LES QUECHUAS, D'APRES \. D'ORBIGNY
passe par l'abra du Cortaderas, passage élevé de 3,952 mètres, puis ce grand plateau s'abaisse vers la vallée du Suipacha, l'un des principaux affluents du Pilcomayo^.
Il ne semble pas que l'aire géographique indiquée par d'Orbigny se soit beaucoup modifiée depuis l'époque pourtant lointaine où il écrivait; on peut donc l'accepter. Il me paraît toutelois nécessaire de faire remarquer que le problème ethnique n'est pas absolument lié à celui de l'expansion linguistique. La pratique d'une langue a souvent été imposée par le vainqueur, et nous savons en effet que les Incas, d'une part, et les Espagnols, de l'autre, se sont efforcés de faire tlu quechua la langue générale de la moitié Ouest de l'Amérique, comme la chose a été tentée pour l'autre moitié orientale avec la langue guaranie.
L'opinion de d'Orbigny paraît acceptée par tous les voyageurs et les ethnographes; donc, pas de contestation relativement aux Quéchuas.
Il n'en est pas de même en ce qui concerne l'autre groupe de population que nous désignons sous le nom d'Aymaras.
Si nous résumons ce que d'Orbigny (2) dit des Quéchuas, nous verrons que leur couleur les place dans la même série d'hommes que la race pampéenne; que leur taille les met, au contraire, en rapport avec toutes les autres nations des montagnes, comme les Araucans; tandis que, par leur nez aquilin, par le reste de leurs traits, ils constituent un type différent des autres peuples du Sud, rapprochés seulement sous ce rapport des Aymaras, chez lesquels nous retrouvons des caractères identiques, sauf la couleur, à ceux de tous les peuples des plateaux mexicains. Celle analogie est-elle le résultat dune communauté de souche avec ce dernier peuple? ce dont on pourrait douter, en comparant leur langage et leur civilisation; ou n'est-elle plutôt qu'une suite de la conformité du lieu d'habitation chez les deux premières nations de l'Amérique ?
(1) Le chemin d'Uyuni à Jujuy dans l'Ar- los Cortaderos», puis Falzouri, Santiago
^entine, en passant par Humahuaca, se de Cotagaïta et Tupiza.
fait par Parcaxy, Tambo-Colorado , la côte (2) Cf. l'ouvrage déjà cité, L Homme
de Tchaqueri, appelée aussi l'«abra de américain, p. i4o.
AYMARAS
Voyons d'abord ce qu'en dit A. d'Orbigny :
Les Aymaras purs sont vêtus d'étoffes noires; les métis prennent des couleurs différentes, et surtout les plus vives. Les hommes n'ont rien d'extraordinaire : ils ont tous les cheveux longs, tombant en tresses derrière le dos, un caleçon de laine passant à peine le genou (1\ une chemise de laine [ccah.ua] par-dessus, un poncho [llacota) un peu plus long que la ceinture. Sur la tête un chapeau de feutre [tança) à larges bords, toujours une petite bourse [chuspa] suspendue au côté, où ils déposent leur coca; souvent ils portent une fronde [korahua) de laine, dont ils se servent avec beaucoup d'adresse. Leurs jambes sont nues, et ils ne sont chaussés que d'espèce de sandales [ojota^) consistant en une simple semelle à laquelle est attachée sur le côté une courroie qui passe en avant, entre le gros orteil, et en arrière audessus du talon.
Les femmes ont également les jambes nues et portent aussi des sandales. Elles ont, par-dessus leur chemise de laine, plusieurs jupons de laine plisséc [urco), placés les uns sur les autres ; c'est même un signe de richesse d'en avoir un grand nombre ; d'où il résulte que certaines femmes sont aussi larges que hautes. Au jupon tiennent des pièces qui remontent du côté du dos et sur la poitrine; ces pièces sont unies en avant et sur les côtés par deux grandes épingles d'argent nommées topos '3' ; sur le cou elles ont une pièce de tissu ( isallo) plus courte, mais placée comme les écharpes d'aujourd'bui en France. Non seulement cette pièce leur sert d'ornement, mais elle leur est encore utile pour porter sur le dos leurs enfants ou tel autre fardeau. Un topo la maintient en avant. Les cheveux pendent derrière le dos en un grand nombre de petites tresses, et la tête est couverte d'un immense chapeau des plus singuliers.
Ce chapeau figure un très grand cercle ou un carré souvent égal à la moitié de la taille de la personne qui le porte. La partie supérieure en est de drap noir ou de velours; le dessous, orné de tissus de soie de diverses couleurs. Cette coiffure, appelée montera, est la partie du costume qui paraît la plus étrange et donne un caractère particulier à l'ensemble, d'autant plus qu'il fait ressortir la petite taille de celles qui la portent et l'ampleur démesurée de leurs jupes. Les femmes de sang indigène mélangé d'espagnol, nommées
'"' L'usage do ce caleçon est antérieur la conquête. Aujourd'hui on leur donne
à la conquête; j'en ai acquis la preuve par quelquefois la tonne d'une cuiller. C'est
des statues. (\ oir Antiquités, pi. XI, ligure l'ornement que les Incas, dans leurs con-
d'en bas.) quêtes, ont porté parmi les peuples du Sud.
Los indigènes disent usutas. (Voir plus loin , p. 168 et i6y , les ligures
(3) Ces topo.i étaient très grands avant io3 et io4-)
10 LLS AYMARAS. I)' U'RKS V DORBICNY.
cholas^, ont également de grosses jupes, colles-ci de couleur et couvertes de rubans, et celte partie du costume se retrouve dans toute la classe moyenne de la société. Les femmes de cette classe remplacent la moulera par un chapeau d'homme, généralement de feutre blanc. [Voir lig. lu.] (Voyage dans l'Amérique méridionale, t. II, p. !\ 12.)
Le nom d'Aymara'2' était celui que portait, antérieurement même à l'existence de l'empire des Incas®, un peuple habitant non loin des rives du lac de Titicaca. Quoique le troisième roi inca, Lloque Yupanqui(", eût commencé à soumettre les Àymaras, les Incas ne revirent les monuments de Tiahuanaco que sous Maytacapac '■'', son successeur; et leur entière soumission n'eut lieu que sous le règne de Yahuar Huacac(6\ septième Inca. La dénomination d'Aymara, d'abord restreinte à une province, s'étendit bientôt à toute la nation qui parlait le même langage, et c'est ainsi que l'appliquent maintenant, dans le pays, les indigènes et les descendants des premiers Espagnols.
Si la nation Aymara avait été peu nombreuse, si elle n'eût pas couvert une très grande surface, son langage se serait mêlé à celui des conquérants, dont le principe était d'établir l'unité d'idiome dans leur empire (7) ; et il ne nous resterait peut-être qu'un nom à citer, comme pour une multitude d'autres peuples qu'on trouve dans les premiers historiens de la conquête. Elle a dû de conserver son idiome jusqu'à nos jours à ce qu'elle était des plus populeuses, au contraire, et qu'elle couvrait tout le plateau des Andes du 1 5e au 20e degré de latitude Sud.
Les Aymaras s'étendaient et s'étendent encore , du Nord au Sud , du 1 5" au 1 o*" degré de latitude méridionale, de la province de Tinta et de celle d'Aréquipa, en suivant le plateau des Andes, jusque sur tout le bassin de Paria et d'Oruro. De l'Est à l'Ouest, ils habitent du 69e au y 5e degré de longitude Ouest de Paris, ou, pour mieux dire, une surface irrégulière occupant tout le plateau des Andes et son versant occidental, depuis la chaîne orientale jusqu'à la mer; et plus exactement enfin, d'après les divisions actuelles, presque tout le département d'Aréquipa, les provinces d'Aymaras et de Paucartambo, de Cuzco (au Pérou), tout le département de La Paz et celui d'Oruro en Bolivie.
Leurs voisins sont : au Nord-Ouest, les Quéchuas ; à l'Est, les Tacanas, Apolistas, Mocéténès ; au Sud -Est et au Sud, les Quéchuas de Cochabamba, de Chayanta, de Potosi; puis, sur la côte au Sud, les Atacamas et les Changos.
(1) Voir ces costumes et ceux des Indiens <4) Idem, ibid., Liv. II, ch. xx,p. 58. purs, planche de costumes n° !\. <5' Idem, ibid. , Liv. III, ch. 1, p. 73.
(2) Cf. JJ Homme américain, p. i/|i- (6) Idem, ibid., Liv. IV, p. 120. C'est lui (,) Gaucilaso de 1, v Vegy, Coin, reaide qui conquit Carangas, etc.
los Incas, Liv. III, chap. x, p. 84. '' Idem, ibid., Liv. VII, ch. 1, p. 221.
ORIGINE DES INCAS. I l
A. d'Orbigny ajoute un peu plus loin (loc. cit., p. i44).
Pour les caractères physiques, les Aymaras ne diffèrent eu rien des Quéchuas : ils ont absolument la même teinte, la même taille médiocre, les mêmes formes raccourcies; et, comme ils habitent des plateaux encore plus élevés, c'est chez eux principalement que se remarque la longueur et la largeur de la poitrine. Leurs traits sont aussi, en tout, ceux des Quéchuas, avec lesquels ils partagent le caractère du nez aquilin et de tous les autres détails de la figure; en un mot, il est impossible de rencontrer une similitude plus complète que celle que présentent ces deux nations, qui ne diffèrent réellement que par leurs langages, lesquels néanmoins nous paraissent sortir d'une souche commune.
Telle est la théorie d'Alcide d'Orbigny, qui identifie d'une façon absolue, au point de vue physique, les Aymaras avec les Quéchuas.
Il y a sur ce point, à n'en pas douter, au moins une exagération qui s'explique par l'insuffisance de moyens d'investigation anthropométrique dont disposait la science au temps d'Alcide d'Orbigny. On verra plus loin que je ne conclus pas à une identification aussi absolue.
Si nous voyons mieux et plus loin que nos devanciers, il n'y a pas lieu de nous en prévaloir outre mesure. C'est à leurs travaux que nous devons nos progrès; nous sommes montés sur leurs épaules.
Sir Cléments R. Markham n'accepte pas la théorie de d'Orbigny : i° sur le lieu d'origine des Incas, et 2° sur l'origine du nom Aymara.
D'Orbigny dit que les Incas sont originaires des environs du lac Titicaca et qu'ils ont fait la conquête du Cuzco. M. Markham pense au contraire que les Incas sont originaires du Cuzco et qu'ils ont fait la conquête. des régions avoisinantes du Titicaca.
D'Orbigny et d'autres pensent que la famille royale inca parlait une langue spéciale qui serait perdue; mais Garcilaso de la Vega en cite cependant onze mots. Certains auteurs pensenl que cette langue royale des Incas ne serait autre que la langue
aymara. Or M. Markliam prétend que, de ces onze mots, les uns ne se retrouvent pas dans la langue aymara et que les autres appartiennent au quechua.
D'Orbigny, tout en reconnaissant entre les Aymaras et les Quéchuas la plus parfaite identité physique, en fait cependant deux nations distinctes, et il pense que les Aymaras sont originaires du Collao. M. Markham affirme que le nom « Aymara » appartient tout simplement cà un Ayllu ou tribu Quechua, qui se trouve dans une partie bien différente du Pérou et sans rapport avec les habitants du Collao.
C'est sur ce point contesté qu'il me paraît intéressant de citer les auteurs.