‹ Anthropologie spéculative générale (volume 2)Chapitre 44 sur 70 · I. Sensibilité · texte numérisé non relu

I. Sensibilité

V La réceptivité externe, quoique s'exerçant par le même nombre d'organes dans l'homme et dans l'animal, est plus délicate ou plus puissante chez l'un ou chez l'autre , suivant l'espèce d'animaux que l'on compare avec l'homme, et l'espèce de sens dont il s'agit.

2° Les sensations internes maladives ou autres paraissent moins nombreuses chez l'animal que chez l'homme.

3** Les sensations en général, externes ou internes, toutes choses égales d'ailleurs, sont moins vivement senties par l'animal que par l'homme.

IL Entendement :

1" L'animal est capable d'une attention spontanée, mais non d'une attention réfléchie.

2° Il abstrait négativement et d'une manière grossière, en ce sens, que son abstraction ne porte pas sur les qualités des objets distinguées les unes des autres, ni toutes ou quelques-unes distinguées

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de ia substance qui les revêt. Il ne retient point ces abstractions, parce quii ne leur donne aucune fixité par la parole.

3*^ Il ne compare pas; mais il se fait dans son intelligence des associations d'intuitions, et il est frappé diversement, sans qu'il se fasse aucune notion de la diversité en général, du nombre, du volume, etc.

4** N'abstrayant point à proprement parler, puisqu'il ne détache pas les unes des autres les diverses qualités des choses, puisqu'il ne les sépare point de leur sujet, qu'il ne les nomme point, il ne généralise pas davantage. Ce qui porterait faussement à croire qu'il en est autrement, c'est l'association des intuitions.

5" Il a des souvenirs intuitifs ou de l'imagination reproductive; mais il n'a pas d'imagination poétique ou créatrice, parce que, n'abstrayant point, il ne peut combiner les intuitions de manière à composer des ensembles nouveaux.

6^ L'association des intuitions explique, chez l'animal, tout ce qu'on serait tenté de rapporter à la généralisation, au jugement, et à l'induction.

lïl. Raison. L'animal ne possède pas cette capacité; il n'a ni les conceptions ontologiques générales, ni celle du moi, ni celle de la matière, ni celle du tout cosmique, ni celles de rapport, de temps, d'espace, de nombre, de vérité et d'erreur, de justice et d'injustice , de bien et de mal , de beau et de laid, etc.

IV. Sentiments. Il n'en possède aucun, puisqu'il manque des conceptions qui en sont la raison.

Il n'est pas mieux doué sous le rapport des facultés composées ou des qualités de certaines facultés qu'on appelle dans la langue commune : esprit, sagacité, pénétration, subtilité, profondeur, étendue, originalité, invention, génie, goût, talent, bon sens, sens commun, capacité, conception, intelligence, jugement, raison, etc.

Il ne rit point non plus ; autre preuve qu'il manque des idées qui font rire. Il ne sourit pas davantage , parce qu'il n'a pas les sentiments qui provoquent cet état. Cependant un grand nombre d'animaux donnent à leur physionomie et à tout leur corps une certaine expression qui tient de la bonne ou de la mauvaise humeur, d'une disposition bienveillante ou malveillante. Les autres animaux s'y trompent même moins que l'homme.

V. Conscience et réflexion. L'animal manque également de cette capacité et de cette faculté. Il n'est donc pas une personne, pas un être moraJ. C'est pour cette raison qu'il est ijicapable de se suicider.

VI. Instinct, il est doué d'instinct au plus haut degré : cet instinct est diversement déterminé suivant les espèces. Aîais une preuve, entre mille autres, que l'instinct est dépourvu de raison (sinon de perception, et par conséquent d'intelligence dans l'animal), c'est qu'il se manifeste encore dans des circonstances où son but doit évidemment être manqué, et suivant des lois invariables pour chaque espèce dans les mêmes circonstances extérieures. C'est ainsi (jue l'oiseau femelle, enfermé seul dans une case, fait un nid

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pour recevoir des œufs qu'il ne pondra pas; c'est ainsi que l'abeiîie ne s'aperçoit pas que l'homme lui dérobe son miel ; que le clievaî et le bœuf ne remarquent point la destinée de leurs semblables, ou la leur propre, entre les mains de l'homme ; que la poule cherche à couver des œufs qu'elle n'a pas pondus; que l'araignée fait sa toile dans nos habitations mal sûres pour elle, etc.

VIÏ. Locomotion. Celte faculté existe à des degrés très-divers dans l'animal suivant les espèces; mais l'exercice en est proportionné dans chaque individu, toutes choses égales d'ailleurs, au degré du besoin. L'animal ne se meut pas par pure curiosité comme l'homme; il ne sait pas même ([u'il se meut, ni pourquoi : car, n'ayant pas les conceptions d'espace et de temps, il ne divise ni l'un ni l'autre; il n'y a pour lui ni point de départ, ni point d'arrivée. C'est nous qui jugeons ainsi ses mouvements, mais pas lui. Nous disons de même qu'il est jeune ou qu'il est vieux ; mais il ne se juge point dans cet état ; il peut tout au plus sentir les états qui sont la conséquence de Tàge.

\lll. Langage. J\ ne parle^oint, parce qu'il n'abstrait pas, ne généralise pas, ne conçoit point de rapports, et surtout parce qu'il ne se sait pas, ne réfléchit pas, c'est-à-dire parce qu'il n'a pas conscience de ce qui se passe en lui, et fui'il ne s'affirme pas existant.

S'il apprend à articuler des sons, il n'y attache aucun sens; il n'en fait pas des signes , des expressions de pensées.

Aussi n'étend-il point, ne perfectionnc-t-il point

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ces signés. Il n'en a pas le secret; il ne s'en sert ni comme instrument pour son propre compte, ni comme moyen de communication avec d'autres animaux. Il ne les transmet pas davantage.

Quant aux sons, aux cris, aux mouvements qui sont naturels dans l'animal, et que nous prenons pour des signes de ses états intérieurs, ils ne composent pas un langage proprement dit, par la raison qu'ils sont aussi instinctifs que tout le reste. Point d'intelligence du rapport entre ces signes et ces états, point d'intention ni de volonté de signifier, point de langage en un mot. C'est pour nous, mais pas pour lui, que tout cela est signe. Et si les animaux de la même espèce semblent se comprendre à ces signes, c'est encore nous qui concevons ainsi les choses; mais entre eux, il n'v a rien de semblable : seulement, ils sont faits de manière à associer certains mouvements à certains phénomènes extérieurs qui se manifestent dans les êtres qui leur ressemblent le plus.

IX. Volonté. Les animaux sont actifs; ils sont même doués d'une sorte de volonté spontanée, mais qui, ne pouvant jamais devenir réfléchie, est presque aussi invariable , aussi régulièrement soumise à l'influence des circonstances extérieures et de l'association des intuitions, que si elle était fatale. C'est comme un état intermédiaire entre les mouvements mécaniques et les mouvements spontanés de l'homme.

L'animal n'est donc point libre d'une liberté de réflexion; il ne veut donc pas, à proprement parler : toujours seulement il obéit à l'impulsion du

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moment, combiné ou non avec des souvenirs sensibles ou d'intuition.

X. Passions. Nul doute qu'il n'y ait souffrance et jouissance physique chez les animaux. Il parait même qu'ils ne sont pas étrangers, quelques-uns du moins, au plaisir et à la peine morale. C'est ainsi que le chien semble être heureux de revoir son maître absent depuis long-temps, et malheureux de l'avoir perdu. Il se forme aussi quelquefois entre les animaux une société qui paraît bien intime. Cependant la sympathie entre individus de même espèce ou d'espèce différente ne paraît pas exister.

La joie, la tristesse, une sorte d'amour et de haine aveugle, ne leur semblent pas non plus étrangers; mais ils n'ont proprement ni regret, ni satisfaction, ni crainte, ni espérance, parce qu'ils n'ont pas la notion de temps.

C'est aussi parce qu'ils manquent de celle de causalité, parce qu'ils n'ont aucune idée de l'intention, de la liberté et de la volonté des agents qui les environnent, que leur amour et leur haine, en un mot leurs passions, sont bien différents des nôtres. Ce qui est pour nous une condition rationnelle d'amour et de haine entre hommes, n'existe pas pour eux. C'est ce qui nous a fait dire ailleurs que les animaux n'ont pas de passions proprement dites.

XI. Emotions. Mais ils éprouvent quelque chose d'analogue à plusieurs de nos émotions, telles que la peur, la colère.

L'expression proprement dite des émotions et

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(les passions n'existe pas plus dans l'animal que le langage : seulement, à la suite de ces premiers phénomènes, «d'autres se manifestent d'une manière irréfléchie et involontaire dans l'animal; nous faisons ceux-ci des signes de ceux-là.

XIÎ. Liberté, empire de soi. Nous l'avons déjà dit, l'animal, manquant de réflexion, ne revenant pas sur lui-même, ne s'afurmant pas lui, ne peut s'emparer de sa propre activité pour la diriger à son gré. Il n'est pas libre; il ne se commande point.

Je n'entends pas dire par-là qu'il fasse quelquefois ce qu'il ne veut point faire; au contraire, sa volonté n'éprouve point les hésitations de la notre; elle cède toujours au mobile actuel objectivement le plus fort.

Il suit de tout ce qui précède :

1° Que les animaux sont plutôt créés parfaits que perfectibles. Il n'y a pour eux ni éducation proprement dite, ni progrès. Ils sont maintenant ce qu'ils ont toujours été. Si l'homme fait faire à quelques-uns certaines choses qu'ils ne feraient pas sans son secours, ils n'en conçoivent ni le but, ni les moyens; aussi n'en pensent- ils rien : ils n'en transmettent rien non plus à ceux de leur espèce. Si quelques-uns ^sont plus imitateurs que d'autres, ce n'est pas qu'ils soient pour cela plus réfléchis : seulement, les intuitions s'associent plus facilement dans leur intelligence, et les mouvements s'y conforment plus aisément;

2® Que les animaux qui vivent en troupe forment cependant moins une société qu'une sorte

lïANS l'homme. 3GÎ

de juxtaposition, puisqu'ils manquent des conceptions de droit et de devoir.

On nous objectera peut-être que ce ne sont là que des affirmations dont plusieurs semblent être démenties par l'expérience. Nous croyons, au contraire, que ce sont là des faits qu'une observation attentive appliquée à l'ensemble de la vie de l'animal, même le plus développé, justifie amplement. Les faits ne se prouvent pas a priori; ils s'observent bien ou mal par chacun de nous , et s'affirment ensuite pour tous.

On oppose l'industrie étonnante de certains animaux, leur prévision infaillible, etc.; mais c'est précisément ce qui prouve que rien de tout cela ne leur est propre : car,

1° Ils savent sans avoir appris;

2° Ils travaillent avec autant d'habileté la première fois que la dernière (pour les choses qu'ils font d'instinct; les autres leur sont apprises dans l'état de domesticité, en partant encore de l'instinct);

3" S'ils raisonnaient pour un cas, et résolvaient des problèmes très- difficiles, quelquefois même au-dessus de la portée de l'homme, il n'y aurait pas de raison pour qu'ils ne raisonnassent pas sur d'autres matières;

4'' Le raisonnement les conduirait au perfectionnement; et cependant ils sont essentiellement stationnaires quant à Tindustrie acquise : car,

a) Elle ne leur devient jamais naturelle; ils l'oublient et cessent de la pratiquer dès qu'ils ne sont plus forcés de la retenir et de l'exercer;

é{)Z VIE A?. I MALE

b) Elle est moins acquise par l'intelligence que par la sensibilité. On excite cette dernière capacité pour obtenir quelque attention de la part de l'animal, et le forcer à certaines sensations, certains mouvements.

Nous sommes très-souvent dans l'illusion lorsque nous jugeons les mouvements des animaux : parce que nous concevons ce que font les animaux, pourquoi la nature le leur fait faire, pourquoi nous le ferions souvent nous-mêmes à leur place, nous nous imaginons qu'ils raisonnent leurs opérations, quand, en réalité, ce qu'il y a d'intelligent, de rationnel dans leur conduite, appartient à celui qui les a faits.

Pour se convaincre qu'il en est ainsi, il suffit de réflécbir que l'animal ne sait pas par tradition, par éducation, ce qu'il semble savoir; mais comme il ne peut le savoir expérimentalement non plus, surtout lorsqu'il agit pour la première fois; comme, enfin, il ne peut le savoir à friori, puisque la raison lui manque, et qu'en tout cas on ne sait pas les faits a priori, il ne peut donc savoir d'aucune manière ce qu'il fait, ni pourquoi. Donc l'intelligence qui se manifeste dans ses opérations n'est pas la sienne. D'ailleurs, si les animaux faisaient avec intelligence ce qu'ils font pourtant d'intelligent et de raisonnable en soi, ils seraient beaucoup plus puissants de raison et de raisonnement que l'homme lui-même. Pourquoi donc alors sont-ils souvent si bétes, et en général si inférieurs à l'homme, même en ce qui concerne leur propre conservation ou celle de leur espèce?

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Nous ne pouvons donc croire véritable le récit du prince de Nassau à son ami le chevalier Temple (v. les Mémoires de celui-ci), ou plutôt celui du chevalier Temple lui-même. Voici en tout cas ce récit : « J'avais toujours eu envie de savoir de la propre bouche du prince Maurice de Nassau ce qu'il y avait de vrai dans une histoire que j'avais ouï dire plusieurs fois, au sujet d'un perroquet qu'il avait pendant qu'il était dans son gouvernement du Brésil. Comme je crus que vraisemblablement je ne le verrais plus , je le priai de m'en éclaircir. On disait que ce perroquet faisait des questions et des réponses aussi justes qu'une créature raisonnable aurait pu faire ; de sorte que l'on croyait dans la maison de ce prince que ce perroquet étaitpossédé. On ajoutait qu'unde ses chapelains, qui avaitvécu depuis ce temps-là en Hollande, avait pris une si forte aversion pour les perroquets à cause de celui-là, qu'il ne pouvait pas les souffrir, disant qu'ils avaient le diable dans le corps. J'avais appris toutes ces circonstances et plusieurs autres qu'on m'assurait être véritables; ce qui m'obligea de prier le prince Maurice de me dire ce qu'il y avait de vrai en tout cela. Il me répondit avec sa franchise ordinaire et en peu de mots, qu'il y avait quelque chose de véritable, mais que la plus grande partie de ce qu'on m'avait dit était faux. Il me dit que lorsqu'il vint dans le Brésil, il avait ouï parler de ce perroquet; et qu'encore qu'il crût qu'il n'y avait rien de vrai dans le récit qu'on lui en faisait , il avait eu la curiosité de l'envoyer chercher, quoiqu'il fût fort loin du

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lieu où le prince faisait sa résidence; que cet oiseau était fort vieux et fort gros; et que lorsqu'il vint dans la salle où le prince était avec plusieurs Hollandais auprès de lui, le perroquet dit, dès qu'il les vit : Quelle compagnie d'hommes blancs est celle-ci? On lui demanda, en lui montrant le prince, qui il était? Il répondit que c'était quelque général. On le lit approcher, et le prince lui demanda : D'où venez-vous? Il répondit: De Marinan. Le prince : A qui ètes-vous? Le perroquet : A un Portugais. Le prince : Que fais-tu là? Le perroquet: Je garde les poules. Le prince se mit à rire, et dit : Vous gardez les poules? Le perroquet répondit : Oui, moi , et je sais bien faire chue, chic; ce qu'on a accoutumé de faire quand on appelle les poules, et ce que le perroquet répéta plusieurs fois. Je rapporte les paroles de ce beau dialogue, comme le prince me les dit. Je lui demandai encore en quelle langue parlait le perroquet. Il me répondit que c'était en brésilien. Je lui demandai s'il entendait cette langue. îl me répondit que non; mais qu'il avait eu soin d'avoir deux interprètes, un Brésilien qui parlait hollandais, et l'autre Hollandais qui parlait brésilien; qu'il les avait interrogés séparément, et qu'ils lui avaient rapporté tous deux les mêmes paroles. »

Nous avons parlé ailleurs de la locomotion, comme conséquence de l'activité animale; nous n'v reviendrons donc pas ici. Il nous reste : l*'à donner la classification des animaux, à faire ressortir les rapports qui unissent l'homme à ranimai à cet égard, à donner le tableau plus détaillé des fonctions et

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