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OBSERVATIONS GÉNÉRALES

l** La passion varie suivant que son objet est plus ou moins parfait, plus ou moins rapproché de la nature humaine, c'est-à-dire suivant qu'elle se rapporte à un

a) Etre inorganisé,

6) Organisé (plante),

c) Organisé et vivant (animal),

'd'homme à homme, de nation à nation.

d) Organisé vivant et pensant J*^'"" '"''"^'■*^ '^^ ^* ^'™"'*'

ou d'une corporation à un autre, d'ami à ami.

L'amour n'a guère lieu, par exemple, que pour nos semblables. Il en est de même de la haine.

2*^ La liberté ou l'activité volontaire a lieu tant dans la passion telle qu'elle a été formulée en dernier lieu, que dans le désir, qu'on pourrait définir : un appétit avec conscience et volonté.

3° Les animaux, n'ayant que des instincts et point ou peu d'intelligence des fins auxquelles tendent leurs mouvements, ne peuvent ni désirer ni vouloir avec réflexion. Ils n'ont d'ailleurs ni joie, ni tristesse, ni regret, ni satisfaction, ni espérance, ni crainte, dans le sens propre de ces mots. Ils sentent, appètent et se meuvent instinctivement : voilà tout.

A° Le temps affaiblit en général les passions.

^^ Si la volonté n'a pas d'action directe sur elles, excepté sur le désir, elle en a du moins une indirecte , en ce sens qu'on peut souvent éviter ou rechercher les occasions propres à les faire naître. Les exercices corporels, les voyages, les travaux appliquants, tout ce qui est propre à distraire, peut être utilement employé pour affaiblir les passions violentes.

6° Les passions varient suivant un assez grand

nombre de circonstances; cette variation peut tendre :

a) A l'exagération;

6) A l'affaiblissement;

c) A la transformation de la passion, ou plutôt à la substitution d'une passion à une autre.

T** La passion en elle-même est légitime ; elle a son état normal qu'il faut reconnaître, et qui doit servir de règle dans la direction difficile des passions.

8** La sensibilité, l'intelligence et l'activité, c'està-dire toutes nos facultés, étant enjeu dans la passion, on en conçoit la force. Mais cette force varie suivant les circonstances objectives, subjectives et objectives tout à la fois. Il est clair, d'abord, que tous les objets que nous pouvons désirer ne sont pas également propres à nous passionner. Il n'est pas moins certain que la force de la passion dépend :

a) Du tempérament;

6) De l'âge;

c) De l'irritabilité;

d) De la force et de la vivacité de la fantaisie ;

e) De l'attente du plaisir ou de la crainte de la peine :

f) Des obstacles;

g) Du nombre des idées et des désirs qui s'associent;

h) De la soudaineté de leur apparition; ^) De l'éloignemerit de l'objet désiré, car la distance exalte quelquefois le désir à la faveur

de l'imagination, surtout si ce désir est déjà fort; la réalité peut, au contraire, être très -propre à l'affaiblir, parce qu'alors l'imagination n'a plus la même liberté dans sa carrière;

k) De l'incertitude, de l'indétermination, et de l'obscurité, toutes choses qui peuvent servir aussi à exalter le désir, à l'aide encore de l'imagination;

/) De l'habitude;

m) Du régime.

9** Les passions en elles-mêmes sont bonnes, nécessaires même. Il suffit, pour s'en apercevoir, de supposer leur non-existence, et detirerla conséquence de cette hypothèse. L'humanité serait d'ailleurs défigurée. La passion ne devient, du reste, louable ou blâmable qu'autant que les actions qu'elle porte à faire sont conformes ou contraires à la raison morale. Elle peut détruire le principe des plus grandes choses que l'homme soit capable de faire; et peut-être ne serait-il pas difficile de démontrer que c'est à la passion qu'on doit les traits les plus honorables pour l'humanité.

10^ Il ne s'agit donc pas de détruire les passions, la tâche serait impossible et insensée : il n'est question que de les régler. Or elles ne peuvent l'être par elles-mêmes ou par la sensibilité : il faut donc qu'elles le soient par la raison, et par une raison qui ait son principe ailleurs que dans la sensibilité, c'est-à-dire par la raison morale.

Les passions, considérées par rapport à leur objet, peuvent du reste se distinguer en supérieures et en inférieures, suivant qu'elles se rapportent à

des besoins nobles de Tame, tels que le beau, le bon, le vrai, ou qu'elles ont pour but la satisfaction des appétits corporels. Ce sont surtout ces dernières sortes de passions qui tendent à l'avilissement de l'homme, à faire triompher en lui l'animalité.

11° La passion, considérée en elle-même, n'est ni morale, ni immorale; elle n'est que naturelle : elle ne commence à prendre un caractère moral que par l'assentiment au désir, et surtout par l'exercice de la volonté. Le désir est à l'inclination, à l'appétit avec conscience et intelligence, ce que l'assentiment est au jugement. Jusque-là la passion n'est pas devenue personnelle; elle n'est qu'un phénomène spontané, fatal même à certains égards.

12° On s'est demandé si l'amour de soi n'est pas le principe de toute passion. Si par principe on entend le premier phénomène de la passion , il est évident que non; si l'on entend, au contraire, que l'amour de soi est la raison pour laquelle on aime autre chose, le mot amour de soi exige alors une explication. Nous ne pouvons pas ne pas aimer ce qui nous est agréable; nous ne pouvons pas ne pas aimer la sensation que nous en éprouvons : car ne pas l'aimer serait ne pas la trouver agréable, ce qui est contradictoire. Aimer ne peut donc signifier ici que sentir agréablement ; ce que nous aimons proprement, c'est ce qui nous occasione la sensation. Nous ne nous arrêtons à la sensation que pour la goûter : nous nous y complaisons. Notre réflexion en matière de sensation ne

va pas plus loin. Nous ne nous occupons point du nous, du 7noi abstrait : il n'est donc pas l'objet d'un amour proprement dit. On ne peut donc pas dire, en ce sens, que l'amour de soi joue quelque rôle dans la passion : ce que nous aimons, c'est l'objet de la passion, mais, il est vrai, à cause de l'état de plaisir qu'il nous procure. Ce qui a fait croire à quelques moralistes qu'il n'y avait pas toujours retour spontané sur nous-mêmes dans l'amour, c'est-à-dire pensée à l'état de plaisir que peut nous procurer l'objet aimé, c'est qu'il est des circonstances où l'amour semble un oubli de soi-même au profit de l'objet aimé, dans le cas encore où cet objet ne peut exercer sur nous aucune influence : par exemple, l'affection que nous portons aux morts , à des personnages imaginaires , etc. Mais dans tous ces cas, l'imagination donne une sorte d'existence aux personnes qui ne sont plus , ou qui n'ont jamais été : nous nous mettons en rapport avec elles par la pensée, ou nous nous concevons à leur place ; en sorte qu'il en résulte un sentiment, ou plutôt l'idée d'un sentiment possible, qui fait que nous les aimons par cela même. Quoique l'amour ne soit que la conséquence d'un plaisir passé, présent ou futur, on ne peut cependant pas le taxer d'être intéressé : il n'est que naturel, fatal, et nullement le fruit d'une spéculation. En effet , l'amour n'est point libre : on n'aime point par calcul, mais par impulsion. S'il y avait calcul, il y aurait réflexion, et par conséquent point de passion. — La passion est réaction spontanée.

L'amour peut être un besoin, surtout dans la reconnaissance; mais ce besoin, pas plus qu'aucun autre, n'a rien de calculé.

Tout intérêt qui n'.est point calculé n'en mérite pas le nom : c'est celui de la nature, ce n'est pas le nôtre.

Il est donc impossible qu'il y ait intérêt dans l'amour passionné : on n'aime réellement pas pour soi, parce qu'il n'y a pas réflexion délibérée; on aime parce qu'on est porté à le faire, et non parce qu'on se dit qu'il faut ou qu'on veut aimer. Tout ce qu'on peut faire pour aider à l'amour, pour en préparer l'avènement, c'est de rechercher dans un sujet les qualités qui pourraient le rendre aimable. Si on les trouve, on l'aimera à cause de ces qualités, mais non parce qu'on a voulu l'aimer : car si, au lieu de trouver des qualités propres à le faire aimer, on n'en avait trouvé que de haïssables, on aurait beau vouloir l'aimer, on n'en pourrait venir à bout. Aimer par intérêt seulement est donc impossible : ce retour seul tuerait l'amour et ferait naître le calcul. Je ne veux pas dire pour cela que nous aimions autre chose que ce qui nous plaît, mais uniquement que nous ne l'aimons pas à titre de simple instrument de notre bien-être, comme nous aimons les choses. Lors même qu'il nous est agréable, et que nous ne l'aimons que par cette raison, nous ne pensons pas qu'il est pour nous un instrument de plaisir : l'amour a une condition, mais point de motif, parce que ce n'est pas un acte du moi personnel, de la volonté, mais de notre nature.

II n'y a donc pas à rougir de ce qu'on appelle assez improprement amour de soi dans la passion : il n'est pas l'ëgoïsme, quoiqu'il en porte le nom dans le monde.

L'idée de n'aimer que soi en aimant autrui hu milie, afflige, irrite même, et la nature se soulève, parce qu'on la calomnie.

On a confondu l'amour de soi, qui n'est abject, hideux , coupable même , que dans la passion calculatrice, avec les sublimes instincts des émotions morales.

Comment, malgré toutes les langues et contre la conscience universelle, soutenir qu'on n'aime que soi dans tout amour? Ah! qu'il est sublime alors, cet amour qui ne respire que le bonheur d'autrui ! Faut-il faire un crime à la nature d'avoir su nous rendre heureux du bonheur de nos semblables! Combien ce bonheur passionné, si c'en est un , est trop rare ! Toute cette question se résout facilement par l'analyse du fait de l'égoïsme et par celle de Tamour d'autrui. — Est égoïste celui qui se fait fin pour autrui, et qui voudrait par conséquent faire de tout le monde un moyen pour lui-même. L'amour d'autrui consiste, au contraire, à se faire moyen pour ses fins, à être heureux du bonheur qu'il goûte. C'est, comme le dit Leibnitz, felicitate aliéna delectari.

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