DES SENSATIONS EXTERNES ET DES PERCEPTIONS
Le sens le plus ingrat, en fait de sensations , est celui de la mte. Il n'en donne, en effet/ que quand il y a irrégularité dans ses fonctions : le plaisir esthétique qui est la conséquence de la vue des ob-
1 Nous traiterons sous un même titre des sensations et des perceptions, pour ne pas séparer des faits qiii se tiennentétroitement 9 qm sont soumis aux mêmes conditions externes et organiques, et même aussi pour ne pas revenir plusieurs fois sur les mêmes dbioses.^
jets beaux, est bien moins une affaire de sensation que de sentiment; il est beaucoup moins dû par conséquent à la perception qu'à la raison. C'est ce que nous ferons voir en son lieu (V. YEs- Ûiétique). II en est de même du plaisir de Touïe, ou de la musique. Les couleurs, telles que nous les concevons maintenant, supposent retendue, qui n'est pas une sensation, ni même une perception, n>ais une conception. Nous rétablirons plus tard.
Le toucher est susceptible d'une foule de sensations, mais^ particulièrement de celles de chaud et de froid , de sec et d'humide. Celles de poli, de raboteux , etc., supposent aussi l'étendue.
Il y a des parties du corps beaucoup plus sensiUes au toucher et à certains modes du toucher que d'autres.
L'odorat et le goût sont enfin les deux organes de sensations par excellence.
Suivant Cabanis, la pulpe nerveuse serait de plus en plus mise à nu, suivant le degré de délicatesse de plus en plus grand de l'organe, c'està-dire depuis le toucher jusqu'à la vue , en passant par les intermédiaires du goût, de l'odorat et de l'ouïe. ^
Puisque les organes de l'odorat et du goût sont les instruments tes plus exclusivement appropriés à la sensation, nous commencerons l'étude des sens par ces deux organes, et nous continuerons par Fouie et la vue. Si nous finissons par le toucher, ce n'est pas que ce sens donne moins de sensations proprement dites que l'ouïe et la vue.
puisque au contraire il en donne davantage; mais c'est qu'il est le seul qui donne primitivement à la raison une occasion suffisante de poser l'extériorité , et qu'il est ainsi l'organe perceptif et surtout objectif par excellence.
BS VOBOAAT.
Les sensations de l'odorat sont celles que nous rapportons à l'organe de ce nom ; elles ne peuvent être définies.
Ces sensations «ont en très-grand nombre ; elles varient sans doute suivant les organisations différentes. Elles n'ont rien d'absolu ; ce sont des modifications particulières de l'ame , qui dépendent tout à la fois de Torganisation et de son rapport avec les objets extérieurs.
Elles sont maintenant rapportées à l'organe de l'odorat, et accusent quelque cbose d'extérieur qui les occasions Mais primitivement elles n^ont pas dû avoir ces deux caractères ^ du moins ils ne nous étaient pas connus d'une manière réfléchie. Ce n'est que peu à peu que Téducation de ce sens s'est faite à l'aide dç la vue et du toucher » de la mémoire et de l'induction.
Les odeurs sont en nombre indéfini ; on n'a pas même pu les classer autrement qu'en agréables et en désagréables.
Les conditions physiques des sensations d'odeur sont: 1^ des corps odorants ; 2^ des molécules qui s'en détachent; 3® un milieu qui les transmette» Ce milieu est l'air, et l'eau pour les poissons.
Tous les corps ne sont sans doute pas odorants ; mais qnelques-uns qui ne. le. sont pas pour nous» peuvent l'être pour d'autres organisations plus délicates ou différentes.
Un corps qui n'est pas inodore dans de certaines circonstances, peut d'ailleurs le devenir s'il est soumis à d'autres influences , telles que la chaleur, la lumière, le frottement, l'humidité, l'électricité, la fermentation, etc.
On a nié que les odeurs fussent le résultat de l'action moléculaire sur l'organe de l'odorat ; mais des expériences laissent cependant peu de doute à cet égard. (Y. Adelon, Physiologie, tome 3^ page 318).
On ne sait pas d'une manière certaine quelle est la force qui détache les molécules odorantes des corps : on suppose que c'est le calorique.
Ces molécules sont lancées avec plus ou moins de force, suivant la nature des substances, dans le milieu où le corps qui les fournit se trouve placé; néanmoins, elles ne semblent pas s'y comporter à la façon de la lumière , mais bien à la manière d'un liquide qui se mêle avec un autre.
Quoique moins subtiles sans doute que les ato* mes lumineux, puisqu'elles ne traversent pas*, îç verre comme eux^ les molécules odorantes sont ' cependant d'une si grande ténuité, que la plupart des corps ne perdent sensiblement pas . de \mx poids par cette déperdition , lors mêwië; <{U'^lIê dure long-temps. D'après des calcula di^;Sio]|rle: et de NoUet, 2 grains de musc se son^ ili.'^és ei^ 22,658,584,000 molécules. f . /! .i
40 DE Lk TIE HUMAINE
Oa ne sait point comment les molécules agissent sur Forgane , ni pour quelle raison elles produisent des sensations différentes suivant les différents corps.
Quoi qu'il en soit, il est certain qu^elles n^ont absolument rien de commun avec les odeurs qui leur correspondent
Les conditions organiques des odeurs sont les nerfs olfactifs répandus à la surface de la membrane pituitaire qui tapisse les fosses nasales. Les cornets, les méats, les sinus, semblent destinés à fortifier Forgane de la sensation; mais c'est surtout dans la partie supérieure des fosses nasales qu'elle s'accomplit. Les vibrisses sont un moyen mécanique d^arrèter certains corps étrangers qui seraient entraînés par Pair qu'on respire. Le mucus de la membrane a le même usage ; il sert aussi à conseil ver rhumtdité nécessaire à cette membrane pour qu'elle puisse être impressionnée par les mole'cules odorantes.
La moiteur de la membrane pituitaire en favo^ rise la sensibilité;
On s'est demandé si ce sont les mêmes nerfs qui sont affectés par les différentes odeurs, ou s'il y a autant de nerfs différents qui soient mis ewt jeu, séparément, qu'il y a d'odeurs diverses?
Dans le premier cas, les mouvements seraientils aussi différents, ou seraient-ils les m^es?
S'ils étaient différents, comment s'exécutent-ils? ^ ou en quoi consiste cette différence ? S'ils sont les mêmes, comment les odeurs peuvent-elles être, diverses?
PROPR^MEITT DITE. 41
Comment , en tous cas , les sensations d'odeur peuvent-elles être .la conséquence de mouvements quelconques?
La plupart de ces questions seront sans doute éternellement insolubles.
Il y a des odeurs dont l'action est très-puissante : elles causent des migraines, des assoupissements , des convulsions , des nausées , etc. D'iautres exercent une influence alimentaire; mais alors ce n'est pas comme odeurs qu'elles agissent» c'est comme substances nutritives absorbées par l'acte de la respiration.
Les impressions des odeurs sont quelquefois très-persistantes. Elles ont une influence particulière sur tes organes génitaux et le cerveau.
Les avertissements de l'odorat, organe qu'on a dit être la sentinelle avancée du goût et de la res-* piration, sont d'autant moins sûrs que les animaux sont plus élevés dans l'échelle zoologîque. La nature a plus laissé à faire à l'intelligence de l'homme qu'à celle des animaux , quoiqu'il soit encore mieux partagé sous le rapport de l'odorat que beaucoup d'entre eux.
L'adorât est susceptible de se perfectionner par la culture, surtout chez les aveugles. On en cite un qui reconnaissait à l'odorat la moralité de sa fille. C'est au perfectionnement de l'odorat qu'on doit de pouvoir distinguer les éléments d'une odeur complexe : il faut avoir étudié chaque élément de cette odeur séparément. Encore la distinction n'ést-elle pas toujours facile.
La cause physique de l'odeur et l'odeur même
42 DE LA VIE HUMAIIfE
ont un nom commun. De là Tambiguité qui règne quelquefois dans le discours; mais en général le nom s'applique à la cause physique oecuke qui produit la sensation, et non à la sensation ellemême. La raison en est que la cause nous intéresse plus que Teffet^ quoiqu'elle ne nous intéresse qu'à cause de son effet, et que c'est sans doute une loi» aussi bien qu'iwe habitude de notre nature , de nous occuper plutèt des causes de nos sensations que des sensations mêmes» quoique encore à cause des sensations.
BU OOVT.
Les sensations de saveur sont celles qui sont éprouvées par le moyen de la langue» du palais» etc.» pu qui sont rapportées à cet organe.
Ces sensations sont en nombre indéfini. Elles varient sans doute suivant les organisations différentes. Elles n'ont rien d'absolu : ce sont des modifications particulières de l'ame » qui dépendent tout à la fois des corps extérieurs et de leur rapport avec notre organisation.
Elles sont maintenant rapportées à l'organe du goût» et accusent quelque chose d'extérieur qui les occasione ; mais elles n'ont dû avoir primitivement ce dernier caractère qu'autant» tout au plus» que l'organe du goût a pu jouer en même temps le rôle de celui du toucher. Mais ensuite» à l'aide de la mémoire et de l'induction » nous avons rapporté ces sensations à leur organe correspondant C'est par induction encore que nous jugeons que les^
PAOPaBMBNT DITE. 43
corps que nous ne dégustons pas actuellement ont telle ou telle saveur.
On n'a pas mieux réussi à classer les saveurs que les odeurs.
Les conditions physiques des saveurs sont des corps sapides, et leur rapport avec Torgane du goût.
Il n'y a aucune nécessité à ce que tout corps soit sapide ; mais la sapidité est tellement relative à l'organisation , que tel corps sapide pour un sujet d'une espèce n'est pas sapide pour un sujet d'une autre espèce. Cette différence peut se présenter aussi entre des individus de même espèce.
La sapidité des corps est sans doute une propriété c[u'ils ont de nous affecter ainsi quand ils sont mis en rapport avec le goût , sans , du reste , qu'il y ait un fluide particulier, sous forme de molécule y ou SOUS toute autre forme , qui se détache du corps. Des physiciens physiologistes ont cependant supposé qu'il y avait un élément unique et particulier dans le corps, qui en fait la sapidité^ de même qu'ils admettaient un esprit particu* lier, spiritus rector^ comme principe matériel des odeurs. Mais cette hypothèse, d'ailleurs peu vraisemblable en elle-même , en entraînerait une au-< tre: c'est qu'il y aurait autant d'esprits recteurs, de principes sapides, qu'il y a de saveurs et d'odeurs. Du reste , on attribue généralement main* tenant la sapidité aux molécules intégrantes des. corps.
Quoi qu'il en soit, la trituration , la mastication
et la dissolution des corps dans la salive, rendent en général leur sapidité plus sensible.
On ne connaît pas le mode d'action des corps sapides sur Forgane , ni la raison de la diversité des sensations. Sans doute que cette diversité provient de celle même des corps; mais une différence de forme ou d'arrangement moléculaire dans les corps ne semble cependant pas une raison nécessaire pour que les sensations de saveurs soient différentes; il paraîtrait bien plus nécessaire que tout corps fût sapide. Au surplus, des sels qui cristallisent différemment , suivant les circonstances diverses auxquelles ils sont soumis, font cependant toujours éprouver la même sensation : par exemple , le sel marin , qui cristallise d'une manière différente, suivant que le liquide qui le tient en dépôt est soumis à Faction du soleil ou à celle du feu.
Les conditions organiques sont la langue ^ surtout dans sa partie supérieure et antérieure; subsidiairement le palais ^ la partie intérieure des jibue^, et d'autres parties encore. C'est à l'état divers de l'organe et à son degré divers de susceptibilité qu'est due la différence des sensations, et leuF différente intensité à l'occasion des mêmes choses. Du reste, telle ou telle partie de l'appareil du goût est plus particulièrement affectée, suivant la nature des corps qui lui sont soumis.
L'humidité de la langue est favorable à la dégustation; la sécrétion des glandes est donc aussi une condition organique du goût.
On peut faire les mêmes questions sur le nom-
bre, le mouvement et Faction des nerfs de For* gane du goût , que nous avons déjà faites à Foccasion de Fodorat; mais les réponses sont les mêmes. On peut demander de plus si les nerfs du toucher par Forgane du goût sont les mêmes que ceux qui servent à la perception des saveurs. C'est probable.
Les saveurs subjectivement considérées, c'està-dire comme agréables ou désagréables, varient suivant les circonstances déj^à indiquées pour l'odorat. Elles dépendent beaucoup aussi de Fétat de l'estomac. Haller observe que ceux qui ont la jaunisse trouvent tout amer, que les femmes qui ont une certaine maladie n'aiment pas le sucre , et qu'atteintes d'une autre espèce de maladie encore , elles n'aiment pas les acides.
Le goût est susceptible de perfectionnement : c'est la culture de cet organe qui fait les gourmets et les Apicius, mais aussi les gourmands et les LucuUus. C'est par suite de cette culture qu^on peut distinguer les différents éléments d'un mets composé.
Les avertissements du goût sont en général assez sûrs : ce qui déplaît au goût ne convient guère à Festomac , ni par conséquent à la nutrition.
La cause des saveurs et les saveurs mêmes ont une dénomination commune, et cette dénomination s'entend surtout de la cause.
En considérant le goût par rapport à Fodorat, on trouve qu'il en est Fauxiliaire : les organes du premier sens font donc en quelque sorte partie
du second. L'odorat se passe plus facilement du goût, que le goût de l'odorat.
Telle substance dont Todeur déplaît, peut cependant être agréable au goût, et réciproquement.
La correspondance qui existe entre ces deux organes s'explique en partie par leur communication immédiate.
Us sont tous deux préposés à un ordre de fonctions de la vie animale de la plus haute importance: l'odorat à la respiration, le goût à la digestion, (jcurs avertissements sont sans doute très-salutaires ; mais est - il permis de croire , avec Reîd , qu'ils seraient aussi infaillibles dans l'homme que dans l'animal , s'ils h'étaient point gâtés par Tintempérance et les mauvaises habitudes ?
Ces deux sens sont encore d'une grande utilité pour distinguer les corps dont la différence n'affecte pas les autres sens. Aussi sont-ils consultés souvent par les chimistes.
DE Ii'OUIS.
L'ouïe est comme l'intermédiaire entre les organes de sensation pure et ceux de perception; mais elle se rapproche cependant plus des seconds que des premiers. Les sons ne sont encore, il est vrai , que des modifications du moi, mais ces mo* difications sont peu affectives par elles-mêmes.
Ils sont en nombre indéfini.
Outre la qualité générale qui en fait des perceptions d'une espèce particulière, ils en ont une autre qui les fait distinguer entre eux , et qui sert
même à les classer. CTest ainsi qu'on peut les dis* tinguer en bruits, en cris y et en sons articulés. Tout son est bruit/ si par bruit nous entendons toute affection de Fouïe ; mais tout bruit n'est pas son. Il y a cette différence entre le bruit et le son, que le son est dû à des vibrations successives régulières ou isochrones d'une certaine durée, et qu'il est susceptible de se combiner d'une manière régu* Hère aussi avec d'autres sons; tandis que le bruit ne présente pas ces caractères, ou du moins pas d'une ^manière percevable à notre ouïe. Mais on prend souvent le mot son dans une acception si générale , qu'il signifie aussi le bruit : alors il est synonyme de sensation de l'ouïe. On voit que nous manquons d'un terme pour indiquer ce qu'il y a de commun entre le son et le bruit; ce qui fait que ces deux mots sont pris alternativement pour genre suprême de ces deux espèces , et alors ils ont deux acceptions, l'une générique et Tautre spécifique. Aussi dit-on : J'entends qu^elque chose, quand on ne peut pas dire si c'est un bruit ou un son. (Y. , sur la distinction musicale du bruit et du son, Condillac, Traité des sensations, chap. 8, §2.)
La propriété la plus générale de la perception de son est précisément son rapport avec l'organe qui lui est propre , c'est-à-dire d'être son.
Ses autres qualités ne sont encore que différentes manières de le concevoir :
1^ Quant aux différents corps qui le rendent, c'est le timbre.
2® Quant à la force avec laquelle il se fait entendre , c'est ^intensité. Elle dépend de la force de
iS 1>£ LA VIE HUMAiKE
la perception, de la distante, de la susceptibilité de l'organisation.
3^ Quand à la gravité ou à l'acuité du son , in- "dépcndamment de son intensité, c'est le ton.
4^ Quant à l'unité de durée qu'on prend pour le mesurer, unité qui ne doit être ni trop longue ni trop courte , parce qu'autrement on ne pourrait pas, dans lepremier cas, apprécier l'égalité de plusieurs temps, et dans le second les saisir et moins encore les diviser, c'est le temps; le temps comprend aussi les silences.
5^ Q^ant à la distinction des différents temps, et à la manière dont ces temps sont remplis par la succession plus ou moins rapide d'un certain nombre de sons qui ne doivent pas être trop considérables, afin qu'on puisse en saisir le rapport » c'est la mesure.
6^ Quant à l'espèce de combinaison des sons d'une mesure uniforme ou variée par rapport à la durée et au ton, ^et interrompue par des silences, c'est le rhythme et ses retours.
7** Quant à la combinaison symétrique et périodique d'un <^ertain nombre d« rhylkmes, c'est la mélodie.
8^ Quant à la simultanéité et à l'accord de plu- ^sieurs mélodies, c'est l'harmonie.
9^ Quant à la combinaison régulière des sons c'est la consonnance.
Toutes ces définitions sont données à priori; elles peuvent paraître d'autant moins justes à quelques personnes , que les définitions ordinaires sont iplus arbitraires, plus vagues, et que les différents
PROrRBHBNT DITS. 49
sens de chacun de ces mots sont plus nombreux. Il serait possible de traiter à priori ce sujet dWe manière plus rigoureuse encore, en déterminant d'abord tous les cara(;tères simples des sons, et en les combinant ensuite de toutes les manières possibles ^
La versification est le retour d'un certain nombre
^ Yoid y du reste^ comment Éousseau définit la plupart de cel mots dans son Dictionnaire de Musique. Le ^on est le degré d'élévation du son. Le temps est la mesure du son quant à la durée» La tnesure est la nroportion des temps; la division de la durée ou da temps en plusieurs parties égales assez longues pour que l'oreille en puisse saisir et subdiviser la qualité, et assez courtes poar que l'idée de l'une ne s'efiTàCe pas avant le retour de l'autre, et qu'on en sente l'égalité. Chacune de ces parties égales s'ap« pelleaussitnewre.Ëlles se subdivisenten d'autres aliquotes qu'on appelle, temps , et qui se marquent par des mouvements égaux delà main ou du pied. La durée égale de chaque temps^ decha*^ que mesure, est remplie par plusieurs notes qui passent plus oa moins rite. Le rhythme est en général* la proportion qu'on met entre les parties d'un même tout. C'est, en musique, la difTérence du mouvement qui résulte de la vitesse ou de la lenteur, de la longueur ou delà brièveté du temps. La mélodie est la suc* cession de sons tellement ordonnés selon les lois du rhythme et delà modulation, qu'elle forme un son agréable à l'oreille. La mélodie vocale s'appelle chant, l'instrumentale, eymphonie. L'harmonie est une succession d'accords. Un âct^ofd est l'union de deux ou plusieurs sons rendus à la fois.
Ces définitions semblent souffrir d'assez grandes difficultés» Mus c'est surtout dans un traité de musique qu'il conviendrait de les discuter : elles ne sont ici que d'une importance secondaire, n est clair, en tout cas , que ces différents caractères des sons se réduisent k des manières de les concevoir, et ne sont par conséquent pas des perceptions ni des sensations; que toutes les f<ns qu'il est ici question de degrés , ils sont un peu arbitraires , et que leurs extrêmes sont séparés par un nombre indéfini d'autres degrés, etc.
de rhythmes plus ou moins cousidérable, mais qui n'excèdent pas, en général, la longueur d'une phrase qu'on peut débiter sans reprendre haleine et sans effort, de la même manière que l'unité de temps ordinaire de la mesure semble être prise de l'intervalle de deux battements de cœur.
Les cris des animaux ne sont que très-imparfaitement articulés ; ceux de la parole humaine seuls présentent ce caractère à un très-haut degré. Il y a deux sortes d'articulations: l'une imparfaite, qui est celle des lettres voyelles; et l'autre en général plus tranchée, et qui est celle dgs lettres consonnes. (Voir la théorie du langage.)
Il ne faut pas regarder ces qualités rationnelles, ces manières d'être conçus des sons, comme faisant partie du son lui-même. II y a donc dans un son, considéré quant au timbre, à l'intensité, au ton , à la durée, etc., deux éléments, dont l'un, sensible, est la matière du son; tandis que Tautre, qui est rationnel, en est la forme. Les animaux manquent vraisemblablement de cette dernière qualité du son, ou tout au moins ils ne la conçoivent pas abstraitement. Beaucoup d'hommes sont sans doute dans ce cas.
Il ne faut pas s'imaginer non plus, avec M.Paffe, que ces qualités purement rationnelles ^ du son représentent quoi que ce soit : ce sont des conceptions de l'iesprit qui n'ont par conséquent point d'objet qui leur corresponde immédiatement; ce
^ Nous expliquerons ailleurs ce que nous entendons par rai-son comme capacité intellectuelle spéciale.
PKOPREMKNT DITB. 51
sont, en Apparence, des lois de rextériorité , et en réalité des déterminations toutes rationnelles de notre être en rapport avec l'extérieur. Rien n'est plus subjectif, plus dépendant de notre nature, plus humain, que ce qui a le plus Pair objectif^ absolu et cosmique.
Cette remarque doit s'appliquer sans exception à tous les sens , dont Texercice donne naissance à un état du moi qui se compose d'une matière sensible, particulière, et d'une forme pure ment rationnelle.
Les conditions physiques ou externes de la sensation de l'ouïe, sont :
l^Des corps; 2^ leur sonorité ; S* l'air ou l'eau, ott même un corps solide : car le son ne se produit pas dans le vide. La sonorité parait tenir à l'élasticité, et , par suite , à la vibration ou oscillation des parties moléculaires d'un corps par la percussion. Ces vibrations, dont le mouvement se communique à la masse de l'air, font agir ce fluide sur notre organe, d'où résulte la sensation de son.
La force du son est en raison directe de l'amplitude des oscillations. Les degrés en sont en nombre infini.
Le t0n d'un son est en raison directe de la rapidité des oscillations en un temps donné , quelle que sôit d'ailleurs l'étendue de ces oscillations, et par conséquent la force ou la faiblesse du son. Le ton est grave, si les oscillations Sont peu rapides; aigUf dans le cas contraire. Entre le son le plus grave et le plus aigu, il y a un grand nombre de degrés. On pense généralement que le ton le plus
grave que notre oreille^puisse apprécier résulte de 32 vibrations par seconde, et le son le plus aigu de 8,192 ^ C'est entre ces deux extrêmes que sont tous les tons appréciables ; en deçà et au-delà il n'y a que du bruit.
Le timbre dépend de la nature, du volume et de la forme du corps.
L'intensité du son, et la distance à laquelle il parvient, dépendent de la force d'impulsion primitive , de la concentration plus ou moins grande de l'onde sonore, de l'état d'élasticité plus. ou moins ' grand du corps frappé, et de celui de la colonne d'air. La même colonne d'air transmet , sans les confondre, plusieurs sons à la fois.
Le son, dans un air tranquille et à la température de 6 degrés, parcourt 173 toises (337 mètres 182 millimètres) en une seconde, que le son soit, du reste , faible ou fort.
' Quand le son est transmis par un corps solide, il l'est généralement d'une manière plus rapide, mais aussi plus faible , et la portée en est en général moins étendue.
Des physiciens pensent que le son est dû à un
^ D'après un mémoire de Sauveur (Académie des sciences , 1 701 \ ces deux extrêmes seraient au coùtraire de 50 et 384^000, ou de 12 1/2 et de 6,400 par seconde. Suivant Savart, 14 A 18 vibrations simples ou sept à huit ébranlements parseconde , et 48^000 vibrations ou 24,000 ébranlements par seconde , ne sont pas même des extrêmes au-delà desiç[uels la sensation de son soit impossible. Ce dernier physicien mérite toute confiance. M. Lamé donne pour limites extrêmes 30 à 32 jusqu'à 10,000 à 12,000 vibrations par seconde. Plusieurs causes accidentelles peuvent faire varier ces limites.
PROPRBHENT PIT£. 53.
fluide particulier d'une extrême subtilité. Mais cette opinion n'est pas plus vraisemblable que celle de F esprit recteur pour les odeurs, et de son analogue pour le* saveurs.
* L'écho est le réstdtdt de la réflexion du rayon sonorifèâne : il faut 1/10 de seconde entre l'émission du son dii*cct et son retour , et par conséquent une distance de 1 6 jnètres 9 décimètres, pour qu'il y ait écho , si d'ailleurs la disposition de la surface réSéahissante le permet.
La sensation n'a rien de commun ni avec les vibrations ou les oscillations des corps, ni avec l'action de ces corps sur l'air, ni avec les ondes sonores, ni avec l'action de ces ondes sur nos organes : elle est purement subjective.
Les conditions organiques du son forment un appareil à trois parties: 1® l'oreillre interne ou labyrinihe^ qui comprend le vestibule, les canaux sémicirculaires y et le limaçon; 2® l'oreille moyenne j ou la camté du tympan, qui comprend la trompe d'Eus-tache, la fenêtre ovale ou vestibulaire , le marteau, ïenclume, Vorbiculaire et Vétrier, la fenêtre ronde oncochUaire; S^ l'oreille exteene, comprenant le conduit-aïuiitif externe , le pavillon ou la conque.
Qn ne sait rien ou presque rien de l'usage de ces différentes parties ; connût-on d'iailleurs leur jeu, on ne saurait pas davantage le rappoyt qui existe eatre ce jeu et la sensation.
Les uns disent, par exemple, que l'on entend par le moyen de l'onde sonore introduite nonseulement dans le canal auditif externe, mais encore dans la trompe. d'Eustache , et que c'est
54 X>£ l'A VIE HUttAINB
pour cette faison que l'on entend mieux la bauche ouverte que fermée. Mais d'autres répondent que s'il est vrai qu'on entend mieux dans cette circonstance, c'est que le canal auditif externe est alors mieux disposé , plus libre» plus spacieux » et soutiennent que si l'on ferme ce canaU en vain l'on ouvrira la bouche, on n'entendra rien. Ils conviennent» du reste» que Tobstruction des trompes d'Eustache entraine constamment la sur^ dite» et que les os maxillaires supérieurs sont conducteurs du son» puisque si l'on se bouche les oreilles» on peut encore entendre une montre qu'on tient entre ses dents» tandis qu'on ne l'entend pas si on l'applique au canal auditif» ou si oh la tient autrement dans sa bouche» sans qu'elle touche les dents.
Quoi qu'il en sioit, le son n'est qu'une détermination du moi» et que le moi localise instinctivement ou par réflexion; il ne fait» en tout cas» cette localisation qu'à la condition de réfléchir.
On n'entend donc pas les corps à proprement parler» non plus que l'onde sonore. Le son n'est donc point objectif; mais il est objectivé lorsqu'il est rapporté à sa cause.
L'oreille n'apprend donc pas à connaître directement l'extériorité» mais bien par le souvenir» l'association des idées et le raisonnement. Il en est de même de la connaissance qu'elle nous donne de la- nature et de la forme des corps sonores», de leur distance de nous» et de leur direction. L'expérience des verres de Chladni permet de croire qu'on pourrait ijaîeux juger la forme des corpa
PHOPREHENT DITE. 55
par les sons qu'ils rendent , qu'on ne l'a fait jusqu'ici
Au surplus, il est probable que les sensations de son varient suivant l'organisation, de même que celles d'odeur et de saveur.
Il né faut pas, du reste ,- attribuer à l'oreille, comme organe de sensation, la forme musicale des sons, ni le sens intellectuel de la parole; tout cela est une affaire de raison. En effet :
V La faculté musicale n'est point en raison directe de la finesse de Fouïe, ni chez les animaux, ni chez l'homme. Le rapport des sons entre eux produit un sentiment dont la raison peut chercher la cause , mais qui est le fruit d'une capacité spéciale étrangère à l'organe de l'ouïe , quoique cet organe soit nécessaire pour produire la matière de ce phénomène. S'il en était autrement, les idiets, qui ont l'ouïe très-fine, seraient music^ns, ainsi que les animaux qui sont bien organisés sous le rapport des sons; ce qui n^est pourtant pas. Les oiseaux qu'on dit chanteurs, ne chantent pas par goût, par éducation, par réflexion, mais par in-' stinct, lors même qu^ils imitent : car ceux qui sont nés chanteurs chantent, quoiqu'ils soient isolçs tout jeunes de leurs parents, comme le coucou; et ceux qui n'ont point cette aptitude ne chantent pas, quand même ils en entendent chanter d'autres. Chaque espèce conserve son cri, son chant, depuis le commencement du monde. Le chant, pour ceux auxquels on veut bien le reconnaître , n'est point chez eux Fexpression volontaire de sentiments passionnés comme chez l'homme, quoiqu'une certaine
effervescecice intérieure , analogue à la passion, puisse porter les uns à chanter, comme elle porte les autres à crier. .
8® La vertu du langage , sa force expressive et significative, n'est point non plus dans les sons articulés , mais dans les idées , et surtout dans l!intention de la signifier par des sons. Ce n'est même qu'à cette double condition que des sons devien* nent parole : sans cela, le perroquet parlçrmt^ quand, au contraire, il ne fait que proférer des sons. (V. Adelon, 1. 1, p. 387 et s.)
Une question qu'on peut s'adresser ici, et qu'on: aurait déjà pu se faire pour l'odorat, c'est celte de savoir pourquoi, puisque l'organe de l'ouïe est double, les sensations ne sont pas doubles aussi? Cette question se représentera encore lorsque nous étudierons la vue.
, Xjfie première observation à faire, c'est que Iqu» les organes peuvent en motiver une semblable : car ceux qui sont simples se composent de deux parties symétriques* Une seconde observation , c'est qu'il ne faut pas demander pourquoi lés sensations ne sont pas doubles, mais pourquoi elles ne sont pas en beaucoup plus grand nombre, en aussi grand nombre qu'il y a d'extrémités nerveuses impressionnées.
La réponse est que ce ne sont pas les organes qui sentent, mais bien le moi par les organes. La sensation n'est point double par rapport à l'ame ; elle ne serait tout au plus que complexel Je dis tout au flus, parce que la complexité des modes du moi n'a de sens qu'autant qu'on les compare à,
quelque chose de multiple; par exemple, aux choses extérieures qui les occàsionent. Ce qui est si vrai, que nous ne savons pas distinguer les différais éléments d'une odeur complexe , si nous n'avons pas eu auparavant connaissance de chacun de ces éléments en particulier.
On dit cependant avoir remarqué que si la force des deux oreilles est inégale, deux sons d'intensité différente se font entendre; de là, ditK)n, l'oreille et la voix fausses. (V. Fodéré ^ Physiologie , tom. 3, p. 364.) 4
Mais, à supposer que ce fait soit bien avéré, il resterait à savoir : 1® si l'on remarquerait ces deux sons simultanés dans le cas où l'intensité des oreilles serait différente «naturellement, de naissance, et non par accident subit; 2? si cette duplicité de sons ne finit pas par disparaître.
PFest- il pas probable qu'elle n'existe pas chez tous les sujets qui ont la voix fausse. La plupart du moins ne s'en plaignent pas. Quoi qu'il en soit , nous sommes sûr, parce que le fait nous est personnel^ que l'on peut avoir l'ouïe plus sensible d'une oreille que de l'autre, sans éprouver ainsi uue double sensation de son, l'une plus faible^ l'autre plus forte. * '
Fodéré a remarqué (ib., p. 234) que les fonctions de l'ouïe sont très-souvent dérangées par les maladies de l'estomac ou du diaphragme.
Il est très-commun, dit Bertrand (Lettres sur h Physique, t. 2, p. 1 93)> de rencontrer des personnes qui sont absolument sourdes pour certains sons»
quoiqu'elles perçoivent très-bien d'ailleurs tous les autres.
Les effets physiques des sons n'ont rien de remarquable tant qu'ils ne dégénèrent pas en sensations internes. Les effets moraux sont, au contraire, très-dignes d'attention. On connaît la puissance d'une musique simple et naturelle sur l'ame. Si certaines maladies nerveuses sont calmées par la musique» il parait que ce n'est que par suite dé l'action même de Fesprit, qui est alors comme l'intermédiaire entre la sensation de son et l'effet pro*> duit sur l'organisation. D'ailleurs» quand les chants . ou le jeu des instruments agissent physiquement sur nous dans l'état sain, ce n'est que par l'intermédiaire de l'ame ou des passions.
L'éloquence et la poésie ont aussi leur côté musical.
Mais l'effet le plus remarquable de l'ouïe, c'est la communication sociale et l'instruction : c'est un effet métaphysique, ou plutôt logique.
La perception de l'ouïe se distingue de la sensa*tion du même organe, en ce que la perception s'entend du son conçu comme qualité réelle des choses» ç'est-à-dire du son objectivé par la raison; tandis que' la sensation de son lîe s'entend que de ce qui se passe dans l'organe» ou plutôt de ce que le moi y localise. Le phénomène total parait être pereep* tif : car la sensation qui accompagne le son est ordinairement très^peu sensible» et n'est point du tout le son^ puisque le son s'objective» et que la sensation se localise et se subjective. La sensation est si peu sensible dans l'exercice ordinaire de
PROPREMSNT DITS. 59
l'ouïe co0ime dans eelui de la vue, que c'est bien plutôt une conception du rapport de la perception avec l'organe comme condition de cette percep* tion.
as &A TUS.
Lame est Torgané propre des couleurs. Mais nous sommes en outre informés par la vue, quoique d'une manière indirecte , de Yétendue et de la forme des corps, de leur dimension y de leur mouvement ou de leur repos relatif, de leur distance entre eux, de leur noTT^re, etc. Ce n'est qu'au moyen de l'indue-, tion que la vue a pu nous informer de la plupart de ces qualités rationnelles des corps. On sait, d'ailleurs, que l'enfant apprend à voir, c'est-à-dire à juger sur le rapport du sens de la vue. La seule objection raisonnable qu'on puisse faire contre cette instruction de la vue par le toucher*, instruction qui avait été démontrée à priori avant d'être confirmée par l'expérience, c'est que les animaux n'apprennent pas à voir ; ils apprécient de suite les distances, distinguent les objets les uns des autres, et même les différentes parties d'un même objet. Mais cette objection est sans force, parce que la connaissance des animaux n'est point accompa-gnée d'intelligence; elle est instinctive. Ils font tous leurs mouvements avec la même infaillibilité que Tenfant fait ceux de la succion dans l'action de téter. L'homme n'est poirif ainsi destiné à exé-
^ Ou plutôt par la raison à l'occasion dé la sensation du tour^^ cher. (Voy. ci-après.)
60 ]>£ LA VIB HUttAINC
cuter tous ses mouvements sans connaissance: aussi est41 embarrassé pour ceux qui doivent être volontaires et guidés par la raison.
Du reste , il est un sens suivant lequel on n'^apprend pas à voir : c'est lorsque voir ne signifie qu'être affecté par la sensation d.e couleur* Mais dès qu'il s'agit de comprendre cette affection, de lui trouver une cause, de se former des idées sur cette cause, alors c'est un véritable travail de l'intelligence, mais un travail dont l'animal parait être entièrement dispensé. Il n'a donc aucune intelligence de ses Sensations , non plus jque des mouvements qui s'exécutent en conséquence dans, son organisme.
On n'apprend pas non plus à regarder ,^ en ce sens que l'attention soit une affaire d'enseignement, et même de volonté réfléchie d'abord. C'est ^ au contraire, dans le principe, un acte spontané, comme tous nos autres actes susceptibles d'être faits ultérieurement avec réflexion.
D'ailleurs, si l'on convient que les couleurs sont la matière propre du sens de la vue , il est au moins certain que l'intervention de la raison est nécessaire polir donner d'autres idées des corps que la perception de couleur, quoique ces idées se rattachent à cette perception. Mais nous croyons, de plus, que ces idées , qui sont de véritables conceptions, n'ont toute leur clarté qu'autant qu'elles ont été abstraites de la matière (la couleur) dont elles sont la forme , et surtout dès qu'elles ont eu reçu un nom particulier. Auparavant , les données du sens et celles de la raison sont dans^ une telle con^
fusion, que Féléinent sensible absorbe seul la faculté cognitive. L'on convient , du reste , que Tœil ne donne point la profondeur ; il ne donne donc point l'espace. Or , toutes les autres conceptions dont nous venons de parler supposent celle d'es^ pace. Donc elles ne peuvent être fournies par Foeil seul. Ce raisonnement nous parait démontrer que la vue est impuissante à faire naître les conce]^ lions de solidité, de corps, de matière, et d'extériorité (das Aussereinanderseyn, l'être en dehors l'un de l'autre, comme disent très-bien les Allemands).
La vue parait bien plus être une perception qu'une sensation : d'abord , les couleurs ne se localisent pas aussi sensiblement que les odeurs et les saveurs, et peut-être même que les sons, excepté lorsque la sensation tend à devenir interne. Il nous semble, au contraire, que la couleur est tout externe, que c'est une propriété inhérente aux corps, et que nous la connaissons telle qu'elle est en elle-même , bien que notre idée de couleur ne soit point de la couleur : cela est si vrai , que si la vision n'avait lieu que quand le toucher s'exerce, nous serions long - temps portés à croire, comme le dit Condillac , que nous percevons aussi les couleurs par le toucher.
Au fond, la couleur ne peut pas plus être dans les corps que les odeurs, les saveurs et les sons; seulement, la tendance à les objectiver ^est beaucoup plus prononcée. On sait d'ailleurs que la couleur n'est point .qj^solue , qu'elle varie suivant les organisations , l'é^t de santé ou de maladie , etc. Comment encore les songes des couleurs seraient-
52 DE Là vie humaine
ils possibles, si les couleurs n'étaient pas de pures déterminations du moi?
Les conditions physiques de la vision sont : 1^ un corps; 2^ la réflexion de la lumière solaire (dans le système de l'émission ou de Newton) , ou la vibration de la surface des corps et Vondulation d'un fluide éthéré répandu partout (dans le système de Descartes , renouvelé de nos jours par Presnel et d'autres physiciens); 3*^ l'action convenable sur nos organes, et par conséquent une distance et une intensité convenables.
Au surplus, certains phénomènes, tels que ceux de la pénombre, de l'interférence et de la polarisation, de la réfraction, des anneaux colorés, etc., semblent mieux s'expliquer dans le système des ondes que dans celui de l'émission. Dans le premier de ces systèmes, le mouvement de la lumière n'a plus rien qui effraie l'imagination : elle ne fait plus 3,600,000 lieues par minute; il est alors ana^ logue à celui que produit le son dans le bois. Suivant ce système encore , les différentes couleurs résulteraient de la différence du nombre des vibrations du fluide lumineux , et un corps n'aurait telle ou telle couleur que parce qu'il serait propre à agir de telle ou telle manière sur les ondes éthérées.
Quelque hypothèse que l'on adopté , lès faits animiques restent les mêmes, et en sont parfaitement indépendants quant à leur explication» parce qu'ils sont réellement inexplicables.
On n'avait d'abord admis, avtffc Newton, que sept rayons élémentaires : le rouge, l'orangé, le jaune»
le vert, le bleu ; Findigo > le violet Plus tard , on D'en compta plus que six, et même que trois, le rouge, le bleu, et l'indigo, les autres se formant de la réunion jdes trois premiers combinés deux à deux. Aujourd'hui on en croit le nombre indéfini : on en distingue autant que de nuances.
Chacun de ces rayons a une température et une action chimique dififérente, et en rapport inversé. Le rayon rouge est celui dont la température est la plus élevée et Faction chimique la plus faible.
Quelques physiciens ont conjecturé que la lumière n'est autre chose que le calorique.
Quoi qu'il en soit, on considère la lumière sous plusieurs points de vue , suivant qu'elle est à Fétat direct, à Fétat réfléchi ou à Fétat de réfraction. De là, Yoptiqm, la catoptrique, et la dioptrique. La polarisation est enfin une quatrième manière de concevoir le jeu de la lumière dans les corps; mais elle se rattache à la dioptrique.
On ne sait pas à quoi tient la propriété des corps de modifier diversement la lumière totale (blanche) , et de la décomposer le plus souvent de maitfère à n'en laisser voir qu'un élément Est-ce une propriété physique, ou une propriété chimique , ou l'une et Fautre à la fois ?
Les cQrps se distinguent, sous le rapport de la dioptrique /en opaques et en transparents ou dia^phanes. Tout corps diaphane réfléchit, du reste , quelques rayons; leur visibilité et leur couleur dépendent même , comme la visibilité et la couleur de tous les autres, de la lumière qu'ils réfléchisseut et de la manière dont ils la réfléchissent
t>4 ' Dfi lA VIfi HUMAINE
Tout corps visible est comme le centre d'une sphère lumineuse y et projette de tous les points de sa surface des rayons dont le faisceau est dW tant plus fort que Ton est plus près d^ee corps.
La réfraction varie suivant la densité et la na^ ture du corps traversé par la lumière. Du reste, le rayon incident et le rayon réfracté sont toujours compris dans un même plan normal à la surface des deux milieux; et le sinus de Tangle de réfrac^ tion est au sinus de Tangle d'incidence dans un rapport qui est toujours constant pour les milieux, quelles que soient les incidences.
L'œil est la condition organiqite de la vue. On y distingue l'œil proprement dit et les parties accessoires. L'œil proprement dit se compose de trois membranes superposées qui constituent les parois et la charpente de l'instrument : la sclérotique , la choroïde, et la rétine; de quatre corps concaves et qui réunissent les rayons, à des foyers déterminés : la cornée, Vhumeur aqueuse, le crystalUn, et le corps vitré. Toutes ces par;ties composent le globe de l'œil.
' Les parties accessoires de l'œil sont les orbites, les pcmpieres ,les muscles, etïappareihécréteur lor ci^mah
On s'est demandé pourquoi nous ne voyons pas les objets doubles, puisque nous avons deux yeux; et pourquoi nous ne les voyons pas renversés, puisque l'image qu'ils projettent au fond de l'œil est renversée?
On peut répondre à la première question : l*que la perception visuelle étant un pur phénomène
subjectUy et le moi n'étant pas double, cette affection doit être une; 2^ que la question n'aurait de sens qu'autant qu'on admettrait que l'ame perçoit les images qui se peignent au fond de l'œil, mais que cette hypothèse est fausse pour bien des raisons : parce que cette image n'existe que pour d'autres yeux qui l'y voient, elle n'existe par conséquent pas dans un œil considéré en luimême; parce que le jeu de la lumière sur cette partie de l'organe n'est encore qu'une pure impression, et que l'intervention du cerveau est nécessaire encore ; parce qu'il n'y a point d'image dans le cerveau; parce qu'enfin la perception visuelle n'a rien de commun avec l'étendue colorée qui figure l'image ; cette prétendue ressemblance ne serait pas même admissible dans le système matérialiste.
Il faut répondre encore que nous voyons réellement plus de surface avec les deux yeux qu'avec un seul; mais que cette étendue de la surface produit une perception complexe qui est une comme le corps étendu est un.
Enfin , si nous voyons plusieurs choses ou plusieurs points de la même chose, cependant nous ne voyons bien que ce que nous voulons regarder. D'un autre côté , ce que nous voulons regarder étant un (unité réelle ou collective), et notre attention ne pouvant être donnée à plusieurs choses à la fois, ce à quoi nous ne la donnons pas est pour nous comme n'étant pas, quoiqu'il impressionne l'organe. Il nous arrive souvent, en effet, de ne voir les objets que d'un œil, tout en croyant les voir des
deux : on ne s'aperçoit donc pas qu'il y a un œil qui porte à faux^ Souvent même Fattention à Tobjet ne permet pas de voir un corps intermédiaire qui masque à Fun des yeux Fobjet qu'on veut regarder. C'est à peine si on le voit lors même qu'on le place à dessein pour interrompre la communication entre Fœil et Fobjet plus éloigné auquel on donne son attention; il faut, pour l'apercevoir, se distraire momentanément et vouloir Fapercevoir , par conséquent le regarder.
Autre expérience où l'on ne voit rien : Quand il arrive de loucher par distri^ction et de regarder, par exemple, de Fœil gauche une lumière placée à droite, alors Fœil droit ne voit rîen; et s'il vient à regarder la lumière en question , il semble que cette lumière se déplace tout-à-coup, et qu'elle se rapproche en se portant à droite. C'est que le même corps n'apparaît pas au même endroit pour tes deux yeux. On peut encore vérifier ce fait en regardant un même objet placé assez près des yeux, tantôt d'un œil , tantôt d'un autre alternativement et lestement : Fobjet semble alors se porter de droite à gauche et de gauche à droite. Mais pour que le phénomène soit très-sensible , il ne faut regarder l'objet d'un œil qu'après avoir fermé Fautre, en regardant successivement de Fun et de l'autre trèsrapidement. Il ne faut donc pas regarder d'abord l'objet en question des deux yeux, puis enfer-
i II paraîtrait même, d'après l'expérience des lunettes à verres de couleurs dififérentes, que nous ne voyons habituelle^ ment que d'un œil. Y. Demangeon, Physiologie intellectuelle, 2^ édit. , avant-propos, txxxi et s.
mer un, puis eusuite l'ouvrir, puis après fermer f autre : il faut, au contraire, fermer celui qui était ouvert avant de rouvrir celui qui était fermé, en cherchant à regarder Tobjet toujours au même endroit.
Cest en vertu des mêmes habitudes déjuger les corps extérieurs à tel ou tel endroit dans l'espace, suivant l'impression qu'en reçoit la vue, que s'il nous arrive d'avoir la vue troublée un instant ou de la rendre, moins nette par un mouvement particulier des yeux tendant, je pense, à faire croiser les axes visuels, et avec la voIoqii| ^de^ne pas regarder tout en attachant lesyi^ax à-iju^ ob^ jet, par exemple à des lignes d'écriture, alors ee^ qu'on regarde parait être beaucoup plus éloigné de l'œil qu'auparavant; et si l'on vient à le regarder tout-a-coup, il semble se rapprocher subitement.
Mais la meilleure réponse à cette question, c'est sans doute de dire (pie, peu importe la construction de l'appareil organique; il a été fait double, mais pour servir une intelligence unique^ pour lui donner une perception unique à chaque instant de son exercice : c'est là un fait certain, qui ne peut être combattu par aucune bonne raison de droit, puisqu'il n'y a aucune nécessité a prioriqu^il en soit autrement. ,...»*..
Le strabisme lui-même confirme d'ailleufs l'explication que nous venons de donner: si les deux axes des yeux ne sont pas dans le rapport vwdu pour que la perception soit une, alors il ^>y a comme solution de continiiité entve Cfc que yôit an œil et ce que voit Tautre : de là nioé double
vision. Mais elle ne dure pas long-temps: l'esprit , ne devant et ne pouvant s'attacher qu'à une chose? ne se sert que d'un œil et détourne l'autre, ou ne fait aucune attention à la perceptit)n qui eu provient. De là l'affaiblissement très -prompt de l'œil négligé , sa déviation de plus en plus complète. De là encore cet autre fait, c'est que le strabisme involontaire ne donne pas une double perception , parce que l'habitude de ne regarder que d'un œil est prise à tel point qu'on ne voit réellement plus que d'un œil. Il est probable que dans le principe du strabisme on voyait encore des deux yeux, comme il arrive à ceux qui louchent volontairement. Mais ceux-ci ne peuvent pas alors regarder des deux yeux, et s'ils l'essaient, ils ne tardent pas à ressentir un mal de tête analogue à celui qu'on éprouve lorsqu'on veut mener de front trop d'idées à la fois. De plus , la simultanéité du regard est-elle autre chose ici qu'une attention très-rapide donnée successivement tantôt à une perception, tantôt à une autre?
Qu'est-ce qui nous détermine maintenant à nous servir alternativement tantôt d'un œil, tantôt de l'autre plus particulièrement, de manière à ce que l'un joue un rôle principal, et l'autre un rôle accessoire? Je serais porté à croire que si les deux yeux sont de la même force, celui-là joue le rôle principal , dont l'axe coïncide avec la ligne la plus courte de l'œil à l'objet. Et comme cette ligne varie sans cesse , surtout quand nous regardons des objets rapprochés de nous, il est naturel alors que le rôle des yeux change à chaque instant. Il n'y a
qu^un cas facile à déterminer mathématiquement a priori, où les deux yeux doivent jouer exactement le même rôle, d'après l'hypothèse précédente : c'est celui où les deux lignes partant de chaque axe de l'œil, aboutissent à un point commun qui se trouve sur le plan vertical qui sépare en deux parties parfaitement égales l'espace compris entre les deux yeux.
2^ La question du renversement de l'image doit être résolue d'une manière analogue à la précédente. En effet, l** y a-t-il une image dans un œil considéré enlui-inéme, ou indépendamment d'un autre être vivant qui la perçoit (qui l'éprouve)? 2® S'il y en a une, doit -elle être renversée? Ce renversement, tel que le voit la seconde personne, n'est-il pas la conséquence de ce que la lumière traverse deux yeux au lieu d-un seul, en passant de l'œil où elle semble se peindre, dans celui du spectateur? Et ne serait-ce pas dans l'œil de celui qui regarde qu'elle serait renversée, quoiqu'elle paraisse l'être aussi dans l'œil de celui qui est regardé? 3® L'image qui se peint sur la rétine n'est point vue par l'ame; elle n'existe que pour un autre organe animé. Si l'ame , au lieu de percevoir sst manière d'être, percevait cette image, elle ignorerait encore l'existence de cette image, puisque l'image ne serait pas un mode de l'ame. Si l'image, était, au contraire, un mode de l'ame, ce mode serait étendu, matériel, lumière et couleur, et par conséquent substance; ce qui est contradictoire. Si l'on suppose maintenant que l'ame perçoit l'image, mais que la perception qu'elle en a n'est pas l'i-
70 BB LA yi£ HUUAINE
mage même : alors, ou cette perception ressemble à Fimage» lui est identique, et nous retombons dans la difficulté précédente; ou bien elle en diffère comme un mode de Tame diffère de la matière; et alors encore , Tame , n'ayant connaissance que de sa perception, ne connaît pas rimage, quoi-^ qu'elle rapporte sa connaissance à quelque chose d'extérieur inconnu qu'elle en considère comme la cause. Il n^y aurait donc pas lieu de demander si cette perception est renversée , ou si elle est droite. Il n^ & donc pas lieu non plus de faire maintenant cette question. Il n'y a effectivement aucun rapport d'identité entre l'image et la perception; ou plutôt il n'y a pas d'autre image que la perception même avec son apparence objective.
Si l'on fait attention qu'il n'y a pas de rapport nécessaire entre telle ou telle espèce de percep* tion, et la fonction organique de telle ou telle partie du corps f on ne verra pas pourquoi la rétine est la seule de toutes les parties de ce corps qui, excitée par la lumière, produise la vision. On ne verra pas non plus d'impossibilité à ce que les somnambules voient les yeux fermés , qu'ils lisent même par le moyen d'autres organes que les yeux; par exemple , par l'épigastre.
C'est à la différence de la construction des yeux que sont dues la myopie, la presbytie, la nyctalopie, Vhéméropie, la différence essentielle des perceptions visuelles à l'occasion des mêmes choses, différence qui peut consister soit à confondre certaines couleurs, soit à être affecté tout différem-
PBOPEBMENT DITE. 71
ibent que d'autres sujets par les mêmes choses, mais à Tétre toujours de la même manière par les mêmes causes physiques, et d'un nombre de ma* mères égal à celui dont ils le sont eux-mêmes. Avec ces deux conditions, on s'entendrait toujours dans le langage, quoique les affections fussent complètement différentes.
II est probable que les perceptions visuelles ne sont pas les mêmes pour tous les individus : il n'y a, du moins, aucune nécessité qu'il en soit ainsi. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que la vue varie, et en intelligence et en force , suivant les espèces, les professions et les âges. Il est sûr, en effet, que l'animal, placé dans les mêmes circonstances extérieures j ne voit pas tout ce que l'homme voit, parce que la raison^, qui donne aussi la forme à la vue , de même qu'à l'ouïe , manque à l'animal. Nous voyons de même que nos habitudes nous font distinguer dans les choses visibles des points de vue divers. Un peintre voit autrement la campagne qu'un agronome, qu'un chasseur, ou un philosophe. Plus on sent, plus on sait, plus aussi la vue est féconde; elle rend en raison des idées et de l'intelligence qui la sollicitent. G^est ainsi , par exemple , que la beauté des formes et des couleurs échappe à l'œil le plus perçant , s'il n'est point instruit par le goût et par l'art. D'où nous concluons que le beau , en matière visible , n'est pas plus une perception qu'en matière d'ouïe ; que c'est la rai-
^ Ce mot est pris dans un sens très-spédal, qui sera déterminé plus tard.
72 DE I.A V1J& BUMAINE
son qui le forme et le conçoit , et que si elle est incapable de le faire, comme chez les idiots, .00 même si elle est inexercée, non -seulement l'œil ne percevra rien de beau , mais , il se laissera même séduire par le laid, faute de pouvoir le distinguer du beau»
Un aveugle -né, et un aveugle qui ne Ta pas toujours été, et qui se ressouvient d'avoir vu, ne jugent pas de même de retendue tangible : U dernier l'imagine, la conçoit visible; le premier ne le peut pas. Mais à Faide du sens du toucher, et des conceptions qui en accompagnent Texercice, il lui est possible d'acquérir des connaissances de la matière assez précises pour devenir statuaire. On en a vu des exemples.
Un aveugle*né peut-il comprendre qu'un corps puisse être représenté dans des proportions réduites? et ne doit- il pas concevoir la peinture comme la surface détachée d'un corps, et qu'on applique ensuite sur un autre corps? Et dès-locs^, la lumière, qui, en se réfléchissant d'un corps, en va peindre l'image au fond de l'œil, ne sera-t-elle pas dans le même cas que cette peinture? Pourrat*il concevoir que le plus petit représente le plus grand? N'ira4-il pas, par la pensée, jusqu'à l'infiniment petit de la surface des corps? et ne se demandera-t-il pas si cet infiniment petit peut être réduit ou non? S'il ne peut être réduit, comme la surface entière est composée d'infiniment petits, il faut ou que l'image soit tronquée, infidèle, ou que ces infiniment petits se peignent chacun séparément «t sans réduction; et, par conséquent^
peopblBHent dite. 73
que rimage du Louvre, par exemple, soit nécessairement aussi grande que le Louvre, sous peine de n'être point ressemblante.
Cette objection a , du reste , la même force eontre les clair-voyants , surtout dans le système de l'atomisme. Il faut qu'il y ait peinture incomplète : le continu ne peut souffrir de réduction sans altération ou sans confusion , c'est-à-dire sans qu'une ligne, un faisceau lumineux, ne se confonde avec un autre. Et ce que je dis du continu ne peut être évité en disant que la matière n'a pas ce caractère. En effet, elle est conçue continue, et les points qui forment la porosité, les solutions de continuité des corps, doivent être représentés dans l'image par des ombres, s'ils n'ont réellement pas réfléchi des rayons lumineux. D'où vient cependant que nous voyons les plus grandes masses sans apercevoir de réduction? Ne serait-ce pas que notre vue est très-imparfaite? Il est certain, au moins, qae quand nous regardons une grande étendue, nous en voyons moins bien chaque partie.
Il faut bien se garder de croire que les aveugles distinguent les couleurs par le toucher, comme on le dit vulgairement. Non , ils éprouvent des sensations tactiles différentes, suivant qu'ils touchent un corps de telle ou telle couleur, et ils attachent l'idée de ces sensations à celles de la couleur qui leur correspond. Voilà tout le phénomène.
L'aveugle Saundèrson et le sourd-muet Massieu ont comparé l'un et l'autre de la même manière les perceptions qu'ils connaissaient à des perceptions qu'ils ne connaissaient pas : la couleur écar-
74 tiE LA YIB HUMAIIfX
late au son de la trompette , et le son de la trompette à la couleur écarlate. Cette coïncidence s'explique à Taide du langage , qui donne à ces deux perceptions Tépithète commune d'échtante.
Il serait curieux de savoir si les aveugles - nés meuvent les yeux, comme pour chercher à voir les personnes qui leur parlent, ou les objets qu'ils touchent ou qu'ils cherchent à toucher. S'il en était ainsi, ce qui n'est pas probable, ce serait une présomption que nous mouvons instinctivem^t les yeux pour voir, sans aucune éducation. Cependant l'immobilité de ceux des enfants nouveau* nés semble encore contraire à cette supposition. Il serait, du reste, absolument possible que les aveugles -nés mussent les yeux en conséquence de la direction des sons qu'ils entendent ou des mouvements qu^ils font, sans qu'on pût en. conclure que ce mouvement n'est pas d^éducation et àe réflexion : car l'aveugle-né peut être soumis à cet égard aux lois qui régissent les rapports ordinaires du physique et du moral; et, comme les yeux sont destinés à voir, lors même qu'ils ne voient pas , l'ame pourrait encore leur faire exécuter certains mouvements inutiles, de la même manière qu'elle rapporte des sensations à des membres qui manquent chez les amputés.
L'étendue visible ou colorée et l'étendue tangible diffèrent non - seulement en ce qu'elles appartiennent à des organes différents -, mais encore en ce que :
V L'étendue visible d'un même objet varie, suivant la position relative de la chose vue au spec-
J^aOJPRBMEJVT DITS. 75
tateur, et suivant la distance qui les sépare , tandis que rétendue tangible ou réelle est, au contraire , iovariaUe.
2^ La première n^est qu'un signe de la seconde. Nous iie pensons maintenant qu'à celle-ci, sans nous arrêter à celle-là.
3^ L'étendue visible n'a que deux dimensions , longueur et largeur.
Mais ces deux dimensions ne seraient probablement pas conçues si nous n'étions doués que du sens de la vue. Je ne crois pas , en effet » que la conception d'étendue soit analytiquement comprise dans celle de couleur, tout en reconnaissant l'intimité de la synthèse qui les unit dans l'état actuel de notre développement et de notre organisation ^ La question ne pourrait être résolue par l'expérience qu'autant que des individus naîtraient
^ C'est ce que semblent prouver l'éducation yisuellé de Paveuglë opéré par CSieselden et celle de Gaspard Hauser. Chez celui-d^ « le phénomène de la vision donna lieu aussi à plusieurs remarques assez siugulières : pendant un certain temps il ne put point dis* tinguer un objet rond d'un objet triangulaire ; la représentation de ces objets sur le papier ne lui offirait non plus aucune diffé^ rence; il était de même embarrassé pour distinguer l'imaga peinte ou tracée d'un cheval de celle d'un homme : ce ne fut qu'à force d'emballer et de déballer journellement ses joujoux , qu'il parvint à acquérir une notion distincte des formes. Ayant été placé devant une fenêtre ouverte d'où l'on voyait un riant paysage^ il se retira avec un mouvement d'horreur; et, comme plus tard 9 après qu'il eut appris à parler, on lui demandait compte, de cette impression, il répondit que la campagne vue de cette fenêtre lui avait fait l'efiet d'un contre-vent qui au^ rait été brusquement fermé devant ses yeux, et sur lequel on aurait barbouillé grossièrement quelques figures de fantaisie: avec de la boue. »
avec le sens de la vue , mais sans celui du toucher; nous n'avons donc que le raisonnement à employer ici. Or, je le répète, quoique nous concevions maintenant toute couleur étendue, cette conception n'est sans doute que le résultat d'une synthèse primitive à l'origine de laquelle nous ne pouvoiïs pas remonter par la mémoire : car si toute étendue suppose espace ; si l'espace ne peut être conçu qu'à la condition de concevoir aussi l'impénétrabilité, la matière^ l'extériorifé; si celleci ne peut être posée par la raison qu'à l'occasion de l'exercice du toucher, comme la chose est on ne peut plus vraisemblable, il s'ensuit que la conception d'étendue n'est pas nécessairement inhérente à la perception de couleur. Si donc on n'avait que l'organe de la vue sans celui du toucher, l'ame serait modifiée en perception de couleur; mais elle n'objectiverait rien, en ce sens du moins qu'elle distinguât une étendue matérielle. Il n'y aurait par conséquent pour nous ni corps, ni espace, ni distances diverses entre les corps: il n'y aurait que différentes perceptions de couleurs avec intensités diverses.
Tel est probablement l'état de l'enfant qui voit pour les premières fois; tel était presque Tétat du jeune aveugle opéré par Cheselden^ qui croyait que tous les objets étaient contigus à son œil, qui ne distinguait pas les intervalles plus ou moins grands , ni les différents volumes des corps placés à des distances différentes de lui. Qu'aurait-ce été s'il n'avait déjà connu Textériorité par le toucher? Combien ses perceptions nouvelles n'au-
PAOPEEMEIVT DITE. 77
raient-elles pas encore été plus subjectives /plus intimes à son ame!
Du reste, dansj'état actuel même, nous ne percevons jamais par la vue la solidité, ou les trois dimensions des corps; nous ne percevons que des surfaces différemment éclairées. Mais s'il n y a pas de solide sans trots dimension^, s^l n'y a pas d'impénétrabilité concevable sans solidité, s'il n'y a pas d'extériorité concevable sans impénétrabilité, s'il n'y a pas d'espace concevable sans extériorité, s'il n'y a pas étendue, même visuelle, s'il n'y a pas de figure sans espace, il s'ensuit de nouveau que. la perception de couleur n'explique pas celle d'étendue. L'ame serait donc alors modifiée en per* ception de couleur sans y concevoir l'étendue, quoique nous ne puissions cependant pas nous empêcher de l'y concevoir maintenant, parce que. nous sommes dans des conditions qui nécessitent de notre part cette synthèse.
Si nous n'avions que le sens de la vue , nous ne rapporterions donc pas nos perceptions visuelles à quelque chose de corporel, d'exteirne, parce que nous ne connaîtrions rien de semblable. Donc, par elle-même, la vue ne nous instruit point de l'extériorité. L'extériorité est une pure conception à laquelle la raison seule peut poser un objet, donner une valeur; ce qu'elle ne fait sans doute primitivement qu'à l'occasion de l'expérience du toucher \ Mais nous reconnaissons cependant que le
^ La Térité de oeUe thèse deTiendra plus sensible encore si l'oû réfléchit que les couleurs ne sont que des états subjectifis*
Créateur aurait pu attacher la conception d'extériorité à la perception visuelle; nous n'y voyons du moins aucune impossibilité logique ou de contradiction.
Quoi qu'il en soit, tout ce que la vue semble nous apprendre maintenant par elle seule concernant l'extériorité, n'est que le fruit d'un raisonnement inductif antérieur fondé sur l'association des intuitions du toucher et de celles de la vue.
L'œil apprécie maintenant la distance de deux corps à l'aide des objets intermédiaires , par l'in^ tensité de la lumière qu'ils réfléchissent, par leur grandeur apparente comparée avec leur grandeur réelle déjà connue d'ailleurs. La distance, au surplus, n'est qu'une pure conception, une idée de rapport. Il en est de même des dimensions, du mouvement, du repos, de la forme, de la position, de l'étendue, etc.; et c'est une raison péremptoire pour qu'elles ne soient point une donnée de la vue, non plus que d'aucun autre sens; mais la raison les fournit à l'occasion du toucher.
En tous cas , à supposer qu'un être qui serait doué de la vue, sans être doué du toucher, pût
C'est là un &it que Fhjpothèse des vibrations^ substituée à celle des émanations, adiève de démontrer, puisqu'il n'y a nul rapport d'identité entre des mouvements vibratoires et des couleurs. Pour mieux comprendre encore que nous ne voyons pas les tx>rps à proprement parler^ non plus que les couleurs audehors, qu'on se donne la peine d'analyser le fait de la vision des objets dans une glace : ce ne sont pas les objets eux-mêmes qui sont vus de la sorte , puisqu'ils sont derrière le spectateur, €e n^est pas leur image , puisqu'une illusion la rapporte où die n'est certainement pas«
PROPaBHBNT DIT£. 79
objectiver les perceptions visuelles, et cpi'il pût concevoir deux dimensions et des figures, ses idées seraient encore très-différentes de celles que nous croyons maintenant tenir de la vue seule* En effet,
1^ L'apparence visible ne serait pas pour lui le signe d'une étendue tangible.
2^ Il n'aurait pas plus l'idée d'une troisième dimension que nous n'avons l'idée d'une quatrième^
3^ Il ne pourrait concevoir qu'un objet fût derrière un autre,
4® Ni que l'un pût être plus près ou plus loin de lui que tout autre.
5^ Une ligne droite ne pourrait l'être pour lui que dans deux dimensions; il ne pourrait la concevoir dans un plan vertical, et d'avant en arrière.
6^ Une ligne courbe dans un plan de cette dernière espèce, serait pour lui une ligne droite; et une ligne droite serait un point ou une ligne qui paraîtrait plus courte qu'elle ne le serait réellement.
7^ Il n'y aurait point pour lui de surface courbe (et ce semble non plus par conséquent de surface qu'il pût concevoir plane , par opposition à courbe,' et par conséquent point de qualification possible des surfaces sous ce rapport).
8^ Il ne concevrait ni angle (solide), ni angle plan, ni angle sphérique (Reid, t. 2, p. 196.)
9** Il n'exclurait de son idée du point que la longueur et la largeur, tandis que nous en excluons aussi l'idée de profondeur.
En un mot, sa géométrie serait très-différente de la nôtre. (Voy. Reid, t. 2^ p. 190-193.)
10® II regarderait la couleur, retendue et là figure , mais la couleur surtout , comme les pro* priétés essentielles de la matière.
11® Deux corps pourraient en apparence exister dans le même lieu; mais quand il en serait ainsi, Fun des deux disparaîtrait.
On voit par-là que la physique d'un pareil être différerait aussi beaucoup de la nôtre ^
^ Ces résultats difil^rent à beaucoup d'égards de ceux qu'on trouye dans l'ouvrage d'ailleurs très-estimable de M. Paffe, iur ia Sensibilité. La raison de cette différence tient à ce qu'il donne à la notion d'étendue une réalité objective correspondante, et qu^il ne distingue pas assez l'étendue de la couleur dans ce qu'il appelle^ avec M. Gamier, l'étendue visible. Quant à nous, nous croyons^ avec Descartes ^ que l'étendue pure ou abstraite , l'espace, est la même que l'étendue accompagnée de résistance: car les trois dimensions d'un solide ne sont pas différentes des trois dimensions de l'espace que ce solide est dit occuper. Nous croyons de plus, avec Kant, que l'espace est une conception de la raison pure : d'où nous sommes forcément conduits à recon* Battre, dans l'étendue visible, deux éléments : l'un a priori, ou purement rationnel, l'étendue; l'autre a posteriori, ou fourni à l'occasion de l'exercice de la vue, la couleur. Quant à ce second élément, nous le croyons encore subjectif dans son essence, parce qu'il est le résultat du rapport de l'organisation visuelle «t étfss objets visibles. La couleur n'existe donc pas plus hors de nous que l'étendue; mais c'est une loi de notre nature d'admettre un dehors, une extériorité, et d'y objectiver l'étendue déterminée par ce que nous appelons la couleur, mais qui n'est au fond que la cause occasionelle de la sensation particulière de couleur. Nous .pourrions, ce nous semble, répondre à toutes les raisons avancées par M. Paffe pour objectiver réellement la couleur, pour en faire un quelque chose d'identique à l'intuition qu'on en a, ou du moins qui en est l'objet, si le présent ouvrage était polémique. Ces raisons se trouvent particulièrement p. 19/ï, 195, 209. Il faudrait d'ailleurs, pour bien bire comprendre les bases de cette discussion, s'entendre parfaitement sur plusieurs conceptions ontologiques. Nous renvoyons donc à notre Théorie de la Connaissance, ou Logique objective»
^EOPRBMENT DITE. 81
Nous dirons donc, en nous résumant , que la ferception visuelle a des conditions physiques et organiques ; qu'elle est sensation en tant qu'on éprouve quelque manière d'être dont on rapporte le siège à Torgane de la vue , mais que cette manière d'être n'a aucune valeur cognitive ou ob-jective ; que, sous ce rapport, la perception visuelle se distingue assez nettement de la sensation. La eouleur s'objective toujours dans notre état actuel; mais la sensation, ordinairement très-faible, presque insensible même qui l'accompagne, et qui ne lui ressemble en rien, est tout entière concentrée par le moi dans l'organe; elle est toute sub^ jective du reste.
Quand la sensation et la perception sont con^ sidérées comme un phénomène, c'est la percep*. tion qni l'emporte, comme dans l'ouïe. Il en est tout différemment dans l'odorat et le goût. C'est parce qu'il y a dans les quatre fonctions seitôibles que nous venons d'examiner, un élément soit sensitif, soit cognitif, qui est toujours très-prépondérant, qu'on n'a inventé qu'un mot pour désigner le phénomène tota 1 , et ce mot a été celui de sensation^ Mais celui de perception conviendrait mieux pour l'ouïe et la vue. Nous verrons bientôt, en étudiant le toucher, qu'il réunit les sensations et les perceptions à un très-haut degré.
La perception visuelle n'est ni dans le corps qui Texcite , ni dans le fluide lumineux qu'il met en jeu, ni dans l'organe, mais dans l'ame seulement. Ce n'est donc qu'une pure modification intellec**
tuelle du moi , plus le peuchant mvincible à la rapporter à quelque chose d'extérieur comme à son occasion physique et même à son objet.
II n'y a donc absolument rien de commun entre cette modification et les choses extérieures. Le fait est évident pour ce qui concerne les corps considérés isolément. Il ne Test guère moins par rapport à la lumière. Loin d'être la vision ou la perception visuelle , elle n'est pas même propre a l'exciter quand on l'envisage en elle-même. II est très-probable que si nous étions plongés dans un fluide lumineux sans corps extérieurs environnants pour le réfléchir en le décomposant, nous serions comme dans les ténèbres les plus obscures ^ Il y a plus» c'est que la lumière ne serait pas même visible pour nous si elle était décomposée» et si notre œil n'était en rapport qu'avec un de ses éléments » mais sans être à portée de voir quelques corps.
Les éléments de la lumière sont comme le reste des choses, ils ne se connaissent que par opposition; leur valeur intelligible n'est possible . qu'à cette condition. Pour être affecté d'une certaine
^ Ged est rendu vraisemblable par une illusion d'optique dont parle M. Denon. Ce savant nous dit « qu'en Afrique on se trouve à midi comme un centre de lumière dbnt on est le foyer ^ et qu'on est tout surpris de voir la nature sans ombre y s'afCadsser^ s'aplanir, n'avoir plus de saillies apparentes, et tout un pays prendre un nouvel aspect, et perdre ses formes devenues méconnaissables. Les maisons nubiennes disparaissent à l'œil dès que le soleil levé ne laisse plus d'ombre aux corps et n'en dessine plus les formes. Il lui est arrivé plusieurs fois de cherdier à midi un village qu'il avait vu le matin, tandis qu'il était au milieu des maisons. » V. Podéré , Physiologie, tome 3, page 255.
I>ROPREUENT DITE. 83
manière^ pour le savoir et le comprendre, il faut au moins Tavoir été d'une autre et s'en souvenir.
A la surface de la terre, où nous sommes placés, nous croyons voir quelquefois la lumière; par exemple , par un matin d'été , lorsque le ciel est très-pur, on dirait que la lumière oscille avec une grande rapidité sur les toits de nos maisons. Mais est-ce bien la lumière que nous voyons ainsi ? ne sont*ce pas plutôt les atomes de poussière sans nombre qui remplissent notre atmosphère, surtout dans sa couche inférieure? ou si c'est la lumière, ce jeu u'est-il pas dû à la réflexiojQ qu'elle éprouve en tout sens sur les atomes dont nous parlons, et peut-être sur les éléments propres de l'atmosphère elle-même? Cette supposition n'est-eUe pas con-« firmée jusqu'à un certain point par certains météores , par la vue des rayons lumineux qui pénètrent dans une chambre obscure , et sont visibles même pour l'œil qui. n'est point sur leur direction primitive? Mais seraient-ils visibles sans les atomes qu'on voit tourbillonner sur leur route, et qui , sans doute , les réfléchissent partâellemeat en tout sens ? Il serait curieux de voir comment les spectres solaires apparaissent en traversant un espace vide.
Quoi qu'à en soit, ce phénomène d'oscillation très-rapide, dont nous avons parlé plus haut, semble favorable à l'hypothèse des ondes lumineuses, sans être cependant inexplicable dans celle de l'émission.
La vue , instruite par le toucher , est le sens le plus digne, le plus propre à élever nos idées, à
favoriser Tessor de l'imaginatian. C'est, avec Toreille, le sens poétique par excellence. Aussi, c'est le plus sujet à Tillusion, à l'erreur et au mensonge ^ Le toucher est le sens géométrique ou scientifique. L'odorat et le goût sont les sens animaux t)usensitifs.
Certaines maladies font varier les perceptions visuelles. Ainsi , dit Fodéré ( p. 332 ], les maladies du cerveau, directes ou indirectes, altèrent tous les résultats de la vision. Les murs de notre chambre nous présentent des fantômes dans l'invasion d[es fièvres chaudes; nous ne voyons que des flocons ou des mouches dans les dernières heures de notre agonie. Dans l'ivresse et dans les transports de colère , nous voyons asse^ souvent les objetâ doubles; nous les voyons tourner rapidement lorsque nous éprouvons l'action de quelque poison narcotique. Ce même physiologiste dit ailleurs qu'un obscurcissement de la vue, et même une cécité momentanée , est souvent causé par une mauvaise digestion , par des empoisonnements , par des affections hypochondriaques , par des désordres de la matrice et des ovaires. L'oreille, dans les maladies , est sujette aux hallucinations comme l'œiL Elle y est sujette encore même dans l'état de veille lorsque nous sommes en proie à des agi-
1 n ne trompe cependant point par lui-môme, mais par suite d'assodation d'idées et d'induction hypothétiques qui portent l'esprit à juger que les déterminations de l'étendue tangible se troureraient identiques avec celle de l'étendue visible, si elles étaient comparées, et à croire que le réel est le même que l'apparent.
tations violentes de Tame, comme à la frayeur, etc.
Outre le phénomène, qui parait bien constaté, que des personnes ne distinguent pas certaines couleurs, il paraît vraisemblable que les perceptions visuelles ne sont pas les mêmes pour tous ks individus; et cependant nous ne pouvons concevoir dans ce cas, réel ou hypothétique, que lea conceptions d'étendue, de figure, etc. (qui accompagnent la perception visuelle , qui en sont la forme ) puissent être différentes : nouvelle preuve que ces conceptions ne sont point une donnée sensible.
L'inOuence des passions sur Fœil s'explique par Faction presque immédiate de l'ame sur cet organe , et par Faction qu'elle exerce encore sur lui média*tement, ou au moyen d'autres organes. L'œil correspond avec la peau par la conjonctive; avec les membranes du cerveau, au moyen des siennes propres ; avec le cœur par le sang qui s'y porte presque en droite ligne par Tartère ophtalmique; avec les narines, l'organe de Fouïe, les mâchoires^ îes dents, par le moyen de ses vaisseaux, et surtout de ses nerfs ; enfin avec tous les viscères auxquels se distribue le grand sympathique, par les connexions de ce nerf avec la sixième paire. C'est avec raison qu'on a appelé l'œil le miroir de Vàme : il peint en effet l'amour, la haine, la dissimulation, le mépris, l'indifférence, l'hypocrisie, la réserve, la modestie , la contrainte , etc. Il n'est pas moins expressif sous le rapport du caractère et des qualités intellectuelles.
86 DE LA yi£ HUHAI5E
Son influence directe sur le physique est beaucoup moins grande que celle qu^il en reçoit. Mais son influence indirecte est très - considérable : il suffit, pour s'en convaincre, de voir ce que serait l'homme s'il était dépourvu de ce sens précieux.
BV TOVCBBa.
Le sens du toucher est général , puisque toute la surface de notre corps est propre à nous révéler la présence de choses extérieures. Mais le toucher ne s'entend proprement que de l'organe qui
nous sert d'ordinaire pour palper, de la main.
On a dit aussi que toute sensation extérieure , toute perception, a lieu par une espèce de toucher: c'est ainsi que le sens de l'odorat doit être immédiatement impressionné par les odeurs ^ celui du goût par les saveurs , celui de l'ouïe par Fonde sonore * , celui de la vue par la lumière , de même que celui du toucher par la surface des corps. Mais on a dit de plus qu'il y a cette différence entre les quatre premiers organes et le dernier, qu^ils ne perçoiventpoint immédiatement les corps, tandis que le toucher les perçoit immédiatement. Toutefois, cette observation n'est pas très-rigoureuse » attendu que, d'une part, le contact des organes avec les molécules des corps odorants ou sapides, ou avec la lumière, est pour le moins
^ Les mouvements du sang qu'on entend quelquefois dans les carotides ne font pas exception, puisqu^il parait nécessaire à l'audition qu'il y ait de l'air dans la trompe d'Eustache^
aussi immédiat que celui qui a lieu entre la main et les corps touchés; et que, d'autre part, le contact n'est réellement pais rigoureusement immédiat dans le toucher.
Si nous appelons tact le toucher universel , et toucher proprement dit le tact restreint à l'organe qui l'exerce avec le plus de délicatesse et de profit pour l'instruction de l'individu, nous dirons :
1^ Qtiant au tact, que son organe est la peau qui forme l'enveloppe du corps et les membranes qui sont à la naissance des orifices : car ces membranes ne sont sensibles, comme tact, que dans cette partie de leur étendue. Il est bien vrai cependant que toute partie du corps, même interne, qui peut servir à constater la présence d'un corps étranger^ pourrait auissi être appelée toucher; mais ce serait confondre les sensations externes avec les internes, à moins que par internes on n'entende seulement celles qu'oa éprouve , sans constater ainsi la présence d*un corps étranger. La peau se compose de deux parties : le derrm et Vépiderme. D'autres admettent trois parties : Vépiderme^ un réseau vascubdre sécrétant la liqueur qui donne la couleur à la peau, et le chorion. Le derme se compose de nerfs et de vaisseaux exhalants et absorbants; l'épiderme est inorganique et insensible.
2^ Quant au toucher, il ne diffère du tact que parce que l'ensemble de l'organe est plus propre à se mouler sur la surface des corps : il donne paria même jplus promptement, plus facilement et plus exactement la forme. La sensibilité tactile y
8S D£ LA T»£ HUMAIIVE
est en général aussi plus grande^ la peaa plus n|obîle que dans les autres parties du corps.
La principale sensation du tact est celle de proid et de chaud. Il n'y a pas , du reste , de chaud ni de froid absolu : la condition physique du chaud est le calorique ; celle du froid n'est que négative ^ c'est Tabsence pure et simple du calorique, absence, dont la conséquence est un état qui> comparé à celui causé par une plus grande quantité de calorique, s'appelle froid. — ^Du reste, les corps vivants ne sont pas soumis à la loi de l'équilibre du co^ lordqm, parce que, d'une part, ils ont la propriété de neutraliser jusqu'à un certain point une température plus élevée que la leur, et que, d'autre part, ils produisent eux-mêmes une certaine quantité de chaleur qui est toujours la même dans les profondeurs du corps. Cette température est de 32^
Mais nous jugeons aussi par suite de l'exercice du tact , et surtout du toucher> de V existence des corps, c'est-à-dire de quelque chose détendu, ira-pénétrabk, de leur figure, et par conséquent de leur limite et de leur grandeur, de leur forme 9 d^ poli on du raboteux de leur surface, de leur densité, de leur dureté ou de leur molksise,de leur élasticité, de leur flembilité, de leur frangibilité , de leur fluidité, de leur gazéité, de leur pesanteur, de leur distance, de leur mobilité- relative , de leur repos relatif, de leur nombre, etc.
Du r^ste , l'organe du toucher est plus ou moins exquis, suivant l'organisation , les habitudes tac* ii les, etc. Il se développe d'une manière particulière surtout chez les aveugles.
PRbPREMBNT DITE. 89
Il n'y a, convne nous l'avons dit, de sensations proprement relatives au sens du toucher que celles du chaud et du froid ; les sensations improprement dites de cet organe sont : 1^ toutes tes manières d'être innommées qu'on éprouve lorsque la raison form^ les conceptions dont nous venons de faire l'énumération, conceptions plus intéressan-^ tes pour nous que les sensations qui leur correspondent , et dont celles-ci ne sont que des signes sensibles : c'est parce que ces conceptions nous^ intéressent davantage, qu'elles ont été nommées plutôt que les faibles sensations auxquelles elles correspondent; ici , l'intérêt rationnel l'a emporté sur l'intérêt sensible ; 2^ les sensations de volupté, qui sont peut-être bien aussi en très-grande partie des sensations internes tenant de l'instinct et de l'imagination.
En cherchant à faire connaître la manière donir se forment les conceptions que la raison produit à l'occasion du toucher, il faut éviter deux fautes dans lesquelles sont tombés un grand nombre de philosophes : la première, de supposer ces conceptions connues dans l'individu abstrait qu'on est censé cAserver relativement à l'origine de ces conceptions; la seconde, de supposer dans cet être encore la connaissance rationnelle de son corps comme substance étendue, servant à l'ame pour découvrir l'existence d'une autre substance également étendue. Le corps humain n'est pas moins inconnu primitivement à l'ame que tout autre corps : il s'agit, avant de découvrir l'exis*teace des choses extérieures par son moyen, du
moins d'après la manière dont on en a jugé jusqu'ici , de reconnaître son existence et ses qualités rationnelles.
Or» si l'on s'en tient aux faits et à leur analyse, il est facile d'expliquer cette connaissance rationnelle des corps » soit du notre propre , soit d'un corps étranger : car nous ne prétendons pas du tout, nous,. qu'il soit nécessaire que l'ame ait connaissance de son propre corps avant de pouvoir affirmer quoi^que ce soit hors d'elle, bien qu'il s^t vrai cependant que pour concevoir les corps extérieurs comme exthieurs^ comme en dehors du nôtre, il est nécessaire d'avoir connaissance du notre propre; mais il est possible, vraisemblable même, que les deux espèces de corps sont affirmés en même temps.
Voici donc, selon 'nous, à peu près comment les choses se passent : des sensations diverses sont éprouvées plus ou moins long-temps par l'esprit , qui les remarque et en cherche la cause. Après un certain temps d'un exercice vague , instinctif et spontané du toucher, il conçoit quelque chose qui cause ces sensations; tous ses sens s'exereent à l'envi; il ne sait auquel entendre; mais en général ils s'entr^aident cependant , tout en troublant sans doute quelquefois l'intelligence dans ses recherches. Insensiblement l'enfant conçoit que c'est lui, son moi, qui est touché par quelque chose qu'il voit se mouvoir; il veut répéter ses mouvements instinctifs, et sa main lui obéit; il veut commander à un quelque chose qu'il voit en dehors , et ce quelque chose ne lui obéit point; il a recours
'I^ILOPHEMBNT BITI. 91
à ce qui lui obéissait précédemment, à sa main ^ et il la voit exécuter un mouvement. Mais cela ne suffit pas. Faute de pouvoir saisir ce qu'il désirerait obtenir , pu mu simplement par un instinct machinal, il porte sa main* à sa bouche, qui est aussi pour lui un organe du toucher, et il éprouve une double sensation : il se trouve lui partout. Il remarque qu'il en est autrement quand il porte à sa bouché quelque autre corps; il se distingue alors de ce qui n'est pas lui; il affirme alors son corps et des corps étràngei^ tout à la fois ; il les conçoit distincts, différents, distants, etc. Dès -lors, toute son attention se porte , avec plus d'intérêt encore et de fruit pour son intelligence , sur les choses extérieures qu'il peut d'ailleurs traiter à son gré , auxquelles il ne sent point de mal , auxquelles il n'en suppose encore point. Il les manipule donc , en fait une étude beaucoup plus sérieuse et plus soutenue que nous ne le pensons. Nous croyons et nous disons qu'il s'amuse , quand au contraire son aine apprend activement, passionnément à se servir de ses organes, à lier connaissance avec le monde extérieur, qui se détermine de plus en plus à l'esprit de l'enfant par les sensations qu'il lui donne , par les perceptions qui s'en forment dans son ame , et par les conceptions qui (Rajoutent à ces sensations et à ces perceptions. L'ouïe, la vue, aident le toucher, comme le toucher aide l'ouïe et la vue. Tout est d'abord confus ; mais tout se distingue insensiblement, au moins pour ce qui est
^ Sans sayoîr encore /{ù'il a une mûn»
92 DE LA VIE HimAiirs
des connaissances qui proviennent de sens diffé^rents : car s'il s'agit de la part des sens et de celle de la raison dans chaque espèce de sensation et de perception, il faut convenir qu'elle ne se fait que fort tard, et même jamais chez un très-grand nombre d'hommes. Aussi attribuent -ils aux sens la forme comme la matière de leurs perceptions; ou plutôt ils ne distinguent là ni forme ni matière. Et, chose singulière, ils finissent bientôt par n'apercevoir plus la matière, pour n'y voir qu'un signe de la forme, et un signe dont l'intelligence est si rapide qu'il devient presque inaperçu, quoique la forme, qui seule préoccupe alors, soit rapportée d'abord à l'externe où elle n'est pas , puis ensuite, par une demi-réflexion,, à l'organe qui ne fournit cependant que la matière. Ce n'est qu'une réflexion beaucoup plus approfondie, une réflexion philosophique , qui permet de distinguer la cause oc-» casionelle physique de ces phénomènes internes d'avec ces phénomènes eux-mêmes, et, dans ces derniers, la matière de la forme, puis enfin de rapporter la matière aux sens, et la forme immédiate ou médiate (l'espace et le temps) à la raison^ Et cependant c'est sur la matière de la percep-» tion, c'est-a-dire sur la sensation proprement dite, que l'ame a dû porter d'abord son attention; c^est la sensation brute qui a dû la tirer d'abord de son assoupissement, qui a dû lui donner la secousse électrique de la pensée. Ce n'est qu'à la suite de cette excitation sensible que la raison a pu se mettre en jeu pour donner une forme d'abord obscure à cette matière , forme qui a pu un jour eii^.
FKOPRElttENT DITE. 93
être abstraite par la réflexion , être naihmée , et devemr un objet de contemplation pour l'esprit.
Mais qu'on ne nous demande pas comment la raison a pu produire les conceptions à la suite de l'excitation des sens; nous l'ignorons profondé* ment : c'est une loi dernière de notre nature intellectuelle , et dont le principe est caché dans le plan de la création et dans la toute-puissance qui la réalise. Ce qu'il y a de certain seulement, c'est que la sensation du toucher a été accompagnée de l'exercice de la raison , et que c'est la raison qui a produit toutes les conceptions que nous appelons les qualités premières des corps, depuis même la notion de leur existence jusqu'à celle de leur nombre.
Il est inutile de faire voir en détail comment la chose a dû se passer, comment elle s'est passée réellement : il suffit de dire en général qu'il n'y a qu'à se mettre pour chaque conception dans le cas particulier qui la fait encore renaître maintenant à l'esprit, de bien attacher son attention à ce qui se passe dans l'organe du toucher; ce qui s'y passe ou plutôt ce qui semble s'y passer, ce que l'âme y localise, c'est proprement la sensation qui n'a pas de nom; ce qui est nommé, et qui n'est ni une qualité sensible ni une qualité réelle des corps, mais bien une manière de les concevoir, c'est la donnée de la raison, la conception.
On peut maintenant chercher à déterminer d'une manière plus circonstanciée, sinon plus approfondie, ce que nous ne croyons pas possible, les circonstances nécessaires pour que les sensa*
94 BE LA rtl HUMAIITE
tioas soient bien pendues, et, par suite, pour que les conceptions puissent se former, surtout celle d'étendue ènpénétrabk, base de toutes les autres: oar c'est elle qui est ici le sujet de celles d'existence et de cause externe.
Les données primitives sont ce que nous appelons maintenant :
1^ Un corps touchant;
È? Un corps touché;
3^ Une surface avec quantité et qualité;
4® Mouvement relatif;
5® Repos (repos relatif au moins);
* ê^ Instinct ou volonté dans le mouvement de
l^organe.
Combinaison de ces données.
i^ Corps touchant avec corps touché, distinct du corps touchant.
2® Corps touchant et corps touché ne formant que deux parties d'un même corps, le corps d'un même homme.
iavec c petite.
1 la sensation du toucher propremifliitA J ineâtdit, et à empêcher la couqualité «^ SêiJgon correspondante.
Jnon affective, ou impropre àdis- ( traire de la sensaUoo.
4^ Surface touchante dans les conditions cidessus, ou dans des concfitiotis différentes, et combinées successivement sous ce double point de vue avec les deux cas précédents , qui se subdivisent de part et d'autre en deux points de vue nouveaux ; ce qui donne par conséquent huit cas particuliers, qu'il faudra combiner encore avec ceux des n^* 1 et 2.
PaOPRBMENT BITE« * 95
5^ Il y a de plus mouvement de l'un des deux corps, ou de tous deux; et ce mouvement est de trois sortes sous le rapport de la vitesse , suivant qu'il est ou excessivement leni, ou excessivement rorfide, ou ni trop lent ni trop rapide pour que la sensation ne puisse pas avoir lieu. De plus, il se fait suivant une direction qui peut varier à f infini, depuis l'angle droit que le mobile formerait avec un des plans pris dans le corps touché^ jusqu'à la ligne qui suivrait la surface de ce corps, et lui serait parallèle.
6^ Si c'est l'organe qui est le corps en mouvement, ce mouvement est instinctif ou volontaire ; il faut combiner encore ces deux cas pris successivement avec tous les précédents, et déterminer quels seront les résultats sensitifs et cognitifs dans ces différentes espèces de combinaisons.
Le cas le plus favorable à la c<mception de l'é* tendue impénétrable, n'est pas celui où l'individu se touche lui-même : la résistance pourrait être plus prononcée, et la température du corps touché plus propre à provoquer l'attention. Mais cependant, si les conditions suivantes étaient remplies, surtout les plus favorables, nous pensons que la conception d'étendue impénétrable pourrait très-bien naître.
Il faut, ce nous semble, pour que cette conception ait lieu : l*^que les surfaces en contact soient d'une certaine étendue : car si elles étaient réduites toutes deux , ou seulement l'une d'elles, à quelques points , la sensation serait interne plutôt qu'externe; elle serait nulle, ou presque nulle.
t)u affeetire plutôt qu'instructive; 2^ que ce soit l'organe du toucher qui soit en mouvement : autrement, s'il était en repos> il recevrait un choc ou une impression quelconque peu propre à faire tïoncevoir la résistance impénétrable; 3^ que ce mouvement ne 'Soit ni trop vite, ni trop lent, parce <}u'autrement l'esprit ne peut étudier, ni former ou toncevoir une sensation qui le saisit et l'abandonne aussitôt, ou qui le trouble par sa violence, ou qui le fait passer d'une manière imperceptible d'un état à un autre ; 4^ il n'est pas indifférent non plus que le mouvement de la main puisse s'exercer en tout sens sur le corps touché, c'est-à-dire qu'il puisse le saisir, et reconnaître en même temps sa résistance dans tous les sens; 5^ que le mouvement soit pIutM volontaire qu'instinctif ou machinal, parce que, dans ce dernier cas , il n'y a que rencontre d'un obstacle sans effort pour le vaincre , sans attention à la résistance et à l'effort; en un mot, sans attention à la sensation, à moins qu'elle ne devienne interne ^ Mais dans les deux cas, c'està-dire si l'on ne donne aucune attention à la sen-
^ Quand nous disons que le mouvement doit être volontaire, nous ne supposons pas cependant que l'esprit ait déjà la conception de corps; nous voulons dire seulement qu'il fetit qu'il veuille la continuation de la sensation interne, de l'effort £adt pour déplacer un corps, sensation qu'il peut très -bien avoir d'abord sans connaître son corps; nous ne voyons pas qu'il lui soit impossiUe non plus de vouloir la continuer ou la reproduire sans avoir l'idée de corps : car nos membres obéissent souvent, on ne sait comment ni pourquoi > à notre volonté, sans que nous pensions à eux.
PROPREMB!fT DITBi 97
sation, ou si la sensation dévient interne, la t^onception de la résistance extérieure doit avoir lieu bien plus difficilement que dans le cas contraire.
Nous ne nous occuperons pas de la formation' des autres conceptions qui se rattachent à l'exercice primitif du toucher.
Le toucher, même le tact, est susceptible d'un grand perfectionnement. On cite Texemple d'aveugles qui étaient parvenus à lire des livres ordinaires avec les doigts, à distinguer les couleurs des cartes à jouer, celle des fleurs, etc. Ils se dirigeaient, sans se heurter et sans tâtonner, non-seulement dans les maisons dont ils connaissaient les êtres, mais encore dans d'autres, remarquant par l'organe général du toucher une modification dans l'action de l'air, suivant que les corps étrangers étaient proches ou éloignés. L'un d'eux même, devenu sourd, comprenait ce qu'on lui disait en parlant sur sa main. Un autre finissait par savoir ce qu'on voulait lui dire lorsqu'on promenait un doigt sur son corps, sur son dos ou ses épaules, comme si l'on avait voulu écrire ainsi ce qu'on avait à lui communiquer.
Le sens du toucher s'affaiblit avec les années: c'est sans doute, dit Kant, une des raisons pour lescpielles les vieilles femmes ne peuvent plus aussi bien filer.
L'homme se distingue de la plupart des animaux par le toucher. Le chien semble se servir de son nez et de sa gueule pour reconnaître les corps. Leiéphanjt se sert de sa trompe, que les Romains appelaient une main.
Âpres avoir fait Tétude de chaque sens en pa^ ticulier, nous pouvens maintenant les comparer.
mknraaofn GiiriEii.i8 soi lbs siNSAnoirs bxtsrhbs et sur lis
raRCBPTIOHS« A.
Comparaison des cinq Sens quant à leur sphère faction, à la force plus ou moins grande des sensations y au mode impression, aux perceptions, augoUa, audiveloppmmt, à la durée, à Vusage ^
I. Le champ de la vue est le plus grand; celui des autres sens diminue progressivement dans Tordre qui suit : Touïe, Todorat, le goût, et le toucher.
La sphère du goût et celle de Fodorat ne sont pas nettement délimitées.
La plupart des dénominations des perceptions sont prises des phénomènes de la vue. Les théories faites sur les sens semblent s'y rapporter exclusivement.
IL Deux sens ont surtout pour objet de nous affecter agréablement ou désagréablement , en général de nous donner des sensations : ce sont Fodorat et le goût.
Il faut distinguer les sensations qui leur sont propres 9 de celles qui peuvent avoir lieu en eux par le mode du toucher.
Mêmes observations pour la vue et Touïe.
L'odorat et le goût n'ont qu'une destination in-
^ Tout oed est pris en grande partie de l'Anthropologie da Kant.
l»RO»RBMENT DITB. 99
directe et qui tient beaucoup de Thabitude dans Fusage du tabac et du béteL Les cinq sens extérieurs ont souvent une action sur les autres sens et sur rimagination. La musique agit évidemment aussi sur les viscères abdominaux. On connaît son effet sur certaines maladies. Elle peut encore ac* célérer les battements du cœur, ou les ralentir. Le son de Tharmonica produit sur les constitutions nerveuses un état d'asthénie.
Il y a des personnes qui ont des convulsions lorsqu'elles touchent du velours ou la fourrure d'une taupe , comme il y a des hommes et des animaux que la vue du rouge de feu fait souffrir.
m. Tous les sens ne sont affectés que par les objets qui les touchent ; cependant l'esprit ne rapporte pas toujours la cause de l'affection au corps qui se trouve en rapport immédiat avec les organes, mais bien à quelque autre corps plus éloigné.
L'action des corps sur les organes peut être mécanique ou chimique.
Dans la première, il y a choc, impression, mou*^ vement : tel est le cas de la vue, de l'ouïe, et du toucher.
Dans la deuxième , il n'y a pas combinaison sans doute, mais bien action moléculaire réciproque, et peut-être certains changements intestins dans les nerfs. Le dégoût, les nausées, les promptes habitudes à certaines odeurs, résultent de sembla* blés changements*
IV. A l'égard de la perception , la première place est due au sens du toucher^ puisque c'est à l'oc-
casion de son exercice seul que la raison pose Textériorité. Ce n'est pas ici le lieu de discuter la valeur objective de cette révélation : nous devons seulement l'accepter comme un fait animiqu^. Le toucher est donc le sens primitivement objectif. L'ouïe et la vue sont aussi objectifs dans l'état actuel; l'odorat et le goût sont plus subjectifs qu'objectifs.
V. La faculté de juger du beau porte sur les objets en tant qu'ils nous causent un certain plaisir que nous déclarons devoir être éprouvé par tout le monde.
Les sens qui sont plutôt objectifs que subjectifs doivent surtout fournir la matière du beau extérieur. Il est facile de voir comment les beaux-arts, quanta leurs données, rentrent dans le domaine des sens de l'ouïe et de la vue.
Toutes les sensations et toutes les perceptions se distinguent les unes des autres , suivant les organes qui servent à les procurer. Le vicariat entre les sens n'est donc jamais parfait. Il n'y a, comme nous l'avons déjà dit, que les sensations du goût et celles de l'odorat, où la circonscription n'est pas nettement tranchée. La physiologie en donne facilement la raison; néanmoins, il faut reconnaître qu'il est des corps qui ont peu d'odeur, mais cependant beaucoup de saveur, et réciproquement; qu'il en est dont l'odeur est agréable et la saveur désagréable et réciproquement encore, quoique cela soit plus rare.
YI. Gomme le goût et l'odorat sont peu objectifs, la perte de ces sens n'entraine que celle des
PROPRBMXNT DITE. lOl
sensations qui leur cofrespondeat , tant agréables que désagréables. La perte de l'odorat est moindre que celle du goût; mais il faut observer qu'une partie de la force du goût disparaîtrait par la perte de l'odorat Cette influence est sensible dans l'enchifrèaement.
Le plus indispensable des sens est le tact, non seulement parce qu'il donne l'extériorité, mais encore parce qu'il contribue à la culture de l'homme; c'est avec la main que l'homme refait le monde. . Quant à l'ouïe et à la vue, il est difficile de dire quel est celui de ces deux sens dont la perte est la plus sensible. SMl s'agit de la privation, et non de la perte du sens, il semble que l'aveugle-né ert plus privé que le sourd*muet de naissance; c'est peut-être le contraire si l'on considère la perte de ces sens, surtout dans un âge un peu avancé. La vue est une source plus abondante d'instruction et de plaisir esthétique que l'ouïe. Maintenant surtout que l'éducation des sourds-muets se fait si facilement, ils ne sont privés absolument que des sons et du plaisir de la musique. On a d'ailleurs remarqué que les sourds-muets pensent plus par eux-mêmes, qu'ils sont souvent plus profonds et ont l'esprit plus juste que ceux qui entendent Ils ne peuvent guère apprendre sans comprendre, tandis que les autres hommes n'apprennent souvent que des mots, ou peu de chose de plus.
La physionomie de l'aveugle est toujours triste et morne , tandis que celle du sourdtmuet est souvent animée. L'aveugle peut moins veiller sûrement à sa conservation que le sourd.
102 DB LA Vil HUHAIIVIS
VIL Immédiatement après sa naissanœ, l'enfant ne peut faire aucun usage de ses sens. Son œil est à la vérité ouvert» mais il n'est point encore irrité par la lumière; ce n'est que quelques jours après la naissance, que les pupilles se contractent et se dilatent pour modifier la force de la lumière.
Ce n'est que plusieurs semaines après être venu au monde que l'enfant applique ses regards aux objets les plus éclairés; ce n'est que plus tard encore quMl essaie de les saisir avec sa main, et long-temps après seulement il apprend à juger des distances. L'enfant n^entend pas pendant les premières se«maines de son existence; ordinairement il ne fait guère attention aux sons avant l'âge de trois mois.
Les narines sont très -peu développées à cet Age, et les sinus manquent presque totalement; ce qui fait que l'odorat est d'abord très-faible; il se perfectionne ensuite à mesure que l'organe se développe.
On s'aperçoit que Tenfant ne goûte pas dès les premiers jours de sa naissance : il prend» en effet, de la rhubarbe sans répugnance , ce qu'il ne foit plus dès qu'il a reçu l'usage du goût.
Ce n'est que très-tard qu'il apprend à se servir de ses mains, et plus tard encore qu'il tâte, qu'il palpe; mais la langue est le premier toucher qu'il exerce; il porte tout à sa bouche, il cherche instinctivement de la nourriture ou des sensations agréables, par le moyen de cet organe, dans tout ce qu'il rencontre.
Le sens de l'ouïe est celui dont l'action persiste
PHOPREHENT DITE. ' 103
le plus long-temps, si quelqu'un tombe en défoiU lance; Foreille est le dernier sens dont Tui^age s'éteint.
On a vu de& personnes qu'on regardait comme mortes , et qui entendaient tout ce qui se passait autour d'elles de dedans leur cercueil : il est donc vraisemblable que dans la mort réelle, le sens de rouîe est aussi le dernier à se mourir, et que le moribond entend encore une partie des cris die désespoir qu'occasione sa mort. On devrait donc éviter de se livrer à la douleur autour d'un mourant.
Au so^rtir de l'évanouissement, Fouîe est aussi le premier sens à se réveiller, et les premiers sons qu'on entend semblent venir de loin. Pendant le sommeil, la membrane du tympan est sans doute très-relâchée, ce qui fait que nous n^entendons dans cet état que les sons forts. Cette membrane se retend au réveil; et il est vraisemblable que l'acte de Tattention a aussi quelque action sur cette partie de l'organe de l'ouïe ^ comme il en a une visible dans les animaux sur l'oreille externe.
Différence entre les qiuilités dites premières , et les qualités
dites secondes des corps.
Locke avait distingué les qualités des corps en premières et en secondes, suivant qu'elles sont essentielles ou non à la matière. L'odeur, la saveur, le son, la couleur, la température, etc., sont, suivant lui, des qualités secondes. Il en est de même de
l/)4 D£ LA VIE HUMAINE
toutes les qualités qu'on peut supposer non existanfes dans la matière, sans que la conception de siStï essence soit logiquement détruite.
Les qualités essentielles ou premières des corps sont donc celles sans lesquelles ils ne peuvent être eonçus. Or ces qualités sont retendue et rimpénétrahilité , ou plutôt l'étendue impénétrable. Les qualités secondes sont, dit-on, inconnues en ellesmêmes : car ce que nous connaissons à cet égard, ce ne sont pas elles, mais bien les états de notre ame que nous leur rapportons comme à leurs eau- i ses inconnues. On n'a même nommé ces causes i que par suite de la nécessité où nous place notre \ raison de reconnaître des causes à tout état con- \ tingent; si bien que si ces états n'existaient pas, i nous n'aurions pas la moindre idée des qualités des i corps auxquels nous les rapportons maintenant. \
Les odeurs, les saveurs, les sons, les couleurs \ mêmes, quoiqu'on entende le plus souvent par ces \ mots des qualités des corps, ne sont donc que des I états de l'ame qu'on ne nomme pas : car l'esprit, i tout préoccupé des causes occasionelles externes ^j de ses états divers, et sans doute aussi parce (< qu'une loi de son activité le porte à s'en occuper ) à cause même des états de l'ame qui en sont les i effets, ne s^arréte à ces états que pour les recon- % naître comme des signes des qualités physiques \ correspondantes. Dès que cette reconnaissance est \ opérée , il passe subitement à la chose signifiée , à
la cause, à la qualité physique des corps; et, quoi- i^ qu'il ne la connaisse pas , il lui applique cepen- ^
dant ua nom. C'est ainsi qu'il nomme ce qu'il ne connaît pas , et ne nomme pas ce qu'il connaît.
Quant à l'étendue impénétrable , essence de la matière , base de toutes les autreà qualités premières, qui ne sont, par conséquent, que secondaires, on a cru que nous les connaissions mieux, que les qualités précédentes; on a cru qu'on les connaissait objectivement ou en elles-mêmes. Ce né sont plus , dit-on , des sensations, mais des qualités réelles des choses.
Ce ne sont pas, il est vrai, des sensations, puisqu'elles ne sont rapportées par l'ame à aucun organe comme à leur siège, bien que Famé reconnaisse qu'elle acquiert cette espèce de connaissance à l'occasion de l'exercice d'un sens ; ce sont même, si l'on veut, des connaissances objectives, en ce sens qu'elles sont rapportées à quelque chose de substantiellement distinct du moi, et dont elles déterminent le caractère ou la nature.
Mais, passé cette différence, que, du reste, nous allons expliquer et apprécier, il n'y en a aucune absolument entre les qualités premières et les qua-^ lités secondes.
Qu'est-ce, en effet, que les qualités premières? Ce sont de pures conceptions de l'esprit que la raison produit, parce qu^it est de sa nature de le faire à la suite des sensations. La réflexion ne peut pas même supposer qu'il existe au- dehors quelque chose qui les excite, de la même manière qu'elle suppose qu'il existe dans les corps des qualités occultes qui occasionent les sensations par l'impression faite sur les organes. Ainsi, ces qua-
106 Dfi LA VIE HUMAlNB
lités premières , auxquelles âe cramjpoDiiait si fort le matérialisme, tombent au-dessous même desxpia-» lités secondes. Si elles ont une valeur objective» comme je l'accorde, ce n'est point une valeur on-tologiquement objective à nous connue (ce qui impliquerait : car une conception ne peut être une chose, ni une chose une conception), mais bien une valeur logiquement objective, c'est-à-dire qui n'est objective qu'en idée, ou parce que c'est une loi de notre intelligence que nous concevions comme externe ce qui n'est que daos notre raison.
Qu'est-ce maintenant que les qualités secondes? Des manières de concevoir ce que la raison affirme exister au-dehors, et qu'elle détermine par les con^ ceptions d'étendue, d'impénétrabilité, etc., par rapport à ceux de nos états qui ne sont pas de pures conceptions de la raison, et que nous appelons tantôt sensations, tantôt perceptions.
Toute la différence entre les qualités premières et les qualités secondes, c'est que les premières sont des conceptions qu'oi» objective naturelle* ment, et qui sont le fondement de toutes les au-* très déterminations de ce qu'on appelle matière; tandis que les secondes sont des détermiBations supposées, mais inconnues (parce que ce ne sont plus des conceptions), de ce que nous appelons matière considérée par rapport à nous comme êtres organisés.
PROFREUENT DITI. 107
Différence entre les s$n$ation$ et les perceptions.
Si nous ne savions pas que nous avons un corps» si nous n'avions pas la notion de corps » il est trèsprobable que nous ne localiserions aucune sensation ailleurs que dans notre ame. La localisation se fait pourtant, j'en conviens, comme d'elle-même» sans science aucune; mais autre chose est la localisation » autre chose l'intelligence de cette localisation. Dans le principe de la vie, chez l'enfant, comme pendant toute la vie de l'animal, il y a une localisation instinctive, inconnue par conséquent, et par suite un mouvement instinctif atissi dans l'organe de la sensation. Mais cette localisation n'en est pas une à proprement parler.
D'où nous concluons que si l'on n'appelle sensation que Faffection, l'état de l'ame rapporté av corps, il n'y a aucun de ces états qui soit primitivement sensation; d'où nous concluons encore que ce n'est pas d'après cette relation qu'il faut distinguer la sensation de la perception. Dans l'état de développement actuel même, est-il bien vrai que nous rapportons immédiatement les sensations d'odeur au nez? Ce fait n'est-il pas plutôt un jugement fondé sur des expériences antérieures qui nous ont appris, à l'aide de la réflexion, que cette partie de notre corps est réellement la condition organique de la sensation d'odeur? Si l'on non» dbjecte le mouvement des animaux pour flairer, nous répondrons ce que nous avons déjà répondu,, savoir : que ces mouvements sont instinctifs, et par
conséquent inintelligents dans le sujet qui les exécute. Il est étonnant qu'on soit si dupe encore de l'instinct, que Ton y veuille voir une intelligence qui n'y est pas» quand il a été si bien dit depuis long-temps que les animaux se perdent pour ainsi dire dans leurs sensations. Illœ enim nihil sentiunt, dit Cicéron, nisi voluptatem, ad eamque feruniur omni impetu. (De Offic, I, 30.)
Or, ce que nous venons de dire pour le sens de l'odorat, ne pouvons-nous pas le dire du goût, et surtout de l'ouïe et de la vue ? Localisons - nous immédiatement le son dans l'oreille, la lumière dans l'œil? ou n'est-ce pas plutôt par un jugement indu^tif que nous rapportons ces états internés à ces organes comme à leurs conditions organiques? Et n*est-ce pas ce jugement même qui nous distingue de l'animal , lequel n'opère point d'abstractions sur son être, ne se distingue point de son corps, ni une partie de son corps d'une autre partie, mais remue, agite l'une plutôt que l'autre , suivant qu'il y est poussé par le besoin ?
Dira -t- on que la sensation se distingue de la perception par son caractère affectif? Mais d'abord, ce caractère tendrait à la faire confondre avec le sentiment, qui est immédiatement consécutif à certaines conceptions; ensuite, que ferat-on de la plupart des sons, des couleurs, d'une foule de sensations du tact, qui ne plaisent ni ne déplaisent, du chaud ou du froid modéré et presque inaperçu? Sont-ce des sensations ou des per^ ceptions, ou l'un et l'autre à la fois?
Si l'on dit que ce qui donne le caractère d'une
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sensation à un état interne , c'est d'être rapporté à un organe comme à sa condition, ne peut-il pas être répondu encore qu'il y a une foule de conceptions, toutes celles qui déterminent les sensations et leur donnent leur forme , toutes celles qui les suivent, qui pourraient alors être réputées sensations? que ce caractère n'est par conséquent d'aucune valeur?
Sans nous arrêter davantage aux opinions émises avant nous sur cette question, nous appellerons sensations tous les états subjectifs que le moi revêt par suite de l'exercice immédiat des sens , qu'il les localise ou non dans une partie de son corps* Est état subjectif tout ce qui n'est point affirmé par la raison comme essence ou propriété de la matière. Ainsi , les odeurs , les saveurs , les sons , les couleuris, le froid, le chaude et tous les états innommés que l'ame rapporte au toucher dans l'exercice de ce sens, ne donnant des noms qu'à ce que nous croyons être des qualités des corps correspondant à ces sensations, tout cela, dis-je, est sensation.
Les conceptions forment tout le rcste.de lar perception , c'est-à-dire le côté intelligible des sensations, tel que leur qualité, leur quantité, leur identité, leur diversité, leur nombre, leur variation» etc., en un mot, tous leurs rapports. Est conception aussi, d'abord toutes les qualités dites premières des corps, ensuite la conception d'étendue qui se rattache à la couleur et qui en devient la forme , de même que les conceptions de la distance, de la direction, de l'intensité et de la nature des sons, etc.