‹ Anthropologie spéculative générale (volume 3)Chapitre 15 sur 69 · ET DE LA GÉNEBALISATION · texte numérisé non relu

ET DE LA GÉNEBALISATION

ATTSNTION.

L'attention est une opération intellectuelle qui n'est pas susceptible de définition : on peut seulement en donner des exemples.

Tous les hommes ne possèdent pas au même degpé la faculté de donner leur attention : les uns peuvent la donner à un plus grand nombre de' choses à la fois (étenc2ue); les autres peuvent la donner plus long-temps (durée) y ce qui n'est pas ordinaire dans les enfants, dans les femmes^ et chez les personnes sanguines. Chez d'autres elle est plus difficilement provoquée, mais elle est aussi plus difficilement détournée , et pénètre peut-être plus avant (ténacité et force). L'attention est de plus donnée avec régularité (méthode) ou sans ordre, suivant qu'on la dirige ou non d'après certains points de vue bien choisis et logiquement enchaînés. Les savants et les artistes la donnent de la première manière, le peuple de la seconde.

Ceux, au contraire, dont l'attention est facile à provoquer, sont aussi ceux qui sont le plus faci^

lement distraits, qui sont le moins capables de donner une attention soutenue et profonde.

Une chose remarquable , c'est qu'on appelle diê-traits les hommes qui le sont le moins, c'est-à-dire ceux qui se laissent absorber dans la réflexion. Ces hommes ne sont donc distraits comme on Tentcnd,que parce qu'ils sont très-attentifs, que parce qu'ils sont réellement moins sujets à la distraction que les autres. Le langage ordinaire, ou le sens commun qui le représente, a-t-il donc tort? Non; chacun pense comme nous, ou plutôt nous pensons comme chacun : car quand on dit d'un homme qu'il est distrait, qu'il n'aperçoit rien de ce qui l'environne, qu'il n'a aucune idée de ce qui se fait autour de lui , c'est qu'on suppose qu'il devrait avoir Tesprit à cela comme tout le monde, que par conséquent il a été distrait; tendis que pour lui l'intérêt est tout différent : voulant donner son attention à quelque idée préférablement à tout ce qui l'environne, il serait réellement distrait s'il donnait alors son attention à ce qui se passe autour de lui. — Mais il est une autre sorte de distraction , la distraction vulgaire , qui consiste à passer incessamment d'une idée à une autre (distractio) ^ sans pouvoir se fixera aucune. Celui qui est ainsi distrait n'a pas d'empire sur son activité intellectuelle ; elle voltige au gré de la liaison fortuite des idées , sans pouvoir se con* centrer sur aucune : c'est une véritable faiblesse d'esprit; et comme le vulgaire ne connaît pas d'au-^ tre distraction, il confond souvent la première avec celle-ci, et cela d'autant plus aisément qu'il

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s'ima^e que tout ce qui oeeupe les esprits fri* voles doit néeessairement occuper tout Je monde* De là un préjugé des ignorants et des esprits légers eontre les hommes méditatifs et pnrfonds. On sent» en effet , combien il est facile de se tromper sur la puissance d^attenticm d'un individu , et de le prendre pour un idiot, un hébété, une statue ambulante quand, au contraire, il est puissant d'intejligence.

L'aptitude à contempler les idées, malgré les impressions des objets extérieurs, n'est sans doute pas la même chez tous les hommes, mais elle dépend aussi beaucoup des habitudes intellec* tuelles. Il est des esprits qui ne savent point penser aux idées pures, surtout en face des choses extérieures,, qui ont sur eux la plus grande puissance. De là, pour ces sortes d'intelligeoees, le besoin de la solitude la plus profonde afin de pouvoir se recueillir, penser et écrire avec quelcpie suite. Il y a d'autres esprits qui ne peuvent penser aux idées pures que par le moyen des perceptions, et qui les y considèrent facilement. Ces trois classes d'esprits sont les philosophes et les mathématiciens, les physiciens, et les poètes.

n est rare que les qualités qui constituent une attention parfaite se trouvent réunies, puisqu'elles sont opposées entre elles^ Ainsi, plus une attention a d'étendue» moins elle peut avoir de durée et de profondeur, et réciproquement.

L'attention varie suivant les âges : elle est plus; débile dans l'enfant et le vieillard que dans l'âge mûr. Elle manque de force chez tous deux; mais.

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elle est de plus distraite par la riche et vive imagination d^ l'enfant. L'homme qui n'a reçu aucune éducation est à cet égard à peu près dans le même état que l'enfant. Il faut donc se garder , dans les exemples qu'on donne à l'enfance pour lui expliquer quelque chose , de les rendre trop frappants, parce qu'autrement l'attention serait distraite de l'objet principal.

Les défauts de l'attention , contraires aux qua* lités précédentes, sont l'étroitesse , la fugacité, la faiblesse , la superficialité et lé désordre.

L'attention est très-susceptiblè de se fortifier par l'exercice.

Observations. V L'étendue de l'attention ne peut signifier que la rapidité avec laquelle nous pas* sons d'une idée à une autre, puisque, à la rigueur, nous ne pouvons pas donner notre attention à plusieurs choses à la fois.

2^ Ce fait de ne pouvoir donner son attention à plusieurs choses en même temps, prouve indirectement que Kant a eu raison de définir le jugement : « l'unité de conscience de plusieurs con- )> naissances. »

3® L'attention donnée aux sensations, aux connaissances, a pour effet de les rendre plus vives et plus distinctes. Elle rend les autres opérations intellectuelles plus sûres. Elle est l'ame de la médi^ tatiàn. Mais si elle est trop constamment appliquée à une série d'idées, elle peut engendrer la fausseté du jugement par suite de l'esprit d'exclusion ; la folie, et surtout la manie; le mysticisme, si elle s'applique à des idées religieuses; un scrupule sans

raison 9 si à des idées morales; l'hypochoadrie, si à son état de santé; l'indécision, si au respect humain, au qu'en-dira-t-on , etc.

4^ L'attention a aussi son influence directe ou indirecte (par l'imagination ) sur le corps. Elle stimule les organes, produit la fatigue dans le cerveau, et, suivant quelques médecins, Tépilepsie, l'apoplexie (Tîssot, Traité des Nerfs), et même le vomissement , la colique , l'inflammation d'un bras ou de quelque autre partie du corps, des convulsions, l'évanouissement, la peste, Thydrophobie (Hippocrate, Cabanis, Bordeux, Pecklin , Pinel, Sauvages, Haguenot). Mais l'attention sert aussi quelquefois à la guérison de certaines maladies, en opérant une forte et subite révolution, en détournant l'esprit d'une idée fixe : c'est ce qui a lieu surtout dans les maladies d'imagination et dans les maladies nerveuses (Filles de Milet; Enfants épileptiques guéris par Boerhaave,Whytt, etc. V. Lalebasque , Principii deila Genealog. del Penriero, 1. 1, p. 118-121). Si l'on ne peut pas guérir ainsi toutes les maladies , on peut du moins en diminuer la douleur et en rendre même la guérison plus facile par la distraction.

5® La distraction est de deux sortes, négative ou positive : la première est un défaut d'attention; la seconde, une attention opposée à une autre quant à l'objet. La distraction s'entend aussi de la facilité avec laquelle l'attention change souvent d'objet; elle s'appelle alors plus particulièrement légèreté.

6^ L'attention peut être considérée comme un

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mouvement de Famé hors d'elle - même ; c'est la manifestation de la vie intelleetaelle. Elle est de tous les instants dans l'homme sain d'esprit, à l'état de veille; son défaut serait l'hébétude. Mais si l'attention est de tous les moments, elle ne s'exerce pas toujours volontairement; souvent, au contraire, elle est spontanée; elle peut commencer par être volontaire, et devenir ensuite spontanée, ou réciproquement

7® Les efforts qu'on a faits pour expliquer physiquement l'attention ne sont et ne peuvent être que de vaines hypothèses. ( V.Boerhaave, Vanswîéten. Bonnet, Cabanis, etc.; Lalebasque, op« c, p. 126-139).

ABSTHAOTION.

On entend par abstraction :

1^ La faculté d'abstraire;

2^ L'action même 4'abstraire, de considérer une chose indépendamment d'une autre, à laquelle pourtant elle se rattache naturellement {castrahère ex aliquo) : c'est ici l'action de séparer par la pensée deux choses qui, dans la nature, sont in*séparables, par exemple, la longueur de la largeur, la profondeur de la solidité;

3® Le résultat de l'abstraction {ab$tra4itum);

4® Le contraire d'une idée qui correspond à une réalité objective; c'est dans ce sens qu*on dit quelquefois en mauvaise part : Cest une absirac^ tion ;

51^ Enfin, le contraire de donner son attention

PROPRXHBIIT DITE. 143

à une chose ; c'est dans ce sens qu'on dit : Faire abstraction d'une chose {abstraJiere ah aliquo)MeLis pour que cette locution soit juste» il faut que ce dont on fait abstraction ait une liaison étroite avec ce que l'on considère, quel que soit ce dont on l'abstrait : car autrement on n'en ferait pas abstraction, seulement on n'y penserait pas. On ne dirait pas, par exemple, que Ton fait abstraction de la lune dans l'examen microscopique d'un ciron.

L'abstraction, considérée dans son objet, n'est que le terme de Tattention, son résultat nécessaire : car nulle attention possible à une chose sans détourner l'esprit de ce qui s'y rattache étroitement Mais lorsque l'attention n'est qu'un résultat secondaire, qu'elle n'est qu'un moyen pour détourner sa pensée de quelque chose , pour en faire abstraction , alors l'abstraction devient une opération positive , qui exige souvent beaucoup de force d'esprit, de fermeté, de volonté et de caractère; rien n'est souvent plus difficile , en effet , que de se soustraire à l'obsession de certaines idées.

Une même idée complexe peut être susceptible d'un nombre plus ou moins grand d'abstractions, suivant le nombre des idées élémentaires qui entrent dan3 sa composition. L'abstraction et la concrétion ne sont donc souvent que relatives. Il n'y a que les intuitions rapportées à leurs sujets, ou les sujets conçus avec toutes leurs déterminations intuitives, qui soient des connaissances complètement concrètes.

L'abstraction est ou spontanée , ou volontaire.

Observations. 1 ^ C'est mal à propos que des au-

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teurs ont confondu Tabstraction avec la généralisation , bien qu'elle en soit une condition. Une intuition peut être abstraite , et n'être pas encore iine idée (générale).

2^ L'abstraction peut être plus ou moins profonde : telles sont les abstractions successives, 1® de corps en général, 2® de solide, 3^ de solidité; — 1® de table, 2*^ de frêne, 3® de bois, 4® de corps, 5* de matière, 6® de résistance, 7® d'étendue; — 1^ d'individu humain pris indéterminément , 2^ d'homme, 3^ d'humain, 4^ d'humanité, 5® d'humanitaire.

Tous nos vocabulaires de la langue usuelle sont remplis d'abstractions, parce qu'ils n'indiquent que des idées (générales).

3^ Il faut distinguer les locutions: fûiire abstraction de quelque chose, abstraire quelque chose, abstraire de quelque chose. — Ces deux dernières expressions indiquent deux points- de vue corrélatifs de la même opération. Il faut observer cependant que les qualités rationnelles secondes ou de rapport, par exemple celles qui concernent l'usage d'un objet, ne s'abstraient pas de ce à quoi elles s'appliquent, parce que l'essence d'un objet ne contient pas ses rapports, quoiqu'elle en soit le fondement ou la raison.

4^ On ne peut pas dire avec Laromiguière , 1^ que l'abstraction ne soit pas quelquefois difficile, ni 2^ qu'elle ne soit que l'attention. La première de ces assertions n'est* vraie que pour les intuitions, mais non pour les abstractions d'abstractions; la seconde n'est vraie dans aucun sens:*

seulement, Fattention intervient quelquefois dans Fabstraction, mais elle n'est pas Tacte d'abstraction lui-même, acte qui n'est qu'une manière de concevoir l'activité intellectuelle relativement à deux idées données.

COMPAHAISO».

Comparer, c'est, comme le mot l'indique, rapprocher mentalement deux idées pour en saisir un rapport ou un autre : car la comparaison peut se faire sous plusieurs points de vue. La comparaison est l'antécédent obligé de tout jugement qui exige un peu d'examen. Mais aussi, dès que le jugement est porté, dès que la conception de rapport frappe l'esprit, la comparaison cesse. — Y a-t-il comparaison jusque dans les jugements les plus faciles, par exemple dans les jugements analytiques , tels que ceux-ci : Un triangle rectiligne est une figure terminée par trois lignes droites; L'homme est une intelligence qui se sert d'organes, etc.? Dans les jugements analytiques» l'attribut est, à la vérité, renfermé dans le sujet, mais l'esprit ne peut l'aflîrmer qu'après l'avoir aperçu, abstraction faite du sujet : en sorte que le jugement analytique lui-même devient une synthèse par l'affirmation , et suppose un rapprochement antérieur opéré par l'esprit Or, ce rapprochement est -il autre chose qu'une comparaison rapide comme la pensée? — Et si l'on pénètre jusqu'à l'opération première, vraiment analytique, et qui précède le jugement dont nous venons de parler, y aura-t-il

aussi comparaison ? Avant de porter ce jugement , l'esprit n'aperçoit pas encore deux points de vue abstraits dans un objet, ou du moins ne les distingue pas. Mais tout-à-<50up la diversité de l'objet en lui-même et de ses caractères ou attributs vient à le frapper; cette aperception première et soudaine de la diversité est- elle donc comparaison? Il nous semble que non, puisque auparavant il n'y avait qu'unité confuse de points de vue, et qu'il est nécessaire qu'il y ait dualité pour que la comparaison soit possible. Si donc on appelle jugement cette aperception soudaine et spontanée de la diversité, il y aura des jugements sans comparaison. Mais si l'on pense que dans ce cas le jugement n'est constitué qu'autant que l'esprit, frappé des deux points de vue, vient à réagir et à lès poser distincts, sans en affirmer encore le rapport de convenance, mais simplement la diversité; alors, comme cette diversité n'a été posée telle que parce qu'elle a été opposée, et par conséquent rapprochée dans ses éléments, il est vrai de dire qu'il y a comparaison dans tout jugement, si rapide qu'il soit; car, suivant cette théorie, qui nous parait assez vraisemblable, il n'y aurait pas moins de quatre opérations dans un jugement analytique : 1^ vue passive et synthétique; 2® aperception passive encore de la diversité dans l'objet; 3® réaction sur cette diversité, et rapprochement de ses éléments pour les opposer et prononcer réflexivement cette diversité même; 4^ retour à l'unité par la perception de l'identité substantielle entre le sujet et l'attribut. Je ne compte même ni l'adhésion de

Tesprît,, ni raffirmation mentale, ou la propos!*tien pensée, ni, à plus forte raison, la proposition parlée, *

On se demande maintenant si la comparaison est une faculté spéciale, ou si ce n'est qu'une détermination particulière d'une autre faculté. L'es* sence de la comparaison n'est ni dans l'attention donnée à deux idées, puisque cette attention pourrait avoir lieu sans qu'il y eût comparaison, ni dans la perception de l'idée de rapport qui la suit, mais bien dans le fait unique du rapprochement des idées avec intention de saisir un rapport. Sans doute qu'il faut donner son attention à ce que l'on veut comparer, à ce que l'on compare même ; mais l'attention n'est pas plus pour cela le fait de comparaison , qu'elle n'est toute autre opération, qui ne peut s'accomplir sans son ministère : car l'attention n'est pas autre chose que l'activité intellectuelle , spontanée ou volontaire , en tant que cette activité se porte sur une connaissante , une idée quelconque. Rapprocher deux idées n'est d«nc point uniquement y donner son attention; ou si c'est cela , c'est plus particulièrement autre chose encore* La comparaison est donc une opération complexe qui se compose : 1^ accidentellement de l'attention et de la mémoire :€ar, en passant d'une idée à une autre pour les rapprocher, il est né^ cessaire que la première idée persiste dans l'es^ prit quaiid on s'occupe de la seconde, pour qu'il y ait ensuite unité de canscience entre ces debx idées ; 2® essentiellement d'un rapprochement d-îdées, et d'une intention d'appliquer entre ces deux

idées une conception de rapport déterminée ou indéterminée à Tavance. Or, Fintention rentre dans le domaine de la volonté : reste donc le seul fait du rapprochement comme essence de la comparaison. Or ce fait, entendu largement, présente en apparence quatre moments consécutifs: d'abord, celui, d'avoir deux connaissances en même temps; celui d'avoir l'idée de les rapprocher; celui du fait même de leur rapprochement; enfin, le rapprochement consommé. Quant au premier fait , celui d'avoir deux idées en même temps, il suppose une capacité, et non une faculté; et cette capacité même n'est peut - être pas autre chosQ que celle de connaître, puisqu'on ne connaît qu'en distinguant, et qu'on ne distingue qu'entre ce qui se présente en même temps à l'esprit. Le fait d'avoir l'idée de rapprocher deux connaissances , tient à des rapprochements spontanés, antérieurs, et au souvenir de ces rapprochements, à la confiance instinctive que l'on a de pouvoir faire encore la même chose ; mais il n'est point nécessaire à la comparaison , puisqu'il n'a pu faire partie des comparaisons primitives; il n'est donc qu'accessoire. Le fait du rapprochement dans le sens strict, c'està-dire l'essence de la comparaison , n'est rien en lui-même : il se résout nécessairement dans tout ce qui précède, et dans le rapprochement consommé, qui n'est que l'unité de la conscience actuelle de deux idées; ou, si l'on veut, la simultanéité de deux pensées, de deux idées, ce qui ne suppose autre chose qu'une capacité. La comparaison n'est donc point une faculté spéciale : elle

PBOPBEMEIVT DITB. 149

serait tout au plus une fonction particulière d'une foculté.

o£v£aAIiI8ATIOWi

La géméralisation est la faculté intellectuelle qui sert à donner à nos idées le caractère qui les rend sasceptâbles d- être appliquées à toutes les choses revêtues des qualités que ces idées semblent re^ présenter dans notre esprit. Si nous prenons, par exemple , ridée générale de couleur bkue, nous con»cevons que. cette idée» comme son objet, s'applique à tous les corps qui peuvent la faire naître lors^ qu'ils frappent nos regards. C'est précisément la conception de cette possibilité d'ap{]4iquer une idée à plusieurs autres idées, de la même manière qu'une; même qualité physique se retrouve avec plusieurs antres dans les mêmes corps, ou dans des corps différents, qui: en fait la généralité. La généralité des idées s'appelle aussi leur /orme; le reste en est la matière^

Toute idée générale se compose donc de deux éléments intellectuels : l'un qui est la matière , le fond, l'essence même de l'idée, ce par quoi elle se distingue de toute autre idée ; l'autre , la fot'Tne. La matière varie pour chaque idée ^ la forme est la même pour toutes. En effet, si la matière était la même pour toutes les idées, il n'y en aurait pas plusieurs, mais- une seule; et, d'un autre côté, si la forme était diverse , on distinguerait plusieurs espèces de généralités dan» les idées , et l'on ne pourrait pas dire de toutes indistinctement qu'elles

sont générales : la différence dans le degré de généralité n'est point une différence essentielle, mais seulement une différence de degrés, ce qui n'empêche par conséquent pas l'identité de la forme.

La forme ou la généralité des idées ne peut assurément pas rester dans notre esprit sans la matière : car il ne peut y avoir de généralité pure ou abstraite dans notre intelligence sans quelque idée qui soit générale ; mais il n'est pas aussi évident au premier abord que la matière de l'idée ne puisse pas exister sans la forme de la généralité. La détermination parfaitement circonstanciée d'une idée est, en effet, une autre forme qu'elle prend dans Vintuition. L'intuition est une idée non générale, mais considérée comme l'expression .intellectuelle d'une ou plusieurs qualités, telles qu'elles s'offrent à l'expérience. L'intuition d'unl& couleur bleue, c'est la vue même de cette couleur dans quelque corps déterminé occupant un endroit plutôt qu'un autre, étant de telle espèce, et tel individu de cette espèce , etc. , etc. Cette couleur est aussi d'une intensité , d'une étendue visuelle déterminées , et ainsi de suite.

Si nous concevons cette couleur bleue que nous voyons comme étant une des qualités du corps déterminé qui nous la présente , notre intuition est concrète; si au contraire nous pensons à cette qualité seule sans songer au sujet qui la revêt, notre intuition est abstraite. Elle est abstraite encore, si elle se présente à notre esprit avec plus ou moins de netteté, plus ou moins circonstanciée, en Y^

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sence même de la chose. Mais elle n'est point encore générale.

Pour qu*elle le devienne, il faut: 1® que Fesprit lui conçoive un rapport avec d'autres corps que celui qui l'a suscitée pour la première fois; â*^ il faut par conséquent Tavoirjdbservée dans plusieurs corps ; 3^ il faut l'avoir reconnue commune à tous ces corps : car si elle n'avait été qu'observée tantôt ici, tantôt là, sans comparaison et sans les conceptions réciproques d'identité et de diversité appliquées; l'une à la qualité, l'autre aux choses quireyéteiit la qualité,^ il n'y aurait pas de généralisation possible. Avec ces trois conditions, l'idée aie caractère de générale. Mais elle sera plus générale encore si l'on conçoit la qualité qu'elle représente comme commune non-seulement aux corps dans lesquels on l'a trouvée, mais encore à beaucoup d'autres que l'on n'a pas vus. Le plus haut degré de généralité d'une idée est donc celui où elle est considérée en elle-même, sans aucune détermination des individus auxquels elle s'applique ou peut s'appliquer» mais avec la conception qu'elle peut s'appliquer à un nombre plus ou moins grand qu'on ne songe pas à déterminer.

Ce résultat de l'abstraction et de la généralisation serait d'autant plus difficile à tenir présent à l'esprit, à contempler, à se rappeler, à combiner avec d'autres idées, qu'il s'éloignerait davantage d'une itituition, et d'une intuition susceptible d'être imaginée. Le langage, le nom donné aux idées abstraites et générales, remédie à cet înconvéaient. Un mot est par lui-même quelque chose de

sensible, et c(ui nous frappe beaucoup plus que ne le ferait l'idée qu'il exprime* Il est beaucoup plus facile à rappeler, et par conséquent à manier.

Du reste , s'il a été primitivement utile de voir plusieurs choses de même espèce, ou plusieurs qualités semblables dans différents individus , pour se former des idées générales, il n'en est pa& de même maintenant : car^ en voyant un objet dont nous ne connaissons pas de pareils, envisagé sous un certain point de vue, rien ne nous est plus facile que de lui en imaginer, et de rendre ainsi commune la qualité par laquelle il se distingue de tout ce que nous connaissons. Mais il est toujours d'autres points de vue par lesquels l'idée que nous en avons est générale.

Une idée générale peut l'être plus ou moins, suivant qu'elle convient à un plus ou moins grand nombre d'individus. Ce nombre est en raison directe des abstractions qu'on opère sur cette idée; Mais comme il vient uti moment où l'idée est incomplexe et ne peut par conséquent plus supporterl'abstraction, il vient un moment aussi ou la généralité ne peut plus augmenter. La généralité d'une idée a donc une sphère déterminée absolument. Mais la restriction de cette sphère, qui devient de plus en plus stricte à proportion que l'idée devient elle-même plus concrète, plus déterminée par d'autres idées, a aussi sa limite dans l'espace et le temps. — C'est ainsi, d'une pafl, que l'idée générale de couleur bleue devient plus générale si elle perd sa détermination de bleue; il ne reste plus d'elle alors que l'idée de couletir. Si nous^

faisons l'idée de couleur égale à celle de perception mnelk, et que nous retranchions la détermination de visuelle, il ne nous reste plus que celle de perception. Si nous traduisons Tidée de perception en celle d^exercice de la capacité de percevoir, et que nous retranchions cette dernière détermination, il ne nous restera plus que celle d'exercice d'une capacité quelco^ique , etc.

D'un autre côté, si à l'idée de couleur bleue, nous ajoutons la détermination de ciel en général, ridée en devient plus concrète, et par conséquent moins générale. Si à cette idée bleu de ciel nou» en ajoutons ehcore une autre, celle-ci : bleu de ciel de ce corps , elle devient moins générale encore. Elle serait enfin restreinte à son dernier terme, si le bleu d'une intensité déterminée n'était plus considéré qu'en un point du corps bleuv Je n'ignore pas pourtant qu'on pourrait partir de ce point, et le considérer ensuite dans des rapports sans nombre : ce qui mènerait la détermination,, la concrétion de l'idée, à l'infini. Mais il faut remarquer qu^on changerait alors la série des idées : de sensibles ou empiriques qu'elles étaient , elles deviendraient rationnelles et mathématiques. Il suffit de comprendre que les idées sont plus ou moins générales, suivant qu'elles sont employées d'une manière plus ou moins abstraite,, suivant que leur compréhension est plus ou moins simple ^ que leurs éléments diminuent ou augmentent. Mais il faut bien faire attention qu'en abstrayant sur une idée comme en la concrétant, on lui enlève dans un cas une partie d'elle-même, et que, dana

Fautre, on lui ajoute quelque ehose de nouveau. Dans les deux cas donc on la change jusqu'à un certain point, quoiqu'il y ait un fond qui reste toujours le même, qui est comme le noyau de ridée y et qui lui vaut de conserver le même nom malgré les abstractions et les concrétions.

C'est avec les idées générales qu'on fait lea idées de genre et d'espèce. Les idées de genre sont plus générales ou moins concrètes ; les idées d'espèce, moins générales ou plus concrètes. Du reste,, la même idée conçue par rapport à une idée de même famille plus générale, ou par rapport à une autre de même famille encore, mail^ moins générale , est tout à la fois idée d'espèce et idée de genre, suivant qu'on la considère par rapport à l'idée supérieure, ou par rapport à l'idée inférieure. C'est ainsi que l'idée d'Asiatique est espèce par rapport à l'idée d'homme, et genre par rapport à l'idée d'Indien. On voit par-là que la compréhension de l'espèce contient celle du genre, plus des déterminations qui ne sont pas dans ce genre. Quand donc on dit que le genre contient l'espèce, il faut l'entendre en ce sens, que l'idée de genre s'appli^ que aux individus formant les espèces de ce genre, mais non pas que l'idée distinctive d'une espèce est aussi comprise dans l'idée de genre : autrement, il n'y aurait pas de genre, ou ce genre ne pourrait contenir deux espèces; ce qui répugne. Nous pouvons donc dire, en formulant notre pensée d'une manière plus scientifique et plus précise,, que l'espèce est comprise extensivement , mais nont point compréhensivement, dans le genre. On appelle

extension d'une idée le nombre^ quel qu'il soit, de» individus réels ou fictifs auxquels elle s'applique. hsi compréhension s'étend, au contraire, du nombre des idé(es particulières qui forment une idée quelconque. Ainsi , l'extension de l'idée d'homme ^ ce sont tous les hommes; sa compréhension, ce sont les idées d'animal et de raisonnable, si, comme dit l'école, l'homme est un animal raisonnable. Il est clair par-là que l'extension et la compréhension sont en raison inverse l'une de l'autre.

Puisque les idées de genre et d'espèce sont comme on les fait, et qu'elles servent de types pour classer les éfares, il importe beaucoup de les former convenablement, c'est-à-dire comme elles d^œtandent à l'être : car, si l'on y fait entrer un élément qui ne convienne point „ ou si l'on en retranche un d'essentiel, on sera exposé à des erreurs de spéculation et de pratique plus ou moins graves.

Le sens des mots dépendant des idées qu'on leur fait signifier, et ces idées, comme on voit, pouvant être plus ou moins concrètes, il n'est ^as étonnant que les mêmes mots ne signifient pas toujours la même chose pour tous ceux qui en font usage.

II ne faut pas s'abuser non plus sur la valeur objective des idées générales. Les uns ont voulu qu'elles n'en aient aucune , puisqu'elles ne correspoindent pas à des individualités réelles; d'autres» au contraire, ont cru qu'elles avaient un objet propre tout comme les intuitions; d'autres, enfin> ont pensé qu'il y avait là dispute de mot, et ont

tenté d'expliquer ee mal-entendu. Les premiers ont été appelés nominalistes , les seconds réalistes, les troisièmes conceptuaîistes. Suivant la première opinion, il n'existe rien, par exemple, qui réponde a l^idée générale d'homme; suivant la seconde, au contraire , Vhumanité existe si bien , que chaque individu de Fespèce humaine n'est tel que parce qu'il participe de l'humanité, qu'il en a les earae^ tères; suivant la troisième, enfin, if n'existe point d'homme au général , ni d'humanité en particutîen Mais ce sont là cependant des idées dont la matière première existe dans les intuitions qu'on a de tel et de tel homme; et c'est en détachant par la pensée les qualités spécifiques de notre espèce de tous les individus qui les portent, en les considérant abstraitement, en les concevant comme communes à tous les hommes, en les nommant «nfin , que l'esprit humain en fait des êtres de convention. Voilà donc dans quel sens l'objet des idées générales existe et n'existe pas tout à la fois; voilà, par conséquent, la conciliation du réalisme et du nominalisme.

Une idée générale peut être singulière ou collective ; par exemple, l'idée générale d'arôre, de forêt Elle peut aussi être partitive, si elle est prise indéterminément : un arbre, des arbres en général.

Nous n'avons parlé jusqu'ici que des idées générales dont la matière est fournie par l'intuition ou l'expérience. Il en est d'autres pourtant, les idées de raison pure, maisqui sont une simple forme de l'esprit humain, c'est-à-dire une manière de

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concevoir les choses , mais qui ne correspondent à aucune qualité expérimentale ou réelle. Ces idées ne se forment point par les procédés lents et suc^ cessifs dont nous avons parlé; elles sont un pro* dttît immédiat et subit de la raison placée dans les circonstances propres à la faire agir. Telles sont les conceptions de cat/^e et d'effet, de substance et de mode, et toutes les idées de rapport.

Les signes des idées générales ou des conceptions de la raison, c'est-à-dire les mots qui les expriment» peuvent souvent, dès qu'une fois leur signification a été arrêtée, être employés, surtout dans le raisonnement, comme des signes algébriques dans la détermination d'une formule, c'està-dire sans penser à leur valeur, jusqu'à ce qu'enfin la conclusion soit obtenue. C'est ce qui explique pourquoi des dialecticiens, ou plutôt des dispuleurs scholastiques, peuvent paraître trés-habiles, sans avoir cependant un esprit vraiment logique» tout en manquant surtout de sens et de jugement.

Observations. V On distingue trois lois auxquelles doivent satisfaire les idées de genre et d'espèce dans la même série d'idées :

a) L'homogénéité du genre (principium fwmogeneitatis, loi de la généralisation);

6) L'hétérogénéité des espèces {principium Aeterogeneitatis , loi de la spécification);

c) La continuité dans la série des genres aux espèces ou des espèces aux genres , et par conséquent l'intercalation d'idées nouvelles entre un genre et^es espèces, qui lient ces deux extrêmes plus étroitement, par exélnple l'idée d'oiseau entre

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«elles d'animal et d'aigle; Tidée d'arbre entre celles de plante et de chêne; l'idée de métal entre celles de minéral et d'or (principium cognationis , conti^ nuitatis hgicœ, loi de continuité logique).

2® La généralisation est une des conditions de toute classification, et> d'un autre côté, les classifications sont la condition de Funité intellectuelle dans la connaissance du monde. Sans la généralisation, nous ne potirpons ni donner l'unité à la diversité des choses ^ ni raisonner, ni par consé- <}uent prévoir ; nos connaissances seraient ' purement intuitives; nous n'aurions, de plus, que quelques vagues associations d'intuitions, sans conscience claire de leur rapport.

3^ C'est à la généralisation qu'est dû le langage figuré, métaphorique, qui est une source féconde de beautés dans les ouvrages d'esprit, les associations d'idées par analogie, par ressemblance, etc. Par conséquent l'art et même l'industrie seraient impossibles sans la généralisation.

4^ Le langage parlé serait également impossible sans la généralisation : car il ne pourrait y avoir que des noms propres, et le nombre en serait infini; puis il faudrait en donner non -seulement à chaque individu, mais encore à chacune de* ses qualités, et de différents pour les qualitéi^ identi- <{ues des divers individus. La description des individus serait même impossible.

5^ Sans la faculté de généraliser, on n'aurait pas ridée de nombre, puisqu'on ne somme que des choses de mêine nature. On ne pourrait donc distinguer p/u^e^tir^ instants dans la durée; on n'au-

rait donc pas les conceptions ^identité et de di-^ versité, ni par conséquent celle de personnalité; on n'aurait pas une conscience claire de soi-même.

6® Les idées générales s'appellent aussi des idées abstraites > quoiqu'elles puissent être complexes > et par conséquent former entre elles concrétion; mais à la rigueur les idées ne sont ni abstraites ni concrètes, seulement elles sont employées concrètement ou abstraitement : encore cela n'est-il vrai que d'une vérité relative, puisque telle idée peut être abstraite, considérée par rapport à telle autre, et concrète quand on l'envisage relativement à une troisième; par exemple, une idée générale considérée successivement par rapport à ses espèces ou à son genre , en supposant que l'idée élémentaire dernière est la plus générale.

7^ Les esprits sont plus ou moins philosophiques, suivant qu'ils sont plus ou moins portés à la généralisation; mais dans la pratique il faut tenir compte de tout ce qu'il importe de connaître relativement à l'effet qu'on veut obtenir : à cette condition seulement, la spéculation devient trèsbien pratique. Les idées supérieures, en tout cas, sont des idéaux sans lesquels le perfectionnement serait impossible.

8^ La généralisation n'est pas un acte volontaire proprement dit, c'est une intuition de la raison frappée de la conception de la communauté d'une propriété, d'une qualité commune à plusieurs choses réelles ou fictives. La généralisation n'est pas moins naturelle que l'attention et l'abstraction.

^E LA HÉMaiEE^ DE l' ASSOCIATION DBS ID^ES^ ET DK

l'imagination.

JDB IiA mÉMOlTLM,

i)e$ Conditions organiques de la Mémoire.

ïl n'est pas nécessaire de connaître parfaitement le jeu interne de la mémoire > pour chercher à saisir les rapports de cette opération intellect tuelle avec le corps. Nous croyons donc pouvoir suivre notre marche accoutumée, et commencer par le côté physique. Il n'y a pas de faculté qui soit plus sensiblement soumise à l'organisme que la mémoire; mais il faut convenir toutefois qu'on est encore fort peu avancé dans la connaissance du rapport de ces deux choses. Les hypothèses n'ont cependant pas manqué : car les esprits animaux et les fluides nerveux, les vibrations des fibres nerveuses, le mouvement indéterminé de chaque organe suivant Gall , tout a été essayé pour expliquer physiquement la mémoire; mais aucune de ces hypothèses ne mérite un sérieux examen. Contentons - nous de remarquer que des lésions de la tête font perdre la mémoire , tandis que d'autres l'améliorent; que différentes maladies des autres viscères, des fièvres, etc., ont une influence médiate (par le moyen du cerveau) sur

PROPREMENT DITS. tfii

cette faculté, qui parait fort bizarre. En effet, tantôt la mémoire est entièrement perdue, tantôt elle ne Fest que partiellement : l'un ne se rappellera pas les noms propres , pas même le sien ; ua autre n'en oubliera que quelques-uns; un troisième perdra la mémoire des lieux, de certains lieux; un quatrième celle des personnes, des événements, etc. Cet oubli sera irrévocable ou temporaire.

Outre ces circonstances, qui devaient faire rechercher l'origine de la mémoire dans les organes, aa moins comme en étant la condition , l'observation prouve encore que l'on conserve pendant quelque temps l'image assez vive d'une perception, après qae sa cause a cessé d'agir sur les organes, par exemple la vue du soleil, de la lune, le son d'un instrument, un air de musique, le bruit d'unevoi* tare dans laquelle on a été traîné long-temps, etc. Ces phénomènes ont dû porter à croire, comme c'est arrivé, que le souvenir de la sensation , la perception, l'idée, la conception, ne sont que ces modeslà mêmes continués et affaiblis ou renouvelés. On a dû penser, en examinant ces faits superficiellement, et en se guidant d'après une fausse analogie i que les fibres du cerveau devaient être modifiées dans le souvenir comme elles l'avaient été dans la sensation , excepté que le mouvement se fait dans ce dernier cas de la circonférence au centre , tandis que dans le souvenir il a lieu dans le sens inverse.

168 I>B l'A TIB HUH1I5K

De la Mémoire considérée sous h point de vue animique

en général.

La mémoire n'est pas une capacité primitive de eonnaitre : on ne se souvient que de ce qu'on a déjà eoiinu. La mémoire porte uniquement sur les modes du moi, ce n'est que par l'interne qu'on se rappelle l'externe. La mémoire est comme une halte faite dans le temps : c'est ce qu'indiquent les noms grec et latin (memoria de me morari, mora; (jLviifjLi/i , de iAi(AVMKt»9 (djf/4f&9 /^«j j'attcuds , je demeure , je persiste). Le mot recordatio, dont le sens, au contraire, est plutôt psychique que métaphysique, semble avoir été pris dans ce fait , que les choses qui nous intéressent, qui nous passionnent, qui BOUS tiennent ftu cœur, se rappellent bien plus facilement et plus long-temps que leurs contraires. Aussi a-t-on dit m^lier une injure pour dire la pa^dormer^ Du reste, co7* peut s'entendre encore dans le sens large d!animus, de mens, de naérne que mens est pris quelquefois pour le siège de la passion, comme dans le manet alla mente repostum Judicium Paridis de Junon ; et alors la recordatio ne «giiiyEieriit que le retour d'une pensée, d'un sentiment dans l'esprit, la reconnaissance dans Vame.

Dans le fait du souvenir avec conscietpee, il y ^ '

1^ Présence d'une idée dans l'esprit;

2^ Connaissance que cette idée, ou le sentiment dont elle tient lieu, a existé autrefois dans l'esprit, — conception du passé et du présent;

PROPREVEICT BITl. 163

Z^ Conception de la durée et de Videntité du moi, et par conséquent de la diversité de ses états ;

4^ Foi au témoignage de la mémoire.

Distînction entre le souvenir, la réminiscence, la reconnaissance, et la mémoire: la mémoire est le nom de la faculté, ou plutôt de Topération complexe qui rend en quelque sorte le passé présedt; le souvenir est le passé ranimé avec conscience de son véritable caractère; la réminiscence est le même fait, moins la conscience qu*il a déjà «xisté autrefois sous la forme d'intuition, d'imagination, ou de sentiment; la reconnaissance, le souvenir plus Tintuition , ou le sentiment renouvelé.

La réminiscence n'a pas lieu pour les sentiments seuls, mais seulement pour les idées. La raison en est, ce nous semble , en ce que les sentiments ne peuvent être isolés des idées qui en sont les antécédents nécessaires dans le souvenir, comme dans le moment où ils sont éprouvés la première fois.

La mémoire ne retient et ne rappelle proprement rien. La croyance du contraire tient à la théorie erronée des idées. La mémoire C(H)siste essentiellement dans la faculté d'avoir la connaissance d'un état semblable ou analogue à un état passé, sfcc conscience du présent et conviction du passé de cet état renouvelé ou connu : c'est l'intuition du passé du moi, non comme passé pur, mais comme passé rempli par des idées, des affections et des actions.

On dit de la mémoire qu'elle est :

a) Facile dans les coaditions de rappel ou pour apprendre ;

b) Prmnpte dans le rappel;

c) Fidèle dans le rappel ;

d) Tenace, pour dire qu'elle rappelle long-temps après;

e) Heuretise, pour dire qu'elle rappelle beaucoup de choses.

Toutes ces qualités constituent une bonne mémoire; mais elles se trouvent rarement réunies dans le même sujet» d'autant plus que les conditions de ces qualités sont la plupart opposées entre elles; par exemple , celles de la facilité à celles de la ténacité; celles de la fidélité à celles de l'étendue. Ces qualités tiennent en général :

1^ Au degré d'impression que les choses font d'elles-mêmes sur notre esprit, et à la durée de ces impressions ;

2^ A l'attention qu'on y donne ;

3® A la réitération de cette impression ou de cette attention ;

4^ A la liaison plus ou moins intime d'une idée avec d'autres idées qui nous sont familières ;

5^ A la durée de tout cela ;

6^ Au degré de lucidité des idées.

La mémoire varie :

1^ Suivant les individus , suivant l'organisation physique et intellectuelle;

â^ Dans les mêmes individus, suivant :

à) Les âges;

b) Les habitudes;

e) Les goûts et les passions.

PROPEEMENT DITE. 165

En général, on se rappelle d'autant plus facilement une connaissance , qu'elle a eu lieu plus récemment : c'est le contraire chez les vieillards. Cette apparente exception est facile à expliquer par Findifférence actuelle des vieillards, par le peu d'impression que les choses du moment leur font, et par la snsceptibilité bien plus grande de leur jeunesse, la réitération fréquente de leurs premiers souvenirs, et le plaisir qu'ils y attachent.

Pour favoriser le rappel des idées qui ne représentent rien d'extérieur, on les rattache quelquefois j>ar la pensée à des choses sensibles. C'est là la base de toutes les mnémotechnies; mais les rapports, étant arbitraires, échappent facilement à la mémoire. Cette espèce de mémoire s'appelle mémoire artificielle, par opposition à la mémoire na^ tureUe du jugement, qui se fonde sur la liaison naturelle ou logique des idées. On distingue encore la mémoire mécanique, qui consiste à répéter plusieurs fois de suite les mêmes mots dans un ordre déterminé, afin d'enchaîner les idées.

Le souvenir est spontané ou volontaire. Dans ce dernier cas, il s'appelle proprement rappel. Le souvenir spontané précède toujours d'un instant le souvenir volontaire ; et cependant , à la rigueur, la volonté ne porte jamais sur le rappel futur. Souvent c'est une idée qm en ramène une autre : car, ainsi que nous le verrons bientôt, les idées se tiennent sans doute par des rapports organiques et par d'autres rapports moins secrets. Leur jeu arbitraire est souvent remarquable dans l'état de sommeil et de rêve. La présence des objets extérieurs

166 I>£ LA TIS BUMAIIiB

et la voloaté réfiexive constituent un eentre» cause de liaison d'idées. C'est à cette cause qu'est due la régularité de renchainement des idées dans Fétat de veille.

Il serait difficile d'admettre que tous les souvenirs d'un moment donné se font par liaison d'idées» à moins qu'il n'y ait dans l'esprit deux liaisons d'aidées de fronts et qu'elles ne se croisent parfois : car il arrive souvent qu'au milieu d'une série d'idées^ particulières , d'autres idées qui n'ont pas la moindre affinité avec celles qui précèdent, surgissent tout-à-coup dians l'esprit.

On dirait presque , en effet ^ qu'il y a toujours^ deux ordres d'idées parallèles dans le moi, surtout dans l'état de veille : celles qu'on veut avoir,, et celles qu'on ne voudrait pas avoir pour le moment du moins. Il y a les idées de l'homme qui veille , et les idées de l'homme qui rêve : cellesci semblent faire sourdement leur cbeniii dana l'ame , et ne chercher que le moment de la surprendre et de s'emparer de la réflexion. Il y a potrr elles une activité intestine et involontaire qui n'exclut point l'activité volontaire ou l'attention donnée à d'autres idées : ainsi» deux hommes daiis> un seuL L'oubli volontaire ne peut jamais être direct ; c'est en s'occupant d'idées toutes diffé* rentes de celles qu'on veut oublier, qu'on peut finir par y réussir ,. ou du moins par se soustraire un peu à leur opiniâtre obsession. C'est donc une mauvaise méthode pour se débarrasser d'une idée que d'y penser , et l'on conçoit le tourment d'une awe timorée à qui l'on dit de veiller sur ses pen-

JPB0P11BMBNT DITE. 167

sées et sur ses sentiments » et qui pense constamment à rennmni pour ne pas y penser.

Observations. V Le souvenir des idées proprement dites (idées générales) est singulièrement favorisé par les signes du langage ou autres. L'imagination reproductive ou le souvenir des intuitions est donc un puissant auxiliaire pour la mémoire des idées.

2^ Il n'est pas nécessaire que les choses qu'oa se rappelle soient absentes, pour que leur souve- BÎr ne se confonde point avec la perception : car ta reamnaissanee d'une chose que l'on a déjà vue j^ouve suffisamment qu'il y a dans cet instant, outre la perception actuelle , souvenir de la per<ception passée» La différence qui existe entre la mémoire et la p erception ne tient donc point à des accidents extérieurs; mais la mémoire est proprement la faculté du passé par le présent , et la perception la faculté du présent seulement Gomme l'idée du passé entre essentiellement dans le souvenir, ainsi que l'identité du moi , la mémoire implique donc l'idée de l'exercice de la raison, ou Papplication des eonceptiom rationnelles pures la mémoire n'est donc pas une faculté simple.

3^ La mémoire ou la faculté du passé n'est ni plus concevable, ni plus nécessaire logiquement^ que la faculté initUtive de Favenir que nous n'avons pas : car ce que nous appelons prévisi(m n'est pas intuitif conune la mémoire; son champ est d'ailleurs beaucoup plus restreint. — Si le souvenir était nécessaire, nous nous rappellerions toutes nos idées.

168 DE LÀ VIB HUMÀIIIB

4^ Si la mémoire est un présent inestimable de la nature, Foubli a bien aussi son prix : car si toutes nos idées étaient rappelées indistinctement et toutes à la fois , notre entendement serait un véritable chaos. — De même, si tous nos sentiments pénibles étaient sans cesse présents à notre esprit, il y aurait souvent de quoi mourir de douleur. N'est-ce pas assez que nous nous rappelions plus facilement, plus volontiers et plus souvent nos plaisirs que nos peines f

5^ Il semble qu'il y ait contradiction dans le souvenir volontaire : car si l'on veut se rappeler une idée^ il faut tout à la fois l'avoir et ne l'avoir pas présente à Fesprit. Mais il faut répondre : 1^ quW souvenir spontané précède toujours le souvenir volontaire; 2^ qu'on peut savoir a priori ou par des souvenirs accessoires, qu'on a eu autrefois telle idée qui n'est pas présente à l'esprit dans le moment, par exemple, qu'on a su le nom d'une localité par où l'on a passé; â^ qu'on peut se rappeler une partie seulement d'une perception totale, par exemple une partie d'un nom propre r 4® que si l'on en sait assez pour pouvoir distinguer le véritable^ nom d'un autre qui se présenterait à la pensée, c'est sans^ doute que le souvenir n'était point complètement effacé, ou plutôt qu'il s'était déjà reproduit , mais d'une manière vague quoique.suffisante pour contrôler utilement les produits que l'imagination cherche à faire reconnaître à la mémoire.

PAOPREMffIfT HITK. 169

De la Mémoire considérée dms ses différents actes.

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