‹ Anthropologie spéculative générale (volume 2)Chapitre 6 sur 70 · II · texte numérisé non relu

II

Division de la Psycliologie*

Suivant que l'on ne considère que les phénomènes de la pensée en eux-mêmes et dans leurs rapports entre eux, sans trop faire attention aux

phénomènes corporels auxquels ils se rattachent, — ou que l'on se demande si le principe de l'une de ces sortes de phénomènes est différent de celui de l'autre, et quelle peut être l'origine et la destinée du principe spirituel, en supposant qu'il y en ait un , — la psychologie est çmpirique ou rationnelle^. De là deux grandes parties dans cette science.

§ III

Ses rapports avec TAntliropologie.

L'anthropologie est encore la science de l'homme pensant, mais considéré plus particulièrement dans ses rapports avec les conditions organiques^ de la

^ Ces deux mots sont opposés, et indiquent les deux ordres de connaissances qui constituent les deux parties de la psychologie, savoir: les faits sensibles, et les conceptions de la raison pure. La psychologie expérimentale se compose donc de faits, de phénomènes internes purs ou considérés dans leur rapport avec des faits externes ou corporels; tandis que la matière de la psychologie rationnelle consiste dans les conceptions fondamentales de la raison sur le principe pensant, et dans les raisonnements auxquels elles servent de base et qui en sont la mise en œuvre. Tout ceci ne sera bien clair qu'après qu'on aura vu le chapitre de la Raison,

2 Le mot propre serait somatique; il indiquerait plus particulièrement le corps auquel l'ame se trouve unie. L'épithète d'' organique pourrait se rapporter à un autre corps organisé; celles de corporel, de matériel et de physique, conviennent encore moins. Le mot somatique correspondrait au raot psychique, dont la langue philosophique a réellement besoin, et qui a été employé déjà par plusieurs écrivains français, notamment par G. Cuvier. En général, nous donnerons cependant la préférence aux mots corporel et animique, comme étant plus dans le génie de notre langue, qui n'est guère moins gueuse ni moins fière encore que du temps de Voltaire.

INTRODl CTIOX. 3

pensée, et tel encore qu'il se montre dans la réalité pratique de la vie. C'est donc non-seulement la connaissance pour ainsi dire anatomique de Vhomme pensant, envisagé d'une manière abstraite et générale, mais encore la connaissance physiologique de l'homme concret, ou plutôt de ce qu'on appelle les hommes (le monde), tels qu'ils sont façonnés par les circonstances de toute nature. L'ensemble des phénomènes qui composent cette science peut se résumer sous le nom de vie.

Dans une acception plus étendue encore, le mot anthropologie ne s'entend pas seulement de l'ensemble des phénomènes corporels et animiques qui distinguent l'homme, et qui forment l'expression de la vie humaine proprement dite , mais encore de tout le reste des phénomènes qui se manifestent en nous : par conséquent de la vie animale, de la vie végétative et de la cosmique, en un mot de la complète énergie vitale qui se déploie dans l'homme.

La psychologie, comme on l'entend ordinairement, diffère donc de l'anthropologie, comme la partie diffère du tout, l'abstrait du concret. Elle n'a d'autre objet que la vie animique prise isolément de ses conditions organiques, et considérée d'une manière très -abstraite; elle ne s'occupe ni des mœurs comme faits , ni des grandes circonstances qui donnent naissance à l'anthropologie spéciale.

Pour mieux faire saisir le rapport entre la psychologie et l'anthropologie, nous donnons ici un

tableau synoptique des principales divisions de cette dernière science.

/ Formes , de la vie, i leurs \ rapports

^spéculative

Formes

Rapports lie ces quatre formes

t générale .

intellectuelle ou humaine par

excellence, animale, végétative.

physique pure ou cosmique, [entre elles.

{sujet , r fatale, cause— J ''Ponlanée,

^ lihrp

Principe (le la vie.

s'il est Multiple , ou s'il est Un. son Origine ou sa Cause, .son Commencement et sa Fin.

pratique— Description des mœurs humaines en général.

i Sommeil.

-, ' Tempérament,

iniernes ^ Qg^.g d'alimentation.

\ Sexe.

dans des circonstances

Ispéciale (

dans des individus

rordinaire

, réels -

kcollectils

/■Climat.

1 Education et instruction.

Tic ^ l externes < Profession,

normale < ^ I Institutions sociales,

considérée i vCivilisation.

•Biographies.

/ Familles.

l Peuples.

' Races. — Histoire naturelle de \ l'homme.

f Genre humain. — Philosophie \ de l'histoire.

/'Pathologie de chaque genre de vie dans toutes ses fonctions. — Nature du mal ; son siège , sa cause.

Rapports des différentes espèces demala- I dies de l'un des genres de vie, entre elles Vie J f **' '''^*'*^ celles des autres genres,

anormale l \ Hygiène et thérapeutique,

^extraordinaire"— Somnambulisme.

On voit clairement par-là que nous ne donnons ici, sous le titre de psychologie expérimentale et rationnelle, qu'une partie de l'anthropologie générale.

OBSERVATIONS

1" Le mot vie ne peut encore être employé que dans un sens peu précis, parce qu'avant d'en approfondir et d'en bien déterminer la signification , il est nécessaire d'étudier les différentes manifestations de la vie. Or, si l'on entend provisoirement par vie la force inconnue qui produit les divers ordres

de phénomènes, on peut distinguer autant de sortes de forces vitales f^u'il y a de ces espèces de phénomènes. De là notre division de la vie en quatre espèces.

2° Mais ces quatre espèces de vie ont entre elles une liaison si intime, que la division qu'on en fait ne peut être qu'arbitraire à beaucoup d'égards. C'est là, du reste, le défaut commun à toutes les divisions et à toutes les classifications des choses naturelles : on sépare souvent ce qui doit être uni , comme on unit souvent ce qui doit être séparé. Et cependant, sans divisions et sans classifications, il n'y a ni science ni étude possibles. On saura donc qu'il ne faut pas prendre à la rigueur les dénominations de vie intellectuelle, animale, végétative et physique.

3^ Peut-être la dénomination de vie physique ou cosmique n'est-elle pas très -propre pour indiquer les phénomènes de notre corps qui sont dus aux lois purement physiques, aux lois générales qui régissent la matière; mais, outre qu'on dit la vie universelle , ce qui comprend les phénomènes purement physiques, nous n'avons pas trouvé d'expression plus convenable pour rendre notre pensée. Il suffit, d'ailleurs, que nous l'expliquions.

4** Nous ne voulons pas dire qu'il y ait réellement dans l'homme plusieurs principes de vie; notre division porte plutôt sur des ordres de phénomènes que sur différentes espèces de forces vitales: mais nous ne pouvons pas dire non plus si tout le phénoménalisme de l'homme est dû à un principe

6 I .MRODLCTIO.V.

unique : c'est une question que nous examinerons plus tard.

5^* Les vies animale, végétative et physique, ne seront qu'indiquées : autrement, nous ferions rentrer la physique, l'histoire naturelle et la médecine, dans la philosophie, et même dans l'anthropologie , ce qui n'est point notre intention.

6" Il n'est pas moins certain cependant que l'homme est le lien entre la matière et Dieu, puisqu'il résume dans son être quelque chose de ces deux extrêmes. Il est plus qu'un microcosme, comme l'appelaient les anciens; c'est un micro-théocosme.

7" Nous n'avons poussé nos divisions de l'anthropologie qu'au point qui nous a paru nécessaire pour donner une idée de l'ensemble de cet ouvrage et de ceux qui devront le compléter; les subdivisions se trouveront dans chaque partie du traité.

8*^ L'anthropologie spéciale a pour objet les effets divers résultant des différentes influences auxquelles l'homme peut être soumis; elle suppose, par conséquent, une certaine connaissance historique d'individus réels ou collectifs, dont l'histoire devra être étudiée d'abord avec l'attention de noter tous les caractères anthropologiques qui les distinguent. Pour faire cette étude d'une manière méthodique , il faut commencer par dresser une table de tous les caractères anthropologiques, tant de la vie normale que de la vie anormale : cette table devra donc être conçue de telle façon qu'elle comprenne les différentes parties de la philosophie.

c'est-à-dire la Psychologie expérimentale dans le sens le plus large du mot, la Cosmologie et la Théologie rationnelles, le Droit naturel, l'Eudémonique, la Morale, l'Esthétique et la Logique. Puis, en voyant l'histoire d'un individu, d'un peuple, ou de l'humanité entière, on indiquera dans chaque partie de la table ce qui caractérise ce peuple ou cet individu, et les changements qui se sont opérés dans le genre humain ou dans l'une quelconque de ses grandes parties. Cette méthode est, comme on voit, celle de Bacon.

§ IV

utilité et dignité de la Psycliologle.

Il est utile de se connaître soi-même, puisqu'on ne peut connaître ni surtout comprendre sa destinée qu'en la dérivant de notre propre nature. Et cependant le souverain bien pour l'homme, comme pour tout être, est d'accomplir sa destinée; mais on ne peut le faire si on ne sait ni le but de l'existence , ni les moyens les plus propres à l'atteindre, non plus que la manière d'employer ces moyens. Sans la connaissance de l'homme, point donc d'application intelligente des règles de la prudence, ni de celles de la morale, point même de connaissance réfléchie de ces règles.

L'histoire, la législation, la jurisprudence, l'économie politique même , et surtout la pédagogie, ont aussi leur raison dernière dans la connaissance de l'homme.

La grammaire générale, la linguistique, ne sont pas possibles sans une profonde connaissance des

8 INTRODUCTiO?r.

lois de la pensée. — La littérature et la critique littéraire supposent également la connaissance de l'homme.

Les beaux arts ne peuvent pas s'en passer davantage.

Les sciences physiques et mathématiques ellesmêmes s'y rattachent encore. Auront-elles , sans la philosophie, une connaissance claire de leurs idées fondamentales? une intelligence scientifique de leur méthode? La médecine en particulier peutelle se passer de la psychologie? Moins peut-être que la psychologie de la physiologie.

D'ailleurs, la psychologie ne serait pas aussi utile qu'elle l'est réellement sous tous ces rapports, qu'elle le serait encore directement en ce sens, que l'étude des matières dont elle s'occupe élève l'ame et l'ennoblit.

L'homme est , de toutes les créatures que nous connaissons, la plus noble. Pouvons - nous donc employer plus dignement notre temps qu'à l'étude de nous-mêmes!

Difficultés «le rétnile de la Psycliologle.

Mais cette étude est loin d'être aussi facile qu'on pourrait le croire au premier abord. Les difficultés sont de trois sortes absolument: les unes qui tiennent à l'ame , les autres au corps , les troisièmes au rapport du physique et du moral.

Outre ces difficultés absolues, il y en a de relatives qui dépendent du défaut d'instruction (dans

quelques parties au moins) de celui qui entreprend de les vaincre.

I. Difficultés du "premier genre. V La réflexion est un état de contrainte, et même de violence, un état auquel nous ne sommes point accoutumés par la direction de nos premières pensées.

2" Les phénomènes ne sont pas toujours d'une intensité frappante.

3° Ils sont très -compliqués, et se dénaturent bien facilement par l'analyse.

A^ Ils disparaissent souvent dès qu'on a l'idée de les étudier : en sorte qu'il n'en reste plus que le souvenir.

5° Tous les phénomènes premiers, ceux de l'enfance, ou plutôt l'excitation première de nos capacités, le premier développement de nos facultés, tout cela est en dehors de toute expérience directe possible. Il en est de même de l'extinction de nos facultés par la mort.

6" L'expérimentation n'est pas toujours facile, ni même permise, en psychologie. De plus, la conscience ne peut être fortifiée par des moyens aussi efficaces que ceux qui fortifient les sens extérieurs.

7" L'activité humaine, qui paraît n'exister qu'à un degré déterminé, partagée entre la production du phénomène et la réflexion, donne naissance à des faits moins intenses, ou à une attention moins énergique, que si elle était toute consacrée à la production des premiers, ou à l'observation des faits externes.

8^ La vie intellectuelle anormale, nui constitue

JO I.MRODUCTIOX.

l'imbécillité, la démence, la manie et la folie, n'est observable qu'imparfaitement et par induction.

D'un autre côté, le secours d'autrui est très-peu utile , parce que

a) On ne peut observer plusieurs ensemble le même phénomène directement dans ua seul sujet;

b) On n'est pas toujours sûr d'observer le même fait chacun au -dedans de soi, alors même qu'on en conviendrait : car ce fait peut être diversifié par une foule de circonstances accessoires qui ne sont pas les mêmes pour tous les individus;

c) De plus, l'observation des autres exige, pour être comprise , que nous la retrouvions jusqu'à un certain point au-dedans de nous;

d) Il faut pouvoir en donner une idée par le langage; et malheureusement celui de la philosophie n'est pas encore fixé, et ne le sera pas tant qu'on emploiera des termes de la langue usuelle, qui n'ont aucune précision scientifique, et qui ne peuvent, par conséquent, servir qu'à signaler le gros des phénomènes tels qu'ils apparaissent à la conscience sans réflexion, sans analyse. Ce langage est d'ailleurs essentiellement fondé sur la trompeuse analogie qui existe entre les phénomènes physiques et ceux de la pensée. Aussi induit-il très-souvent en erreur par cette raison.

II. Difficultés du second genre. On ne connaît, 1** Ni la force vitale ou organique en soi; 2" Ni son mode d'action; 3* Ni le début ni la fin d'aucun phénomène dans les derniers éléments de l'organisme; 4® Ni toujours les phénomènes intermédiaires ;

inthoduct io>f. 11

5*^ Ni le début de Tensemble des fonctions vitales naissantes;

C** Ni la cause dernière de la cessation de cet ensemble;

7^ Ni les phénomènes intérieurs dont l'observation entraînerait la mort.

III. Difficultés du troisième genre. Difficulté de connaître,

1'' L'influence du 'physique sur le moral,

A Dans l'état de santé physique :

a) La sensibilité par l'organisme;

6) Le défaut de sensibilité naturel ou accidentel;

c) Son degré excessif;

d) Son aberration;

e) ^intelligence, sa faiblesse, son degré supérieur;

f) Ses aberrations (manie, folie, fureur, démence, imbécillité.

B Dans l'état de maladie physique. — Les espèces d'altérations de la sensibilité et de l'intelligence sont très-nombreuses et très-variées dans ce cas; mais la raison de ce phénomène est peut-être à jamais inconnue : cependant des médecins observateurs croient avoir découvert et classé les affections organiques qui entraînent ces sortes de désordres.

2^* Du moral sur le physique, A Dans l'état de santé de l'esprit:

a) Dans les émotions : la joie, la tristesse subite, la colère, la terreur, l'enthousiasme, l'extase, etc.;

b) Dans les affections lentes: la bonne humeur habituelle, la tristesse, la mélancolie, etc.;

c) Dans les caractères divers : la vanité, l'orgueil, l'hypocrisie, la ruse, l'avarice, la gourmandise, etc., etc.;

d) Dans les mouvements musculaires involontaires ou volontaires.

B Dans l'état de maladie de l'esprit : figure et contenance des sourds-muets, des aveugles, des idiots, des fous, etc.

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