‹ Anthropologie bolivienneChapitre 86 sur 199 · C. — Supputation du temps · texte numérisé non relu

C. — Supputation du temps

Connait-on le mois lunaire? — R. A noter le mot quilla r. signifiant « mois >> ; quilla veut dire également «lune». Ils connaissent tous le calendrier, non jour par jour, mais par fêtes principales.

ETHNOGÉNIE.

On ne manque pas de me demander ce que je pense de l'origine de l'homme américain en général et des peuples que j'ai étudiés en particulier. Je m'empresse de déclarer que je me garderai bien de m'engager dans les querelles des monogénistes et des polygénistes ou dans le dédale d'hypothèses aussi ingénieuses que mal fondées qui encombrent la science.

En l'absence de tout document historique et avec les données géologiques que nous possédons à l'heure actuelle, il ne semble pas qu'il soit possible de rédiger, sur des bases scientifiques, un chapitre d'ethnogénie américaine.

La prodigieuse antiquité du genre homn en Amérique montre, à elle seule, la difficulté du problème à résoudre et invite les auteurs à la modestie. Sans doute, il est probable, il est même certain que des communications humaines ont eu lieu entre le nouveau et l'ancien continent. Les uns les font remonter aux époques géologiques, les autres les placent aux temps historiques.

Pour ce qui est des temps géologiques, il est peut-être prudent d'attendre des éléments nouveaux pour se prononcer en toute connaissance de cause; car la science n'est pas encore en état de dire quoi que ce soit de vraiment péremptoire. Les explorations géologiques de mon vaillant ami et collaborateur, Georges Courty, à travers les régions du Lipez et du Titicaca ont évidemment apporté, sur ces points spéciaux, des documents de premier ordre. Observateur consciencieux et sagace, ne livrant rien au hasard de l'imagination et ne faisant état que des faits scientifiques dûment observés et contrôlés, M. Courty serait le premier à protester si je voulais l'obliger à solutionner le problème de la constitution géologique des Amériques.

Assurément il serait très agréable de tracer sur une carte les voies de pénétration probables des immigrations humaines.

ETHN0GEN1E. 231

Mais nous n'en sommes pas encore là, et tout ce qu'on peut faire, c'est d'esquisser les communications possibles des continents entre eux. Les dernières acquisitions de la géologie nous permettent seulement de dire : i° que les terrains primaires américains semblent se rattacher au continent Sud-Africain. Au point de vue géologique, ces deux parties du monde géographique me paraissent se relier entre elles; 2° que les terrains secondaires jurassiques rencontrés par M. Courty à Caracoles peuvent être rapprochés des mêmes terrains jurassiques du sud et de l'est de la France. Mais il faut faire remarquer que l'homme n'existait vraisemblablement pas encore.

En ce qui concerne les périodes tertiaire et quaternaire où la présence de l'homme est probable en Amérique comme ailleurs, on peut faire remarquer que la région de l'Alaska, qui continue à s'effondrer pendant le pleistocène, a pu servir de terrain de communication entre les continents asiatique et américain. Le Nord-Amérique paraît se raccorder à l'Europe pendant l'éocène; le Sud-Amérique, d'après les découvertes de M. Courty au sud de Santiago du Chili, était en relation par la mer Stampienne avec les régions du Vicentin. Il est aussi permis à l'aide de la faune de relier le bassin méditerranéen à la région des Antilles pendant l'époque tertiaire oligocène.

C'est à peu près tout ce que nous enseigne la géologie, à l'heure actuelle.

Nous ne sommes pas non plus en état d'affirmer si nous devons rattacher les populations existantes à des types déjà connus, ou s'il faut constituer une entité spéciale avec l'homme ou les hommes américains.

On voit que nos connaissances ethnogéniques générales ne sont pas encore très avancées.

En ce qui concerne les temps historiques, nous ne sommes pas beaucoup mieux documentés. Néanmoins, sans parler de la légendaire Atlantide de Platon (I), tout le monde a entendu

(l) Voir l'intéressante explication de lettres de Lyon, i883,fase. 1), qui place E. Berlioux ( Annuaire de la Faculté des l'Atlantide au Maroc.

232 ETHNOGENIE.

parler des incursions des Scandinaves qui seraient venus jusqu'à la grande île de Long-Island , en face de New-York. On pense rgalement que les Asiatiques : Chinois, Japonais, Sibériens, Mongols, etc., connaissaient les terres orientales vers lesquelles leurs navires on leurs traîneaux auraient souvent abordé. Mais il faut convenir que toutes ces expéditions maritimes ou terrestres, voulues ou simplement dues au hasard de la navigation, des courants et de la tempête, ont été faites par des navigateurs peu nombreux et généralement célibataires. Dès lors, sont-elles bien de nature à peupler un continent aussi étendu que celui des deux Amériques? C'est peu probable.

Or nous savons de source certaine que les premiers explorateurs abordant en Amérique à la suite de Colomb trouvèrent une population relativement assez dense, aussi bien dans les îles que sur le continent. Les découvertes de ces navigateurs, si importantes au point de vue géographique, ne nous fournissent cependant aucun éclaircissement au point de vue ethnogénique.

Si la géologie nous prouve quelque jour que l'Amérique se rattachait à l'Europe, l'Asie ou l'Afrique, le problème aura fait un pas important. On a bien invoqué à l'appui de cette thèse la curieuse symétrie observée dans les contours des deux faces continentales que baigne l'Atlantique : les terres proéminentes d'un côté correspondent en effet à des golfes de l'autre côté. C'est ainsi que la courbe arrondie du Brésil se trouve en face de l'angle rentrant du golfe de Guinée et que la mer des Antilles fait face an promontoire du Sahara. Mais tout cela n'est encore qu'une hypothèse ingénieuse qui reste à démontrer.

Le mystère du peuplement des Amériques est donc encore impénétrable. Au surplus, nous engageons le lecteur à prendre connaissance du chapitre sur l'origine des Américains, rédigé par M. de Nadaillac(1), et des travaux plus récents de G. de Mortillet(2\ de G. Brinton(3) et de beaucoup d'autres.

n) L Amérique préhistorique , Paris, i883, p. 522. — (2) Bulletin de In Société anlliropoioijiqncjte Paris, 185)7, p. 4d8-/|5i. — (3) The American race, New-York, 1891; Introduction , p. 1 7-58.

DÉMOGRAPHIE

Page 1