenèrent leurs prisonniers au village de Mohoza, où le cacique ordonna l'internement de tout l'escadron dans l'église pendant qu'on délibérerait sur son sort.
Les chefs indiens allèrent demander au curé ce qu'il fallait faire des prisonniers; on dit qu'il se borna à passer sa main droite autour de son cou. Cette mimique expressive fut accueillie avec enthousiasme par les Indiens. Après un conciliabule infernal, les Aymaras décidèrent , pour se donner du courage, d'aller piller les chicherias du village; puis, une fois gorgés d'alcool et de coca, ils se précipitèrent avec des cris de fauves vers l'église, et la tuerie commença; elle dura quatorze heures. Un à un, les prisonniers furent extiails de l'église, et, sur 1 3o hommes blancs qui composaient l'escadron, 1 20 furent massacrés à coups de bâtons, de casse-tête, de haches et de couteaux. Les Aymaras se disputaient leurs chairs palpitantes; après leur avoir arraché les yeux, coupé la langue et les testicules , ils se mettaient à plat ventre par terre pour boire leur sang, afin — suivant leurs croyances — d'acquérir le courage de leurs ennemis.
La horde indienne se dispersa ensuite dans les villages voisins, brûlant, pillant, assassinant. Enfin, la guerre civile terminée, on envoya un bataillon de ligne pour la disperser et capturer les chefs les plus compromis.
Ce sont eux que M. Guillaume a trouvés, quelques années plus tard, à la prison de La Paz. Mais on ne lui a pas permis de mesurer ou de photographier ni le curé , ni le cacique , ni aucun des chefs de cette horrible scène de cannibalisme , ces joersonnages étant persoiias décentes que l'anthropométrie ne devait pas compromettre.
M. Saavedra ajoute, pour expliquer les actes de cruauté si justement reprochés aux Aymaras (1) :
L'Aymara de nos jours, après avoir souffert la terrible oppression des Espagnols, endure encore la nôtre. Aussi les instincts de méfiance et d'astuce à un degré très élevé sont-ils venus se greffer sur son caractère primitif. Cela le rend à la fois incrédule et irréductible misonéiste. Tout cela lui impose une physionomie particulière de fourbe et de traître. On peut dire que, par voie de sélection, ils ont développé ces armes de défense contre les
(1) Loc. cit., p. iy4-
ANTHROPOMETRIE. xxxi
exactions brutales des péninsulaires, les abus et les exploitations du curé, du militaire, du corrégidor, qui sont les représentants de leurs maîtres actuels. C'est pour cela que, lorsque l'Indien est en contact avec le Blanc, il montre une soumission complète, parce qu'il a la conscience de sa faiblesse. Mais, lorsqu'il se sent le plus fort, il devient hautain, têtu, audacieux. Une contrariété quelconque l'irrite, la supplication l'exaspère, et si ses haines et ses rancunes prennent le dessus, il se transforme en une bête féroce implacable: sa figure se convulsé, ses yeux s'injectent, et, la colère lui faisant perdre jusqu'au sentiment de sa propre conservation, il s'empare de son ennemi avec une fureur et une témérité véritablement félines. Le procès de Mohoza est la démonstration la plus exacte des conditions ethniques et psychologiques de l'Indien aymara.
Caractères différentiels entre Aymaras et Quéchuas. — J'ai montré que les différentes nations indiennes ont, en général, une aire géographique assez délimitée au point de vue de leur habitat. Mais il arrive cependant que, dans certaines régions, et notamment entre La Paz et Oruro, Quéchuas et Aymaras vivent côte à côte, surtout dans les villes.
Il n'est pas facile à un voyageur de passage de distinguer les Indiens Quéchuas des Aymaras; mais les Boliviens et les personnes qui ont résidé longtemps dans le pays ne s'y trompent guère. Ils hasent leur signalement à la fois sur quelques caractères physiques, et surtout sur les différences de costumes. Les Aymaras semblent se distinguer des Quéchuas par les caractères généraux suivants :
i° La face paraît plus plate;
i° L'Aymara est plus robuste que le Quechua;
3° La généralité des Quéchuas des campagnes a la chevelure tressée, tandis que les Aymaras coupent leurs cheveux par derrière, cà la hauteur des épaules, et ne les tressent pas. Dans les villes, les uns et les autres coupent ordinairement leurs cheveux : les Aymaras, en demi-cercle derrière la tête, et les Quéchuas horizontalement;
4° La démarche est plus régulière chez l'Aymara, tandis que le Quechua marche à petits pas, surtout les femmes qui trottinent beaucoup;
xxxn INTRODUCTION.
5° Enfin, comme vêtement, l'Aymara porle le pantalon coupé en arrière à partir du genou; le Quechua le porte de la même longueur, mais fermé, et n'a pas non plus, comme l'Aymara, les poches larges à. la hussarde. Le poncho et le bonnet de laine, qu'ils portent les uns et les autres sous le chapeau, ne sont pas non plus les mêmes.
Voilà ce qu'en Bolivie l'homme du monde pourra dire ; mais ce n'est pas, on en conviendra, suffisant pour l'homme de science qui tient à sa disposition un moyen d'investigation aussi précis que l'anthropométrie.
J'ai donc mis en œuvre, avec le plus grand soin, tons les documents recueillis en m'appliquant à utiliser successivement les tableaux graphiques établis avec des chiffres absolus et les tableaux d'ordination des moyennes proportionnelles. En un mot, j'ai étudié le problème en anthropologiste et en statisticien soucieux, avant tout, de ne rien laisser à l'interprétation facile des hypothèses.
C'est ce qui m'a permis de distinguer, par des caractères importants et précis, les deux peuples que j'avais à étudier. Ils peuvent se résumer de la manière suivante :
A. Mensurations. — i° Tête. — Une première constatation s'impose. Ces deux populations ont un indice céphalique identique, non seulement dans la moyenne générale, mais encore dans les détails (voir t. II, p. 1^6). La majorité des Aymaras et des Quéchuas est brachycéphale (indice 82), et un tiers environ d'entre eux est mésaticéphale (voir t. II, p. i4o)-
D'un autre côté, j'ai constaté que la majorité des Quéchuas présente une hauteur auriculo-bregmatique supérieure à celle des Aymaras, tandis que les Aymaras ont un diamètre bizygomatique plus grand que celui des Quéchuas.
Si l'on ramène la bizygomie à 100, on voit que la hauteur auriculo-bregmatique devient 91 pour les Aymaras et 95 pour les Quéchuas (voir t. II, p. 157 et 1 64)-
Il en résulte, au point de vue morphologique, que les Ay-
CONCLUSIONS ANTHROPOLOGIQUES. xxmii
maras, ayant en nombres absolus une tête moins haute et une face pins large, se distinguent des Quéclmas par une figure présentant, en quelque sorte, une forme losangiqne qui est un premier signe distinctif très important de ces deux peuples.
2° Corps. — Si, de là, nous passons à l'étude des proportions du corps, nous voyons que, somme toute, Aymaras et Quéclmas ont même envergure, même pied, mêmes doigts auriculaires et médius; mais que la taille et la coudée sont plus longues chez les Quéclmas d'un centimètre environ.
A signaler que, dans un tiers des cas, aussi bien chez les Aymaras que chez les Quéclmas, la taille est supérieure ou égale à la grande envergure.
La différence fondamentale entre les deux peuples réside dans la dimension du buste, qui est plus allongé de trois centimètres environ chez les Aymaras.
Les dimensions du périmètre thoracique étant normalement en corrélation avec celles du buste, il en résulte que les Aymaras ont également un périmètre thoracique plus grand. Mais comme la taille est sensiblement égale, il s'ensuit que les jambes sont plus longues chez les Quéclmas.
Si on ramène la hauteur du buste à 1 oo , le membre inférieur devient 82 chez les Aymaras et 88 chez les Quéclmas; c'est ce que j'ai appelé l'« indice crural » (voir t. II, p. 3 75, 3o,o et 4 17)-
J'ai comparé les Français aux Indiens des Hauts-Plateaux (voir t. II, p. 3 7 4 et 4 2 4), et j'ai constaté que le buste des Aymaras est égal, en nombres absolus, à celui des Français. Or, comme la taille moyenne des Aymaras est inférieure de 7 centimètres à celle des Français, il est bien permis de conclure que les dimensions du buste aymara sont tout à fait exceptionnelles et absolument caractéristiques de cette catégorie d'Indiens.
En résumé, si j'avais maintenant à établir un parallèle anthropométrique entre les Aymaras et les Quéclmas, je n'aurais qu'à condenser tous les renseignements obtenus par mes mensurations.
xxxiv INTRODUCTION.
Il faut constater, avant tout, que ces deux peuples sont absolument identiques quant à leur indice céphalique, mais que c'est à peu près le seul point important de ressemblance entre eux : ce qui montre bien qu'il ne faut pas s'en tenir cà ce seul renseignement, quelque intéressant qu'il puisse paraître.
En ce qui concerne la tête, les Aymaras ont le front plus bas et plus fuyant, mais un peu moins large. La hauteur crânienne est plus faible. Le diamètre bizygomatique, plus grand, donne ta leur figure une forme losangique et plate.
La différence anthropométrique fondamentale entre les deux peuples, au point de vue du corps, tient à ce que les Aymaras, ayant une taille un peu plus courte et un buste beaucoup plus long, ont un aspect plus massif que les Quéchuas, qui paraissent plus élancés à cause de leurs jambes plus longues et de leur buste bien proportionné. Les Quéchuas ont, en effet, le même indice crural que les Français (indice 88).
B. Portrait descriptif. — i° Traits du visage. — L'examen comparatif des traits du visage chez les Aymaras et les Quéchuas nous montre que les Aymaras ont le front plus bas et plus fuyant, mais un peu moins large. La hauteur crânienne (auriculo-bregmatique) est légèrement moins grande ; le menton est plus fuyant. Enfin ils ont un prognathisme plus prononcé.
A noter la particularité suivante dans la forme des oreilles, qui, d'une manière générale, sont vexes et les lobes à contours descendants dans les deux races.
2° Couleur de la peau. — 11 y a une différence de coloration de la peau entre les deux peuples. Les Quéchuas ont une coloration plus foncée, non seulement au visage, mais encore dans les parties couvertes.
3° Couleur des yeux. — Leurs yeux appartiennent à la catégorie de ceux appelés improprement « yeux noirs » , et qui, en réalité, sont des yeux présentant des variétés du châtain et du marron.
COLLECTIONS ANATOMIQUES. xxxv
L'ensemble des observations montre que le pigment est uniformément réparti dans les iris des deux peuples. On ne trouve, en effet, que !\ p. 100 d'iris où le pigment châtain ou marron soit disposé en cercle régulier autour de la pupille. Mais il y a une différence assez sensible dans la nuance de l'auréole et de la périphérie de l'iris. L'auréole de l'iris est marron dans un quart des cas environ chez les Aymaras, tandis que les Quéchuas ne comprennent que 10 p. 100 de cette couleur. Pour la périphérie, la couleur châtain rayé verdàtre est beaucoup plus marquée chez les Aymaras, et cela au détriment du marron pur. Les Aymaras ont donc nettement les yeux d'une teinte générale moins foncée que les Quéchuas.
11 y a plus d'yeux bridés chez les Aymaras.
Il semble donc bien qu'il n'y a pas identité entre Aymaras et Quéchuas, comme le pensaient A. d'Orbigny(1) et Sir Cléments Markham, et qu'ils ne sont pas seulement différents au point de vue du langage. En réalité, ils constituent deux peuples brachycéphales distincts.
Collections anatomiques. — La Mission a recueilli une très riclie collection de 5oo pièces anatomiques, d'origine préhispanique pour la plupart : crânes et squelettes complets provenant de fouilles régulières et méthodiques exécutées sur différents points de la Bolivie. Certaines sépultures ont donné jusqu'à 1 oo crânes de la même provenance. Ce sont là , on le comprend , des documents très importants, qui ont une tout autre valeur cpie lorsqu'il s'agit de quelques crânes ramassés au hasard et sans que la provenance soit souvent bien exactement connue.
Cramométrie. — Comme tous ceux qui ont fait de la craniométrie, j'ai éprouvé le désir de fixer par le dessin les formes des crânes étudiés, et je me suis naturellement préoccupé de la meilleure manière d'y parvenir.
Le moyen actuellement en usage dans tous les laboratoires
(1) «H est impossible de rencontrer une similitude plus complète que celle que présentent ces deux nations» (L'Homme américain, p. i/|A).
xxxvi INTRODUCTION.
est le stéréographe de Broca. C'est assurément un appareil bon en soi. Mais, après les expériences que j'ai fait connaître à la Société d'Anthropologie de Paris en io,02(1), il m'a semblé que la photographie pouvait lui être utilement substituée.
Sur ce point, comme sur plusieurs autres, la Mission ne s'est pas contentée de suivre les sentiers battus, elle a fait œuvre créatrice.
Je sais bien que, pour beaucoup d'anthropologistes, la photographie n'a, a priori, aucun caractère de précision, et on s'imagine en avoir démontré le vice rédhibitoire originel en disant qu'elle ne donne que des images coniques au lieu des dessins orthogonaux des stéréographes. Mais j'espère que , mieux informés, les savants de bonne foi se rendront à l'évidence.
Après avoir vu à l'œuvre les procédés de M. Alphonse Bertillon pour l'anthropométrie des vivants, j'ai pensé qu'on pouvait en appliquer les règles essentielles ta l'étude des crânes et créer ainsi une méthode nouvelle de mensuration photographique crânienne, mathématiquement exacte. Je n'hésite pas à déclarer que j'y suis parvenu, avec le concours de mon ami, M. Alphonse Bertillon, et de son collaborateur, M. Philippe David, qui m'ont prêté les lumières de leurs connaissances mathématiques étendues.
L'exposé de ce procédé fait l'objet du troisième volume de ma publication.
Nécessité d'un système d'orientation uniforme. — Quel que soit le mode de reproduction employé, un problème se pose tout d'abord : c'est celui de la position à donner au crâne.
On a proposé, à ma connaissance, une quinzaine de plans d'orientation. Je n'avais donc que l'embarras du choix, notamment parmi ceux qui se proposent de placer le crâne dans un plan horizontal se rapprochant le plus possible de la position naturelle de la tête en équilibre sur la colonne vertébrale et regardant en face.
(l) Bulletin de la Société d'anthropologie, séance du 17 juillet 1902, p. 707 et suiv.
PHOTOGRAPHIE CRANIOMÉTR1QUE. xxxvii
La direction du regard, a dit Broca, est le seul caractère auquel on puisse reconnaître sur le vivant que la tète est horizontale. Or on a vu que c'est ce plan physiologique idéal qu'a utilisé M. A. Bertillon pour sa méthode de photographie anthropométrique, que notre Mission a été la première à mettre en pratique pour photographier les indigènes holiviens.
N'était-il donc pas possihle d'ohtenir le même résultat sur le crâne et de transformer le plan physiologique en un plan anatomique? Peut-on connaître exactement le regard, Là où il n'y a plus de regard? On va voir que la chose est faisable.
Broca a démontré que l'axe du globe oculaire, dont le trou optique constitue l'extrémité postérieure, représente le plan de la vision horizontale et que l'axe des orbites remplace, sur le crâne, l'axe du globe oculaire. Donc, en ce qui concerne le crâne, le plan passant par les trous optiques constitue le plan horizontal ou plan des axes orbitaires. Broca ajoute que c'est le seul qui mérite le nom de plan horizontal de la tête, et M. Topinard l'appelle le plan-étalon.
Puisque nous connaissons le plan horizontal-type, le planétalon, il ne reste plus qu'à trouver le moyen pratique de l'utiliser. Or on sait que Broca a imaginé un ingénieux appareil appelé « orbitostat » , qui donne le centre de l'ouverture antérieure des orbites à l'aide de deux aiguilles à tricoter enfoncées dans les trous optiques, et qui indiquent ainsi, d'une manière visible, le plan des axes orbitaires. Mais on ne peut faire reposer le crâne sur ce plan visuel horizontal. Et Broca, qui n'avait à sa disposition pour dessiner que son stéréographe , fut contraint d'abandonner, dans la pratique, le plan visuel horizontal, qui lui donnait toute satisfaction théorique, mais qui avait le défaut de n'être pas, matériellement, assez solide et résistant pour les opérations manuelles nécessaires à l'emploi du stéréographe. Il dut donc se mettre à la recherche d'un autre plan horizontal. Et, après bien des essais, il proposa le plan alvéolocondylien déjà indiqué, vers 181 5, par Spix, en s'efforçant de démontrer quil n'est pas loin d'être parallèle au plan de la vision
xxxvni INTRODUCTION.
horizontale. L'emploi du stéréographe le contraignit donc à renoncer à un plan dont il proclamait l'absolue horizontalité pour se contenter d'un autre plan dont il connaissait l'infériorité.
En renonçant à l'emploi du stéréographe et des conditions techniques qu'il impose, nous nous débarrassons du même coup de l'obsédante condition de faire du plan horizontal de la tête un support pour le crâne.
Utilisation du plan de vision horizontale. — Je reprends donc le plan de la vision horizontale, le plan-étalon, qui s'accorde si bien, du reste, avec ce que nous avons fait pour le vivant.
On va voir que, grâce à des instruments nouveaux scientifiquement établis et à une technique facile et impeccable, nous réaliserons, par la photographie métrique, tous les desiderata que Broca, Topinard et leurs élèves ont vainement cherchés dans le plan alvéolo-condylien.
Nous avons, de plus, une unité absolue de méthode, qu'il s'agisse des vivants, de pièces ostéologiques ou d'objets quelconques.
Il y a là une méthode générale, dont on verra à chaque instant les utiles applications. Nous apportons non seulement une méthode nouvelle de craniométrie photographique, mais encore une méthode de mensuration photographique universelle applicable à tous les objets, et notamment aux pièces d'histoire naturelle de toutes les dimensions, depuis l'oiseaumouche jusqu'au mastodonte. C'est un changement complet de front pour l'utilisation pratique du dessin dans les sciences biologiques.
Notre méthode permet à tous les opérateurs — pour peu qu'ils suivent scrupuleusement notre technique — de reproduire, dans les mêmes conditions que nous, la même vue photographique avec les mêmes dimensions centimétriques. Nos images photographiques ont la précision d'une épure géométrique. Je me crois donc en droit d'affirmer que jamais, jusqu'ici, une aussi grande précision n'avait été obtenue.
PHOTOGRAPHIE CRANIOMETRIQUE. xxxix
Photographie craniométrujiie. — La photographie métrique des crânes présente, par conséquent, sur tous les appareils goniométriques quelconques l'avantage du dessin photographique impeccable et impersonnel sur tous les dessins à la main, si sujets à caution au point de vue de l'exactitude. De plus, les photographies métriques prises suivant notre méthode sont comparables entre elles, ce qui ne pourrait être réalisé avec des photographies prises au hasard, sans échelle préalablement fixée mathématiquement.
M. le D' Paul Topinard, dont l'autorité en matière d'anthropologie et spécialement de craniométrie est universellement reconnue, dit lui-même : « Les dessins stéréographiques, quelle que soit la précision de l'instrument, quelle que soit l'habileté manuelle de l'opérateur, ne valent rien pour la craniométrie et ne sont bons que pour la craniologie descriptive. Ils ne permettent pas de prendre les mesures directement sur eux; ils ne sont jamais assez rigoureux^. »
Après une telle, affirmation, il semble bien qu'il n'y a plus à hésiter.
J'ai montré, à l'aide de nombreuses planches, tout le parti qu'on peut tirer de la photographie métrique appliquée à l'étude des crânes.
Et je dirai, avec quelque fierté, que c'est la première fois qu'on publie autant de documents de ce genre, puisque nous avons photographié l\o[\ crânes sous quatre aspects différents, ce qui donne 1,616 dessins photographiques, plus 3 squelettes sous trois aspects différents. (Voir t. III, pi. 26 à io5.)
L'application de la photographie à la reproduction mathématique des objets scientifiques, et notamment des crânes, rendra le plus grand service aux travailleurs.
Le jour où ce procédé sera adopté pour les collections importantes internationales, il sera possible d'étudier et de mesurer chez soi toutes les pièces dont on pourra avoir besoin.
(1) Eléments d'anthropoloyie générale. Paris, i885, p. 257.
xl INTRODUCTION.
11 sera dès lors possible de collectionner des photographies métriques de crânes appartenant à certaines races qu'on ne peut étudier aujourd'hui, parce que ces pièces sont disséminées par petites unités dans les différents musées anthropologiques, comme on peut collectionner, dès maintenant, les photographies des tableaux de certaines écoles disséminés dans les différents musées de peinture du globe.
L'emploi de la phototypie permettra la diffusion, à bon marché, dans tous les laboratoires d'anthropologie des pièces importantes.
C'est dire que ces laboratoires devront posséder l'appareil spécial de photographie cà point de vue constant de 2 mètres. Cela permettrait des échanges incessants de documents précieux, sans compter que les pièces rares ou fragiles pourront ainsi échapper au danger de manipulations trop fréquentes. Enfin les clichés de ces collections, transformés en positifs pour projections, serviraient cà illustrer les cours de craniologie et formeraient ainsi un excellent appoint au matériel de cet enseignement.