PRÉFACE
La Psychologie, telle qu'on l'enseigne en France, me semble trop exclusivement renfermée dans le cercle des phénomènes internes : l'intelligence des faits de cette nature n'aurait qu'à gagner en se rattachant aux phénomènes corporels qui leur sont connexes.
Tout en maintenant fermement la distinction bien tranchée de ces deux ordres de faits, j'ai donc cru devoir en signaler souvent la liaison. C'est une des raisons pour lesquelles j'intitule ce livre : De l'Anthropologie, quoique cependant le point de vue psychologique prédomine de beaucoup.
Du reste, la division la plus étendue de l'Anthropologie n'est point celle que je donne ici : car je ne traite dans cet ouvrage qu'une partie de l'Anthropologie générale, savoir : la partie spéculative. Il y a donc aussi une Anthropologie
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pratique générale , qui n'est autre chose que la description des mœurs, envisagées sous leur aspect commun, ou abstraction faite des circonstances qui leur donnent une physionomie particulière. L'Anthropologie pratique générale a donc pour objet les mœurs humaines, et non celles d'un peuple^ d'un temps, ou d'une certaine civilisation.
Elle diffère ainsi : l** de la Morale, qui ne décrit point les mœurs, mais qui détermine les règles a priori de la volonté ; 2° de l'Anthropologie spéciale , qui fait connaître les caractères distinctifs des mœurs des différentes nations et des différents siècles.
Nous espérons donner plus tard l'Anthropologie pratique générale, et l'Anthropologie spéciale tant spéculative que pratique. Aujourd'hui, notre tâche se borne donc à l'Anthropologie spéculative générale.
Nous devons dire un mot de la manière dont nous avons cru devoir exécuter cette entreprise.
L'ouvrage nous a paru se diviser naturellement en deux parties, suivant que l'étude de l'ame a pour objet des phénomènes, des intuitions ou des conceptions; c'est-à-dire suivant qu'elle peut être faite par les sens ou par la raison; suivant encore qu'il s'agit d'états, de manières d'être réelles de l'ame, ou de ses manières d'être conçue. De là notre division en Psychologie expérimentale et en Psychologie rationnelle pure.
Et comme les faits de conscience sont étroitement liés aux faits physiques, les phénomènes spirituels aux phénomènes corporels, nous avons cru devoir distinguer dans
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riiomme, sous le titre commun de vie, quatre ordres de faits assez nettement tranchés en apparence, et comme superposés Içs uns aux autres, de manière à former comme quatre sortes de vies dans un seul être.
On retrouve, en effet, dans l'homme : 1^ les phénomènes de la vie physique ou cosmique universelle , qui se montrent isolément dans le règne minéral ; 2*^ les phénomènes de la vie végétative, qui se trouvent unis à ceux de l'ordre qui précède dans le règne végétal ; 5*' les phénomènes de la vie animale, joints aux deux vies inférieures dans les animaux; U^ enfin les phénomènes de la vie rationnelle pure, qui sont comme ajoutés aux trois autres, qui ne se voient que dans l'homme, et qui sont peut-être le seul genre de vie de certains êtres que nous ne connaissons point. Dieu excepté mais qui ne sont pas démontrés impossibles.
Si nous avions cru devoir procéder synthétiquement dans l'étude de ces quatre ordres de phénomènes, nous aurions débuté par ceux du plus bas degré, par la vie cosmique, et nous aurions fini par la vie humaine proprement dite, après avoir passé par les vies végétative et animale. Mais l'homme ne se construit pas ainsi sous nos yeux : il nous est donné tout entier ; en sorte que pour le reformer synthétiquement par la pensée, soit en montant, soit en descendant, il faut déjà l'avoir analysé.
Sans doute, nous aurions pu faire une première et superficielle analyse, ou plutôt une division des quatre vies, et ensuite étudier chacune d'elles analytiquement encore, en commençant par la plus simple et la plus humble, et
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en nous élevant à la plus composée et la plus noble. Mais deux raisons nous ont déterminé à ne point suivre cette marche, quelque attrayante qu'elle nous ait paru par sa simplicité même et par l'intérêt croissant qui s'y rattache: c'est que la vie animale ne peut être bien connue que par comparaison, par analogie avec la vie de l'homme, dont elle n'est qu'un pâle relief. La sensibilité, Tintelligence et l'activité se dessinant bien plus nettement en nous que dans la brute , c'est là qu'il faut les étudier d'abord , afin de pouvoir en saisir plus facilement les dégradations et les nuances dans des êtres inférieurs. Il en est de même de la vie végétative considérée dans l'animal et dans la plante : elle est bien moins saillante ici que là; c'est donc dans l'animal qu'il faut l'étudier d'abord, puisqu'elle se trouve si réduite, si imparfaitement accusée dans la plante. Les analogies sont bien plus faciles à trouver en allant du plus sensible au moins sensible, qu'en procédant de la manière contraire. L'autre raison qui nous a décidé à prendre la marche dont nous parlons, c'est que notre ouvrage, devant avoir un caractère bien plus psychologique que physiologique, nous a semblé devoir aussi présenter la vie humaine proprement dite sur le premier plan.
Cette expression de vie humaine, par opposition à r?> animale, semble ne devoir s'entendre que des phénomènes et des facultés qui distinguent l'homme de la brute. U en serait effectivement de la sorte, si l'on pouvait tracer une ligne de démarcation rigoureuse entre les facultés qui n'appartiennent qu'à l'homme et celles qui lui sont communes avec l'animal, entre le degré d'énergie qui distingue ces dernières dans la bête et dans l'homme. Mais comme cette