DES DIFFÉRENTS MOMENTS DE LA PASSION
Les moments divers de la passion sont indéfinissables, quoiqu'on puisse, du reste, en décrire les signes physiques; ce que nous ferons plus tard. Encore ces signes n'ont- ils lieu que dans telle et telle passion déterminée, et non dans la passion en général : car la passion n'existe pas avec ce dernier caractère. On peut dire cependant que, de même que toutes les passions ont quelque chose de commun, de même il doit y avoir des phénomènes physiques communs. Cela est vrai sans doute; mais ce qu'il y a de commun est précisément ce qu'il y a de moins sensible, de moins frappant dans le phénomène total : en sorte que la véritable place de cette partie de l'anthropologie est peut-être dans la description des vices et des vertus. Cependant, un traité de psychologie purement descriptif serait incomplet s'il n'en contenait rien. Nous en dirons donc quelque chose, mais en nous bornant à un petit nombre d'observations sur les différents moments de la passion.
Nous avons déjà remarqué que la joie et la tristesse ne sont point un moment spécial de la passion : c'est un élément qui se joint à tous les autres, et les rend complexes. La joie accompagne l'amour, l'espérance, et souvent le désir, ainsi que la satisfaction d'être délivré du mal. La tristesse accompagne, au contraire, la haine, la crainte, l'aversion et le regret.
Si l'amour ne devait pas être distingué du désir, on pourrait dire, avec Descartes, que c'est comme un mouvement de l'ame qui nous unit de volonté (de cœur nous semblerait bien plus juste, la volonté n'est pour rien dans l'amour) à un objet, de manière à ne former avec lui qu'un tout. Et, suivant que les parties de ce tout sont égales l'une à l'autre, ou que l'une est plus forte et l'autre plus faible, il y a amitié, ou simple affection, ou dévouement. L'amour est jouissance dans autre chose, avec oubli de soi plus ou moins prononcé, depuis le dévouement jusqu'à l'égoïsme.. — La haine est le contraire de l'amour. — Le désii' est comme un effort de l'ame pour s'unir à un objet et en jouir. — Vaversion est, au contraire, comme un effort de l'ame tendant à éloigner de soi un objet qui fait
souffrir Vespérance implique l'idée d'une chose
propre à flatter la sensibilité, et la possibilité de l'obtenir. — La crainte implique l'idée d'une chose dont nous redoutons l'influence, et d'autant plus qu'elle est plus probable et qu'elle serait plus fâcheuse.
RÉSUMÉ DES PRINCIPAUX POINTS TRAITÉS DANS CE CHA- PITRE^ ET CLASSIFICATION DES PASSIONS.
Le mot passion est très -vague dans notre langue. Il signifie tantôt les affections de l'ame {affectus animi , 'uâ.êii y, tantôt la réaction qui a lieu en conséquence de ces affections; tantôt, et le plus souvent, ces deux choses à la fois.
Le mot passion, entendu dans le premier sens, peut se réduire au plaisir et à la peme.
Entendu dans le second sens, il désigne : 1** le fait de goûter le plaisir présent, et la joie qui l'accompagne; Vespérance et le désir du plaisir absent; la crainte d'en être privé; le regret du plaisir passé; et, dans tous les temps, Vaynour de ce qui nous est agréable ; 2*^ Veffort pour se soustraire à la peine actuelle; la tristesse qui accompagne cette peine; la résignation à la supporter; Vespérance d'en être délivré; la crainte d'un mal possible; l'espérance qu'il n'arrivera pas ; la joie d'être délivré d'un mal passé; et, dans tous les temps, Vaversion pour le mal.
Le mot passion, entendu dans le troisième sens, c'est-à-dire dans le sens passif et actif tout à la fois, comprend les phénomènes de l'un et de l'autre ordre. Mais il n'y a proprement passion, dans le sens vulgaire du mot, qu'autant que la réaction est portée à un certain degré.
On voit, par ce qui précède, que le mot passion, entendu dans le sens large, comprend, outre les phénomènes qui lui sont propres , ceux de la sensibilité, de l'instinct, de l'inclination, et ceux de l'habitude même, entendus dans le sens le plus large. Mais, d'un autre côté, on peut cependant la distinguer : V de l'instinct, en ce qu'il y a connaissance en elle : car c'est en vertu de la con~ naissance qu'il y a, d'une part, joie, espérance, désir et amour; et, de l'autre, tristesse, crainte, aversion, haine; 2^ de l'inclination, en ce qu'elle n'est pas passive comme elle, et que l'activité est
plus forte dans la passion que dans rinelinatfon ; 3® de l'habitude, en ce qu'elle en est la conséquence, et qu'elle ne s'entend pas, d'ailleurs, de l'habitude active.
Du reste, il faut remarquer que les phénomènes de la passion, dans la réaction du désir et de l'aversion, se compliquent par des phénomènes de l'ordre moral, suivant la nature de l'objet de la passion, c'est-à-dire suivant qu'il est inorganisé ou organisé, sensible, intelligent et moral. Il n'y a proprement amour ou haine que par rapport à cette dernière classe d'êtres. Le désir et l'aversion se rencontrent plus particulièrement dans les autres classes.
L'amour est la délectation dans le bien-être d'autrui, surtout quand nous pouvons en être les auteurs. La haine est le contraire. Elle s'appelle vengeatice quand elle nous pousse nous-mêmes à faire du mal à autrui parce que nous en avons été ou que nous croyons en avoir été offensés.
Observons encore que l'imagination peut, jusqu'à un certain point, rendre le passé et l'avenir présents; mais que, comme le plaisir et la peine ne sont alors qu'en idée, il n'y a pas proprement jouissance ni souffrance, mais seulement joie et tristesse.
La passion proprement dite n'est ni égoïste, ni non-égoïste, puisque tous les mouvements qui la constituent sont fatals et inévitables, posé les circonstances qui les font nailre.
Mais nous pouvons être égoïstes ou généreux en réalisant les actes que la passion sollicite de notre
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volonté. On est égoïste, suivant qu'on est indifférent, et surtout qu'on est hostile à la sensibilité d'autrui, ou qu'au contraire on sent pour ainsi dire par ses semblables, en un mot, suivant qu'on n'a pas de sympathie pour eux, ou qu'on en éprouve; mais l'égoisme ne tombe proprement dans le domaine de la morale qu'autant qu'il se traduit en action extérieure accompagnée d'intuition. Jusque là il n'y a qu'une nature plus ou moins heureuse, plus ou moins sociable.
Mais on a demandé si la sympathie n'était pas encore de l'égoisme ; si celui qui aime les autres, qui leur fait du bien , parce qu'il souffre de leurs souffrances et jouit de leurs jouissances , n'était pas encore un égoïste. Oui et non, suivant le sens qu'on attache à ce mot. Dans tous les cas, cet égoïsme est essentiellement social, et doit être excité autant que possible , tandis que l'autre , au contraire , est anti-social, et doit être étouffé le plus possible.
Deux phénomènes dont les résultats sociaux sont si opposés, devaient avoir des noms différents, parce qu'ils devaient être envisagés tout diversement. Aussi le peuple, qui fait les langues et qui les fait spontanément ou sous l'inspiration même de la nature, a-t-il flétri l'un de ces égoïsmes, et fait l'apothéose de l'autre.
Les passions ne diffèrent que quant à leurs objets; et, comme ces objets sont d'espèces très-diverses, il y a dans les langues une foule de dénominations servant à indiquer les passions. Nous c'asierons les passions suivant qu'elles se rappor-
tent à telle ou telle capacité sensible. Si cette division des capacités est juste, toutes les passions doivent pouvoir entrer dans ce cadre. Ainsi, se rapportent :