DB LA TIB HUHAIIIB
£n un mot , est sensation tout état premier et indéterminé à Toceasion de Texercice d'un sens. Toutes les déterminations qui viennent ensuite sont des conceptions , telles que Faf&rmation pri-* mitive et fondamentale de quelque chose de substantiellement distinct du moi, à Toccasion de l'exercice du toucher, affirmation qui est la con« séquence d'une loi de la raison, cette capacité ayant été faite pour se mettre en jeu par suite de l'exercice du toucher.
€e qu'implique le mot perception, et si Von perçoit rielk-* ment quelle chose* — Qu'il n'y a que des sensaUions et des conceptions.
Le mot perception est d'un usage récent dans la langue philosophique en France. Le mot sensation a défrayé long - temps à lui seul toute cette partie de la psychologie; par le mot sensation, les uns ont donc entendu tout à la fois les sensations «t les perceptions; d'autres n'ont entendu que les «tats qui correspondent aux qualités secondes des corps , et se sont surtout servis du mot perception pour signifier les états intellectuels qui corres* pondent aux qualités premières. Il en est d'autres encore qui n'ont entendu par sensations que les états rapportés par l'esprit à quelque partie du corps; d'autres, enfin, n'ont vu de sensations externes que dans l'odorat et ie goût, parce que ce sont les sens affectifs par excellence. Mais en général on entend par perception, comme le mot l'indique, la connaissance immédiate des qualités
PfiOPaEHENT DITS. 111
des corps qui correspondent aux cinq sens. Ainsi, l'çn fait des saveurs, des odeurs, des sons, des couleurs» et de toutes les propriétés tactiles des corps , mais surtout de ce qu'on appelle qualités premières, autant d'objets distincts de perception. On s'imagine que ces prétendues qualités sont quelque chose que l'esprit saisit par le moyen des organes, quelque chose qu'il s'assimile, et dont il connaît ensuite la nature. Quand on s'est ainsi payé d'une métaphore , on croit être très-avancé : on croit connaître les corps, leurs qualités. Il est bien vrai pourtant qu'il y a des philosophes qui conviennent qu'on ne connaît de la sorte que leur surface! mais, comme on peut supposer les corps homogènes, et divisés en une infinité de couches infiniment minces et se rapprochant ainsi autant que possible des surfaces, rien n'empêche qu'on ae croie, à ce compte, en connaître parfaitement l'essence. Toutefois, c'est là de l'analyse mécanique dont il serait même possible d& contester la rigueur : rien donc ici qui ressemble à dé l'analyse logique ou intellectuelle.
Convenons plutôt que nous ne connaissons, à l'oceasioa des corps, que deux chos^ : les sensations, et les conceptions que la raison produit à leur suite ; que les premières sont retenues comme affections subjectives, quoique localisées maivUe^ nant dans quelque partie du corps; et que les secondes sont conçues comme des déterminations soit des sensations mêmes, soit d'un quelque chose d'inconnu, mais que la raisonpose aurdehers comme sujet de la matière.
112 DE LA VIE HUMAIirS
Dans le sens rigoureux du mot, il n'y a donc point de perception proprement dite; elle se résout dans la sensation entendue largement, c'est-Brdire de manière à comprendre aussi les états perceptifs du moi, et dans des conceptions qui sont comme la forme intellectuelle de ces états. Mais comme il semble qu'il y en ait, et comme les qualités premières, les couleurs et les sons,- paraissent surtout soumis à cette illusion , rien n'empêche cependant qu'on ne se serve du mot perception, tout impropre qu'il est, sauf à s'entendre quand on en fait un usage scientifique. (Y. la Cosmologie rationnielle. )
Nous ne terminerons pas cette matière sans faire remarquer qu'un assez grand nombre d'auteurs, qui croient distinguer très-nettement, avec 'et d'après Reid, la sensation de la perception , appellent sensation tout le jeu organique qui précède la connaissance dans l'exercice des sens, c'està-dire l'impression, l'ébranlement des nerfs, le mouvement du cerveau. Quand ils veulent être plus exacts et plus profonds, ils placent la sensation immédiatement après le mouvement du cerveau, que le moi , du reste , sente quelque chose ou ne sente rien du tout. La perception , suivant eux , vient entité ; ils admettent donc des sensations et des perceptions consécutives pour tous les sens. D'où l'on voit que la sensation n'est pour ^ux qu'un mode hypothétique de l'ame» déterminé mécaniquement et a priori^ plutôt qu'observé.
Si nous jetons maintenant un coup d'œil vaste et rapide sur l'histoire de la philosophie relative-
PROPfiBMSNT DITB. 113
ment à la perception , nous trouvons que toutes les théories faites pour l'expliquer se réduisent à deux, Tune objective, l'autre subjective: la première, fondée sur l'apparence et renfermant un cercle vicieux ^ ; la seconde , fondée sur l'observation et justifiée par le raisonnement.
La théorie objective a pris successivement différentes faces , suivant qu'on a considéré les idées (perceptions ) comme des espèces matérielles ou immatérielles, ou qu'on a cru que l'ame saisissait immédiatement les qualités des choses (Reid). La première hypothèse est surtout le fruit du matérialisme ( espèces de Démocrite et d'Epicure ); la seconde , celui du spiritualisme ( idées de Platon , vision en Dieu de Malebrancbe); la troisième n'est qu'une affirmation métaphorique qui n'explique absolument rien, et qui met en fait ce qui est peutêtre impossible (Reid, Dugald-Stewart , etc.).
La théorie subjective présente aussi ses vicissitudes , suivant qu'on fait réaliser les idées ( per^ ceptions) dans l'esprit par Dieu même, dès l'instant de la création , sauf à les faire réveiller dans le temps (idées innées de quelques cartésiens); — suivant qu'on fait intervenir l'action divine pour les imprimer à propos dans l'ame (occasionalisme de quelques autres cartésiens) ; — suivant qu'on met dans l'ame une vertu propre à les
1 CSar il n'y a rien d'objectif pour l'esprit avant l'admissioit même de ce qu'on croit exister au-déhors ; or il s'agit prédsément ici de cette admission : il y a donc une afifirmation rationneQe antérieure à ee Cût, et dont on n'a pas tenu compte dans la tbéorie objective*
114 DB LA VIB HUMAINB
produire, et indépendante du corps et de ses fonctions (harmonie préétablie de Leibnitz); — suivant, enfin, que, s'en tenant aux faits, on lès reconnaît comme de purs produits de la raison à Toccasion de Texercice des sens.
SEriSATIONS irïTEENES.
Les sensations internes sont toutes celles qui ont lieu au-dedans du corps , et toutes les sensations maladives.
Mais parmi ces sensations il en est de vagues, d'obscures, dont les organes de la poitrine, du bas -ventre (y compris ceux de la génération), sont le principe et le siège principal. Cest un fait que Cabanis a mis hors de doute. (Voy. Histoire des Sensat, t. 3, p. 122, 125 et suiv., OEuvr. compl.)
Les affections morbides des viscères de cette région ont aussi une influence très -marquée sur rimagination et Pensemble de nos facultés. Ce qu'on appelle Thumeur bonne ou mauvaise , est souvent la conséquence de Tétat de santé ou de maladie de ces organes. Mais à leur tour ils ressentent l'influence des passions et de l'imagination (ib., p. 124 et suiv.). C'est à ces organes, sans doute, qu'il faut attribuer certains songes, certaines rêveries, les manies, etc.
Il est remarquable que ces sensations , et toutes celles qui leur sont analogues, ont une étroite liaison avec l'instinct; elles en sont l'élément pas-
FROJPRBM£NT DITS. 115
sif. Ce sont elles qui portent à la conservation de l'individu et à celle de Tespèce. Les phénomènes anîmiques consécutifs à la mutilation et à certaines maladies, confirment encore cette observation^
Les sensations internes sont périodiques ou €U!cidentelles, suivant qu'elles reviennent régulièrement au bout d'un certain temps, comme la faim et la soif, ou qu'elles ne sont que l'effet de circonstances particulières, comme les maladies.
Elles sont universelles ou locales, suivant qu'elles affectent tout le corps , comme la sensation de la santé, de l'existence physique, — ou seulement quelque partie.
Dans les sensations internes^ même particulières, la localisation n'est pas aussi précise que dans les sensations externes : les physiologistes en donnent pour raison la diversité des nerfs disséminés dans le parenchyme des parties.
Les causes des maladies sont physiques ou morales; les dernières envahissent en général l'économie animale d'une manière plus complète, c'est-à-dire sur une plus grande échelle que les premières.
Le nombre des sensations internes douloureuses est impossible à déterminer : il faudrait pour cela connaître toutes les causes possibles de souffrance , et les combiner avec le genre de susceptibilité propre à chaque organe ou à chaque partie du corps.
Les folies, les épîlepsies, les affections extatiques qui ne sont dues à la lésion d'aucun autre organe
que du cerveau, ne sont pas proprement des sensations internes , et il n'est pas sûr que leur cause première réside dans Forganc nerveux lui-même, comme le dit Cabanis^ : car cette cause peut provenir des idées. Nous croyons, en d'autres termes, que les idées, les sentiments, ont leur influence sur Forganisme, qu'ils peuvent engendrer des perturbations physiques, lesquelles en produisent à leur tour dans le moral. Les hallucinations, les manies, etc., peuvent en être la conséquence.
Du reste, il est juste de reconnaître avec cet auteur, comme autant de lois qui régissent la le* calisation des sensations internes, 1^ que les impressions reçues par une des parties du système nerveux peuvent se concentrer dans une de ces parties ; 2^ que les impressions reçues par une de ces parties peuvent tantôt devenir générales, et mettre en jeu tout le système ; 3^ tantôt passer, pw voie de sympathie, d'un point à un autre, et produire leurs derniers effets ailleurs que dans le siège où réside la cause , ou dans le lieu de son application (p. 183.)
La sensation externe ne peut avoir lieu sans que les organes soient stimulés, c'est-à-dire sans impression* Saunderson , devenu aveugle à l'âge d'un an, qui expliquait fort bien les lois de l'optique, qui ^connaissait la grandeur d'une chambre dans laquelle il entrait pour la première fois; Morre, qui n'était pas moins habile sous ce dernier rapport; M"^ Paradis, qui, bien
1 Cabanis, t. 3, p. 171 et suiv.
PROPEEMElfT I>IT£. 117
qu'aveugle, reconnaissait si elle passait e^ face d'une maison, d'un jardin, ou d'un cimetière, et qui pouvait dire mém€ quelle était la matière de la clôture du jardin ; des aveugles qui reconnaissent sans les toucher et sans les entendre là pré^ sence des corps extérieurs et leur distance (pourvu qu'çlle ne soit pas trop grande), et qui se dirigent atec la plus grande habileté dans les rues de Paris, où ils vont seuls depuis Bicètre, sans tâtonner; Metcolf , autre aveugle , qui tirait des plans trèsexacts de sur une hauteur: ces faits, et tous leurs analogues, loin de détruire l'assertion précédente, la confirment dès qu'ils sont expliqués comme ils demandent à l'être.
Mais il n'est pas aussi évident que les sensations internes soient également causées par des stimulants. Cependant, si l'on considère que ce sont aussi des effets animiques qui doivent avoir leur cause physiologique, on admettra que ces sensations sont dues à quelque changement dans la partie du corps où elles sont rapportées, que, du reste, cette partie du corps souffre idiopathiquement ou sympathiquement. Toutes les humeurs, toutes les parties du corps qui sont en rapport avec d'autres, peuvent jouer le rôle de stimulants , et les impressionner de manière à produire la sensation; mais nous ne pouvons pas toujours dire d'une manière déterminée comment s'opère cette impression. Dans tous les cas où il s'agit de la présence d'un corps extérieur dans le nôtre, la chose n'est pas difficile. Mais dans une foule' d'autres sensations morbides, dans la faiblesse, la prostration des.
118 D£ l'A VIE HUMAINB
forces, dans la sensation de repos a'près la fatigue, dans celle de la fatigue après le travail, dpns celle du besoin d'action après le repos, dans Fépuisement général des forces qui se fait sentir après une très-grande contention d'esprit si elle a été soutenue; dans les sensations de la faim et de la soif même, surtout si Ton considère que la première de ces sensations s'apaise un peu quand l'heure accoutumée de la satisfaire est passée ; dans la sensation du sommeil et dans celle dé l'insomnie, de la crampe, du hoquet; dans toutes les sensations spasmodiques et convulsives, etc., il est plus difficile d'assigner le stimulant de l'organe, particulièrement quand la cause paraît être tout intellectuelle, par exemple dans les émotions de la colère, de la frayeur, etc. Il est certain, dans ces derniers cas et dans tous les cas analogues, que la cause première du phénomène physique est animique^ et qu'il y a ici une influence fatale de l'ame sur le corps, analogue à celle de la volonté, mais qui n'est pas plus explicable.
H y a une chose digne de remarque encore: c'est que les sensations agréables ou désagréables^ semblent souvent être dues aux mêmes causes, à la même espèce de mouvement, et ne différer que parle degré, comme, par exemple^ la satiété et le dégoût.
On peut, du reste, diviser l'état sensitif de l'amc en deux séries opposées qui ont leur point de départ commun dans l'état d'indifférence. Cet état, plus idéal que réel, peut cesser d'être, 1** par une sensation désagréable, à laquelle peut accéder
FHOPEBHEIfT DITI. 11-9
une seasatioB négativement agréable (absence de la précédente, indokntia); ou une sensation positivement désagréable, sans que la transition soit sensible ; â^ ou bien par une sensation positivement agréable, qui peut être suivie d'une autre négativement désagréable, ou positivement désagréable encore.
L'état de santé et de bien-être physique exige un degré de stimulation médiocre, sans quoi il y a faiblesse ou surexcitation. L'état des muscles est analogue à celui des nerfs » et forme avec eux une espèce d'équilibre ; l'énergie ou la moUesse des mouvements trahit la vivacité ou l'hébétude de la sensibilité; seulement, des sensationstrop fréquentes, trop rapides et trop vives, nuisent à la persistance et à la vigueur des mouvements* L'équilikre dont nous venons de parler s'entend surtout de l'état sain. Il faut remarquer cependant qu'il est des maladies où la force musculaire est moneataaément Inen supérieure à celle de l'état de santé. L'excès des jouissances^ surtout de celles de l'amour, affaiblit moins, suivant Cabanis, par tes pertes qu'il oecasione , que par l'ébranlement Berveuxqu'il excite. L'excès du travail intellectuet épuise peut" être plus le système nerveux que le travail corporel Suivant Boerhaave, k mathématicien qui se fatigue une heure ou deux à la solution d'un problème, en sera certainement plus fatigué que s'il était appliqué toute une journée à un travail mécanique.
Tous les organes ne sont pas susceptibles d'être excités de la même manière par les mêmes agents.
120 1>R LA VII HVMAIlfl
Il en est de même encore des différents tissus oq systèmes. Cependant il ne faudrait pas conclure que ce qui affecte les nerfs dans un organe ne les affectera pas du tout, ou les affectera tout différemment dans un autre : c^est en quoi péchait un peu Fancienne médecine, qui avait des remèdes différents pour tous les organes, pour toutes les maladies de ces organes.
Le centre d'action des remèdes généraux est Testomac. Ils exercent de là leur influence d'une manière plus spéciale, les uns sur une partie du corps, les autres sur une autre. Il en est de même de la plupart des substances énergiques qu'on introduit dans l'économie animale : ainsi, certains miasmes détruisent la sensibilité du système cérébral; d'autres s'attaquent directement à la focce musculaire. La morsure du serpent à sonnette engendre un état de dissolution putride générale; celle du naîa produit des convulsions et une espèce de gangrène sèche dans la partie lésée ; ceik de l'aspic ou vipère d'Egypte occasione un sommeil profond. Les affections idtopathiques d'un organe peuvent être suivies d'autres affections sympathiques, ou simplement consécutives, dans d'autres organes, suivant certaines lois que l'expérience seule fait connaître.
JPROPEEVErfT DITS. 121
DU PLAISm ET DE LA DOULEUR PHYSIQUES.
Le plaisir et la douleur sont les deux déterminations extrêmes de la sensation; Findifférenee tient le milieu entre elles. L'un et l'autre se rapportent au besoin, suivant qu'il est ou n'est pas contenté. Le besoin est le signe d'une capacité qui n'est point satisfaite , ou d'une faculté qui ne remplit point sa destination.
Ce qui détermine le plaisir est ce qui le distingue d'un autre , ce qui lui donne sa qualité particulière. Son degré de vivacité forme son intensité.
Le plaisir est souvent voisin de l'indifférence, ou même de la douleur; il suffit pour cela d'une certaine durée ou d'une augmentation d'intensité* La douleur se change moins facilement en plaisir, mais elle peut au moins s'affaiblir par la durée.
Le plaisir a sa raison dans la douleur , puisqu'il est la satisfaction d'un besoin , et que tout besoin est privation, douleur. ÇFne vie sans peine serait donc aussi une vie sans jouissance; il n'y aurait pas même de raison pour que nous fussions actifs alors , et cependant l'activité c'est la vie. La douleur, ou du moins la peine, serait-elle donc la condition de la vie ?
De même que nous pouvons restreindre ou étendre jusqu'à un certain point le nombre et l'intensité de nos besoins, de même nous pouvons étendre ou restreindre le nombre et l'intensité de nos peines et de nos jouissances.
122 DE LJl vie HUMAIlfB
On ne sait point comment se comportent les nerfs dans la douleur et dans le plaisir, mais on a fait des hypothèses sur leur contraction et leur dilatation. Ce qui a fait croire qu'il en est ainsi, c*est que le tissu érectile se modifie de la sorte dans les sensations des organes dont il fait partie.
La douleur a un champ plus vaste que le plaisir, puisque certaines parties du corps, insensibles dans rétat de santé, deviennent sensibles dans rétat de maladie.
La sensibilité, par rapport à Forganisation , est comparable à une quantité déterminée de liquide dans un vase : si elle prend son cours vers un points elle abandonne d'autant tous les autres. C*est ce qui est très-sensible dans les affections violentes , mais surtout dans les extases. Cest sur ce phénomène qu'est fondée la thérapeutique par (fmmft'on.
§ IL
He rfintendleiiieiit».
DE l'entendement EN GÉNÉRAL.
Nous comprenons sous le nom d! entendement le& différentes opérations de Tesprit sur les intuitions. Elles servent à les abstraire, à les rappekr isolément ou par séries (association), à les œmbiner diversement, à les comparer, à les jft^er, à les généraUser, à les induite (induction et analogie), et à les déduire. La déduction et le jugement sont aussi communs aux conceptions.
Toutes ces opérations se rapportent, comme on voit, aux trois modes logiques de la connaissance , l'idée, le jugeraeni;, et le raisonnement. Elles sont naturelles, et s'accomplissent par conséquent, ou spontanément, ou avec réflexion. D'où nous con* duons que la spontanéité et la réflexion ne sont pas des opérations spéciales, mais seulement des manières différentes de concevoir l'activité intellectuelle par rapport à la conscience , et par suite à la volonté. Nous parlerons plus tard de Tune et de l'autre. Vattention n'est pas non plus une opération particulière, mais simplement l'inverse de l'abstraction , entendue dans un certain sens. Elle peut être aussi im caractère de toutes les autres opérations. La distraction est l'opposé contradictoire de l'attention.
Quant à la synthèse et à Y analyse, ce n'est qu'un d(Hible point de vue logique de tout jugement. Nous disons que c'est un point de vue logique, parce qu^en effet on. n'y considère que le rapport des idées entre elles. La définition, la division et la clasiificaiion appartiennent également à la logique. Il en est de même de la croyance ou adhésion plus ou moins grande de l'esprit à un jugement {foi, opinion, conjecture, certitude y doute, probabilité et vraisemblance)*
Nous ne traiterons donc ici que de VabstracUon, de la mémoire, de Y association des idées ^ de Tmio^ gimition , de la comparaison et du jugement, de la généroMsation, de Y induction et de Yanalogie, et »fin de la déduction.
Ces différentes opérations ou {(HietionsinteUec-
tuelles s'accomplissent, suivant toute i^parence, à Taide d'up organe. Mais on s'est s^s doute exagéré ici rinfluence du corps sur le principe pensant. Quoi qu'il en soit» les principales raisons qui ont porté à reconnaître cette influence, sont :
1^ La lassitude corporelle à la suite des tra* vaux intellectuels ;
2^ La diversité des talents et des sentiments suivant les personnes, bien qu'une, ame humaine soit identique à une autre — (Ce qui n'est cepen-^ dant pas sûr);
3® La prépondérance de certaines facultés et de certains goûts sur d'autres dans le même individu.— (La chose serait possible encore sans Tinfluence physique; cette condition ne fait du moins que reculer la difficulté);
4^ La multiplicité même de ces facultés dans une même ame. — (Même observation que toutà-rheure,3^);
5^ L'influence des choses physiques extérieures sur notre esprit et notre humeur. — (C'est démontrer l'influence physique par elle-même, si l'on admet l'intervention du corps, comme c'est nécessaire);
6® La différence des sexes, des âges, des tempéraments, de l'état de santé ou de maladie, etc.;
7® Certaines maladies mentales, qui s'expliquent mieux par les désordres physiques que sans eux;
8^ Les différences constantes de caractères animiques dans les différentes espèces d'animaux. — (Elles pourraient s'expliquer par les différences intrinsèques des âmes).
PROPEEVENT DITE. 1S5
L'organe qui joue ici le rôle principal ,' qu^il agisse directement ou par suite de la stimulation d'autres organes, est Fencéphale. Ce qui le prouve, dit-on , c'est :
V Que le sentiment de Feffort ou de la fatigue dans un travail intellectuel se fait sentir dans la tête. — (La tète n'est pas le seul organe qui souffre d'une application trop prolongée);
2^ Que les lésions et la compression du cerveau ont toujours une influence sur l'exercice des facultés. — (Les hommes de l'art ne sont pas d'accord là-dessus. Y. Gab.^ t. 3, p. 18S, et autres);
3^ Que la force intellectuelle est en raison directe de la quantité et de la qualité de cet organe.-'~(La quantité paraît moins nécessaire que la qualité : il ne s'agit pas ici de mécanique ; la pensée n'est pas comparable à une masse qu'il s'agisse de mettre en mouvement);
4® Que la pensée se développe et se fortifie dans la même mesure et pendant le même temps que le cerveau; quelle décline également avec lui. — (Ne pourrait-il pas y avoir coïncidence dans ces phases sans influence, quoique le contraire soit plus vraisemblable?);
5^ Que l'intelligence augmente dans l'échelle animale, suivant le volume du cerveau.-*- (Qu'entend-on par volume? Est-ce volume absolu ou comparé au reste du corps, ou au reste du système nerveux? De quelque manière qu'on envisage la question, elle ne parait pas être sans exception. V. Âdelon, Physiologie).
Quant aux modes d'action, Gall a pensé que
126 BB LJl tie humàinb
Tencéphale est un organe complexe dont chaque partie correspond à une fonction intellectuelle particulière. Il fonde cette opinion :
1^ Sur la diversité psychique des animaux, et sur la correspondance de certains caractères animiquesavec certains caractères physiques.— ^ (Cela n'est pas démonstratif, puisque le fait serait encore possible dans l'hypothèse de la seule diversité des aptitudes de Famé);
2^ Sur la multiplicité même des facultés intellectuelles.— (Pas démonstratif, et parla même raison que ci -dessus. D'ailleurs, la difficulté n'est que reculée : il faut bien qu'enfin l'âme soit capable de correspondre à ces différentes conditions organiques, à moins qu'on ne se jette dans le matérialisme; mais la théorie n'y serait pas plus à l'aise);
3^ Sur la variation de ces facultés , suivant les races, les variétés, les sexes, dans la même espèce.— (Même observation que plus haut);
4* Sur la différence dans l'époque de l'apparition et de la disparition ou de la mort de ces facultés, et dans leur énergie respective, le tout comparé à l'époque du développement de certaines parties de l'encéphale. — (Il peut y avoir seulement coïncidence; mais lors même qu'il y aurait influence , on ne démontre pas de quel côté part rinitiative. Cette remarque est importante, et peut s'appliquera plusieurs autres cas);
5^ Sur ce que le changement d'action produit le délassement. — (Il n'est pas impossible de l'ex-
PROPEEMENT DITE. 127
pliquerdans Thypothèse contraire — Et puis, difficulté reculée. V. 2**);
6® Sur le caractère partiel de quelques folies , idioties, et de toutes les manies.— (Difficulté reculée; possibilité d'expliquer aussi le fait dans Fhypothèse contraire);
7^ Sur les altérations partielles des facultés par suite de certaines plaies du cerveau. — (Ce cas est plus frappant, sans être cependant décisif; mais il faudrait s'assurer, par des observations bien faites et nombreuses, de la loi de ce phénomène. Encore cela ne prouverait -il qu'une plus grande intervention d'une certaine partie du cerveau dans une opération intellectuelle déterminée, mais non pas que la masse du cerveau n'intervient pas);
8*^ Sur ce qu'enfin les autres systèmes nerveux ont plusieurs centres divers.— (Raison équivoque, et d'un faible poids en tout cas.)
Du reste, Gall et tous les phrénologistes conviennent que, pour déterminer le nombre et la nature des fonctions de ces parties du cerveau,'il faut commencer par l'observation animique, ou du moins qu'elle doit être menée de front avec l'observation physique de l'encéphale. Ils paraissent de plus s'accorder en ce point, que les différents organes du cerveau ne correspondent pas à des facultés abstraites , mais bien aux facultés appliquées à tel ou tel ordre de phénomènes ou d'idées.
Il y aurait beaucoup d'observations à faire sur tout cela ; mais , comme nous examinerons cette question d'une manière spéciale dans le volume
suivant » nous y renvoyons. Seulement , nous remarquerons :
1^ Qu'un grand nombre des raisons précédentes à Tappui des trois opinions principales que nous venons de faire connaître, ne sont rien moins que démonstratives ;
* 2^ Que les instincts ont été trop multipliés, qu'ils convergent tous vers deux fins seulement; que si Ton veut les distinguer en partant de leur objet immédiat, et non de la fin dernière à laquelle ils tendent, il aurait, au contraire, fallu en augmenter le nombre;
3^ Les sentiments animaux ne sont que des conséquences de l'instinct. Quant aux sentiments moraux , les pbrénologîstes ne les distinguent pas des idées qui leur correspondent , et confondent ainsi deux ordres de phénomènes très - distincts quoique consécutifs ;
4^ Que le nombre des facultés a été déterminé arbitrairement ou sans méthode; qu'elles ont été également trop ou trop peu multipliées : trop, d'abord, si l'on ne fait pas attention à leurs objets» ou qu'on les considère abstraitement; trop peu, au contraire, si on les considère par rapport à ces objets. Il est nécessaire alors de sortir d'une demiabstraction, et de descendre à une application xéelle, positive et dernière des facultés;
5^ Puisqu'un des principes des phrénologistes est que les organes des facultés qui se prêtent un mutuel secours, où qui ont de l'analogie entre elles, sont en général placés les uns près des autres, nous craignons que la distinction qu'ils ont faite
PEOPREMENT DITE. 129
des compartiments du cerveau ne s'écarte quelque^ fois de ce principe.
Mais un fait qui semble encore porter une grande atteinte au système , c'est que , suivant le docteur Lélut, le crâne des idiots n'a pas con*stamment une périphérie moindre que celui des hommes intelligents, il y a de nombreuses ex* ceptions. Une règle plus positive que celle-là , dit le même auteur , c'est que les imbécilles ou les idiots ont la partie frontale, cette partie qui est supposée devoir être le siège des facultés les plus éminentes^ plus grande de trois ou quatre millièmes que chez les hommes supérieurs; il y a bien plus encore, c'est que la différence qui sépare les idiots les plus inférieurs des êtres médiocre* ment intelligents, est de douze à quinine millièmes en faveur des premiers. Or, les idiots ayant, terme moyen, une stature plus petite de 58 millimètres que celle des hommes d'une intelligence ordinaire, le développement du crâne des idiots est en réalité plus grand de quatorze à quinze millièmes que celui des sujets médiocrement organisés. Quant au développement de la partie frontale des idiots, la différence est en leur faveur de 17 à 18 millièmes. (V. JRet;. fr. et étr., t. 3, p. 352.)
Nous ne savons pas si ces observations méritent une parfaite confiance ; mais si elles sont bien faites, il en résulte une conséquence que nous étions déjà fort porté à reconnaître pour vraie, savoir, qu'il y a de grosses têtes qui ne sont pas excellentes, et de petites qui sont fort bonnes.
Quoi qu'il en soit , la phrénologie est logique-
ment possible; c'est-à-dire qu'on ne voit p9& que sa thèse fondamentale implique contradiction. Mais cette possibilité logique, qui est purement négative, n'entraîne pas la possibilité physique : celle-ci ne peut être admise que par suite de la réalité. Or , cette réalité ne peut être connue à son tour qu'à la condition que la science elle-même soit faite ou en voie dp se faire : autfint donc de faits bien constatés» autant de progrès dans la science ellemême.
Nous ne croyons donc la phrénologie possible qu'autant,
1^ Que l'on aurait constaté, par de nombreuses observations, que tels sujets, qui avaient telles facultés, les ont constamment perdues par suite de certaines lésions organiques du cerveau , surtoiiit si ces lésions physiques attaquaient les deux par*ties correspondantes du même organe;
2® Que des observations analogues nombreuses et bien faites s'étendraient 9. toutes les facultés;
3^ Qu'elles seraient confirmées par des observations semblables pour les facultés auxiliaires ou antagonistes. Il faudrait voir, lorsqu'une faculté succombe, quelle influence bonne ou mauvaise en reçoivent celles qui restent Mais pour guider Tobservation dans une pareille matière, il faudrait connaître parfaitement le rapport animique des facultés entre elles, ce en quoi les phrénologistes paraissent peu avancés;
4® Il serait essentiel de s'assurer si les différentes parties du cerveau ne peuvent point tenir indistinctemieQt lieu les unes des autres, si les mènes
PBOPREMBNT DITE. 131
lésions physiqpies amènent toujours les mêmes lésions ifitelleetuelles , sauf la différence en degrés;
S^L'obsfôrration sur le vivant pourrait aussi être mise à profit; mais il faut qu'elle ne se fasse que sur des sujets exceptionnels sous le rapport phy« sique et animique : autrement, on risque trop de voir et de trouver ce qu'on désire trouver et voir. — Elle devrait aussi être faite à rebours ou à contre-épreuve.
La cranioscopie ne doit venir en générai qu'après la phrénologie ; elle doit s'attacher à l'étude des particularités très-sensibles que présente l'organisation extérieure sous tes rapports positif et négatif 9 et faire des observations analogues sur l'intelligence. On peut même s'aider d'expériences sur les animaux pour certaines facultés ;
6^ Mais, pour que toutes ces observations se fissent d'une manière régulière^ il faudrait se gui-^ der d'après une table bien faite des facultés de l'ame, connaître leurs divisions et subdivisions, leurs rapports de concomitance et d'auxiliarité où d'opposition : car le moyen d'examiner des facultés qu'on ne connaît 'pas? Or il n'y a qu'un médecin philosophe qui puisse satisfaire à ces nombreuses et délicates conditions;
7^ Il devrait s'informer aussi de toutes les circonstances importantes au milieu desquelles le sujet a vécu, de l'influence qu'elles ont dû exercer sur son développement;
8^ De cette manière, on arriverait, avec le temps , à faire voir :
à) Ou que l'exercice de telle faculté dépend essentiellement, sinon exclusivement, de telle partie de Porgane encéphalique;
6) Ou qu'il dépend indifféremment de plusieurs parties, dont l'une peut remplacer l'autre dans l'état ordinaire (soit qu'elle fonctionne ou ne fonc* tionne pas toujours avec elle , auquel cas il y aurait vicariat des parties entre elles), et que ce vicariat existe ou n'existe pas pour toutes les facultés ;
c) Ou qu'il dépend du tout;
d) Ou qu'il ne dépend essentiellement ni des parties, ni du tout (Ahrens, Psych., 1. 1, p. 348);
e) Ou qu'il y a des facultés qui sont dans quelqu'un des cas précédents , et d'autres qui n'y sont
D'où il suit qu'il s'agit de faire voir, 1® si le cerveau fonctionne dans l'exercice des facultés intellectuelles, ou s'il ne fonctionne pas; 2® et dans le premier cas, comment il fonctionne; si une partie seule fonctionne pour toutes les facultés et dans tous les états, ou si elle ne fonctionne que pour une seule ou pour quelques-unes ; si plusieurs parties coopèrent d'une manière secondaire à l'exercice direct et principal soit d'une seule, soit de plusieurs, soit de toutes les autres; si toutes les parties interviennent auxiliairement et réciproquement dans l'exercice soit d'une seule , soit de plusieurs, soit de toutes.
Quand on aura fait ce travail, la phrénologie sera faite, ou bien elle sera démontrée sans fondement. Il n'entre pas dans notre objet de faire
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ici la statistique des travaux phrénologiques, ni d'apprécier la force des raisons pour ou contre la phrénologie; nous le ferons ailleurs. Nous nous bornerons à faire remarquer ici que M. Flourens a démontré , suivant 6. Cuvier ( Leçons , t. 3 , p. 322 , note) : « 1^ Que le cervelet est l'organe régulateur des mouvements de locomotion , et non point le siégé de Famour physique , comme Gall l'a prétendu, puisque Fanimal auquel on a enlevé le cervelet n'en manifeste pas moins, lorsqu'il est guéri, l'amour physique; 2® que les diverses facultés de l'homme ont pour siège les hémisphères cérébraux^ et non pas toutes les parties de l'encéphale, comme Gall Fa soutenu , puisque Fablation des hémisphères cérébraux fait seule disparaître le jugement, la mémoire et la volonté. Ces deux découvertes renversent la plus grande partie du trop fameux système de Gall. »
Du reste, il ne faut pas confondre Fimperfec^ tion de ce système avec sa fausseté : toutes les classifications qu'on a faites jusqu'ici seraient fausses , qu'il ne s'ensuivrait point que* Fidée mère de la phrénologie fût fausse.
Si jamais la phrénologie se réalise, lespùntua^ tisme et le libre arbitre n'ont rien à redouter, 1^ parce que les choses seront toujours ce qu'elles sont; seulement nous connaîtrons un peu mieux les rapports du physique et du moral ; 2® parce que dans le système de la pluralité des organes encéphaliques , plus encore que dans celui de leur unité collective, un centre de passion et d'action
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devient nécessaire pour expliquer les phénomènes de la pensée.
D'un autre côté, les instinets, les penchants, les inclinations, ne seront pas différents de ce qu'ils sont maintenant, et n'auront pas plus d'empire sur la volonté; seulement leur cause oceasionelle sera reconnue organique plutôt que psychique. Et
comme l'énergie initiale du moi, la volonté, ne manque à personne, la protubérance qui correspond à cette faeuhé étant comme un balancier dont cette faculté se sert pour maintenir Féquilibre entre les autres, en exerçant de préférence celles qui sont faibles ; la phrénologie , loin de prêter à des conclusions fatalistes, donne un moyen d'exereer [dus utilement sa liberté au profit de la morale ou du perfectionnement de soi-même et du bien-être des autres. Les tendances bonnes ou mauvaises, se trahissant physiquement, seront beaucoup plus faciles à reconnaîhre , et l'on saura bien plus tôt ee qu'il convient de faire , et que faire rédlement pour rendre aux facultés leur équilibre, afin d'as^ surer à l'intelligence son développement phis égal , et à la liberté une indépendance plus entière. La j^brénologie né prête donc au matérialisme et au fatalisme qu'en apparence; une logique saine et sévère n'en tirera ni l'une ni l'autre de ces doc* trines. Mais cette apparence a son danger.