IV. POPULATIONS DU GRAND CHACO BOLÏMEN
Les populations du grand Chaco sont peut-être les plus embrouillées de toutes celles de l'Amérique. D'Orbigny les classait parmi les Pampéens, et plusieurs ethnographes actuels les rattachent à la race brasilio-guaranienne. En attendant mieux, nous allons les mettre à part, sans étiquette, faute de renseignements suffisants.
On sait qu'on donne le nom de Chaco à une immense superficie comprise entre le Rio Salado (Juramento) au Sud et une ligne tirée de la Esquina à San Javier dans la province de Santa Fé, les fleuves Parana et Paraguay à l'Est, la province de Chiquitos et ses petites sierras au Nord, le versant oriental des Andes à l'Ouest : soit une superficie moyenne de 20,000 lieues carrées. C'est une sorte de petite Afrique centrale enclavée dans l'Amérique du Sud.
«C'est, dit Martin de Moussy (1), une plaine absolue, sablonneuse en quelques endroits, plus souvent argileuse, semée de bouquets de bois, de pâturages, de lagunes tantôt salées, tantôt douces, ici formées par les eaux pluviales, là produites par le débordement des rivières, et dont beaucoup se sèchent après la saison des pluies. Quelques-unes cependant constituent de véritables lacs permanents, dont le trop-plein se perd par l'évaporation ou se déverse, s'ils n'en sont pas trop éloignés, dans les rivières Pilcomayo, Bermejo et Juramento. L'extrême horizontalité du terrain fait qu'il n'y a qu'un très petit nombre de ruisseaux et que les moindres inondations s.'étendent à des distances considérables. »
Le Pilcomayo, en traversant le Chaco de l'Ouest au Sud-Est, le partage en deux parties : l'une au sud de cette rivière appartient à l'Argentine, c'est le Chaco austral; l'autre au nord du Pilcomayo, c'est le Chaco oriental; il appartient à la Bolivie.
(1) D' Martin de Moussy. Description geoyrapliique Je la Confédération argentine, t. III, p. 32 5 et suiv. Paris, 1860.
« Le Pilcomayo^ prend ses sources dans la Cordillère bolivienne, sur les hauts plateaux, au nord-ouest de Potosi, dans les provinces de Lipez, de Chichas, un peu aussi dans celle de Poopo. Il traverse les départements de Potosi, Sucre et Tarija et, avant d'atteindre les plaines du Chaco, reçoit de nombreux affluents dont le principal est le Pilaya.
« Je diviserai son cours en quatre parties : la première, depuis ses sources jusqu'à la Mission de San Francisco; la deuxième, fie cette Mission jusqu'au 2 3e parallèle; la troisième, du 2 3e au 2 4e; la dernière, enfin, du 1 4e au confluent du rio avec le Paraguay.
«Dans la première partie, le Pilcomayo est torrentueux, sinueux; il serpente encaissé entre les hautes murailles des contreforts de la Cordillère jusqu'à la Mission de San Francisco, un peu en amont de laquelle il forme le saut du Pirapo, en traversant la petite chaîne du Guarapetendi. Le docteur Crevaux, qui visita cette chute, reconnut que, jusque-là, le rio ne saurait être navigable, vu la rapidité de ses eaux et la quantité de roches qui en obstruent le lit. Son plan d'inclinaison descend de 4,ooo à 5oo mètres.
« Dans la deuxième partie et jusqu'à son embouchure, l'altitude décroît de 5oo à i5o mètres.
« Ses rives sont formées d'amas de sable dont la hauteur atteignait, en août et septembre 1 883 , c'est-à-dire à la saison sèche, 7 mètres au-dessus du niveau des eaux. Celles-ci s'écoulent doucement avec une vitesse de 1,800 à 2,000 mètres par heure sur un lit de sable aurifère. Elles sont limpides et dégagées de troncs d'arbres.
«De chaque côté, le rio est bordé de nombreuses forets de saules, de bobos, de gayaques; à la limite des plus grandes eaux apparaît une ligne de majestueux algarrobos, derrière lesquels se déroulent d'immenses plaines couvertes des plus riches pâturages.
(lj ThOUAR, loc. cit., p. C)0 et suiv.
«Ses eaux sont très poissonneuses. Au moyen d'aiguilles ou de clous, nous y péchions anguilles, bagres, palometas.
«Cigognes, canards, cormorans, spatules, flamants roses, grues, jabirus, ibis, marabouts, pluviers, bécassines, etc., tout un monde d'oiseaux aquatiques prospère sur ses bords.
« Entre la Mission de San Francisco et le 2 3e degré , ses berges vont sabaissant de plus en plus jusqu'à former, dans le territoire de Teyu et de Cavayu-Repoti , de grandes plages de fange et de sable. Dans les parages de Cavayu-Repoti, les eaux se divisent en deux bras, puis s'étalent en une large nappe dont le courant, en traversant cet immense banado, se replie sur lui-même au Sud pour reprendre ensuite sa course dans l'Est- Sud-Est. C'est là que Van Nivel, en 1 84 1, se vit obligé de revenir sur ses pas, persuadé que les eaux du rio se perdaient dans les plaines du Chaco.
«Dans la troisième partie, il prend un aspect absolument différent. Les eaux roulent avec la même vitesse et la même limpidité, sur un fond exclusivement sablonneux ou argileux, mais les berges s'élèvent, taillées dans des masses alluvionnaires et argileuses, jusqu'à 1 5 et 1 8 mètres au-dessus du courant; leur écartement atteint souvent 1,200 ou i,3oo mètres. En temps de crue, elles sont contenues entre les rives, mais leur masse détermine, dans les parois de ces roches meubles, des poches en demi-cercle dont le diamètre atteint souvent un demi-kilomètre.
« Leur vitesse moyenne est presque toujours uniforme et se maintient entre 1,800 et 2,000 mètres. La profondeur des eaux, en saison sèche, varie entre 1 m. 20 et 1 m. 5o.
« La végétation des rives est ici tout à fait différente : plus de saules, plus de bobos, sinon en petit nombre; des bois très durs et très denses les remplacent : algarrobù, algarobillo, acacia aroma, espinillo, pain sanlo, quebraclio, lusca, ehanar, mislol, espma de corona, etc., arbres de 5 à 8 mètres de hauteur, aux fleurs jaunes, aux branches tortueuses et toutes garnies d'aiguillons. Les pâturages sont riches et abondants.
« Dans la quatrième section , les rives du rio atlleurent presque toujours les eaux. La végétation se compose de plantes marécageuses et de quelques bouquets d'arrayan, de bobos et de saules. Les savanes disparaissent, d'immenses forêts de palmiers servent de refuge aux cerfs, aux tapirs, tamanoirs, jaguars, pumas, nandous, etc.; les serpents y foisonnent, et une grosse araignée velue et très dangereuse, la pasanka.
« Sur une largeur d'environ -i kilomètres, de chaque côté du rio, s'étendent des grands lacs habités par un nombre considérables de Tobas. Les Indiens du Pilcomayo ne savent point se servir de pirogues».
Le Chaco bolivien est donc compris entre la rive gauche du Pilcomayo au Sud et la province de Chiquitos au Nord. Les derniers chaînons des Andes et le Rio Grande ou Guapay le bornent à l'Ouest, tandis que le rio Paraguay est sa limite naturelle a l'Est.
La population du Chaco est exclusivement composée d'Indiens à peu près nomades. Quelques-uns cependant ont une sorte de centre où ils reviennent construire leurs huttes après des absences plus ou moins longues, motivées par la nécessité de chercher de nouveaux terrains de chasse et de pêche et de fuir les inondations.
Ils portent des noms différents; nous ne parlerons que des Malacos et des Tobas. Grâce à l'amabilité de M. Alfred Dereims, nous avons la bonne fortune de publier les photographies inédites, recueillies en 190/1 par M. J.-B. Vaudry au cours d'une mission de délimitation du Chaco bolivien, brésilien et argentin. Personne ne connaît mieux les populations du Chaco que M. Vaudry, et on comprendra, par l'importance des documents qu'il a mis à la disposition de la Mission, que je ne saurais trop remercier nos deux savants compatriotes de la preuve de confiance et d'amitié qu'ils ont bien voulu me donner.