V. Par rapport aux sentiments
Même chose que pour les sensations.
Observations. V Les sensations externes se rap*pellent plus facilement que les sensations internes et que les sentiments;
PAOPREHBNT DITE. 175
2^ Les sraitiments plus facilement que les sensatioos internes;
3^ Les perceptions servent beaucoup à rappeler le souvenir des sensations; néanmoins, on ne peut pas dire qu'elles font tout
4^ Ce que nous rappelons le plus aisément, ce sont les perceptions de la vue, et ensuite celles de Touïe. -*- Elles servent comme de centre à tous nos autres souvenirs, sans elles la mémoire serait fort ingrate sur tout le reste. — D*où il faut conclure que la mémoire tient beaucoup à Timagination. — C'est par ce côté que les mots sont si favorables pour retenir les conceptions; elles se trouvent par le fait incorporées. (Y. l'influence du langage sur la pensée.)
5^ Dans les efforts que nous faisons pour nous rappeler clairement nos perceptions, nous sentons un mouvement dans les organes : ce mouvement estnil cause de la reproduction des perceptions, ou en es(41 le signe concomitant , ou l'effet ?
6^ Quoique les idées nécessaires ne se rappellent pas elles^mém^ , cependant leur liaison peut être une affaire de mémoire, comme, par exemple, une démonsttration d'arithmétique ou de géométrie* Il n'y a que les conceptions primitives qui wiant dan^ Tci^rit sans rappel
Certitude de la Mémoire.
Sachant en quoi consiste la fidélité de la mémoire , nous savons en quoi consisterait l'erreur dans laquelle elle pourrait nous induire.
176 BIS LA TIE fiVHAIJfB
Y a-t-il donc liaison nécessaire et même constante entre les souvenirs et une connaissance antérieure?— En d'autres termes, tout souvenir sUppose-t"il, en fait et en droit, un fait intellectuel passé auquel il se rapporte ?
Pour répondre à la première partie de la question, il faudrait connaître le passé indépendamment' de la mémoire. Et comme la chose est impossible dans la plupart des cas (excepté dansceu^ où Ton a élevé des monuments, écrit une histoire au moment même de Tévènement), on ne peut donc pas résoudre cette question.
Il faut dire néanmoins que si la mémoire trom*-. pe, elle le fait rarement, et que Ton ne peut guère dresser son acte d'accusation que sur son propre témoignage; c'est-à-dire qu'on ne peut la déclarer faillible en certains cas , qu'en la croyant infaillible en certains autres dans le même état
Je dis, de plus, qu'il ne sera jamais démontré que la mémoire nous trompe^ si l'on considère que l'office de la mémoire consiste particulièrement à nous donner l'idée d'un état antérieur de l'esprit. Or, dans l'état de rêve, nous pouvons avoir eu les idées les plus bizarres, les plus fantastiques; et» quelque chose que notre mémoire nous atteste dans la veille ou dans le sommeil , il ne sera jamais sûr que son témoignage est faux; il suffit pour cela qu'on ne puisse pas dire que telle idée n'a pas pu exister en songe.
En tout cas , le souvenir serait faux considéré par rapport au passé, qu'il serait toujours vrai comme fait de conscience.
PfiOPREVJtNT DJTJE. 177
Hais est-ii possible absolument que le souvenir soit faux? Cette question présente deux sens. Si Ton entend par souvenir tout ce qui est, et rien que ce qui est représentatif du passé» alors il n'y a pas de souvenir faux possible. — Mais si Ton considère surtout, cette représentation dans son rapport avec un passé qui, par hypothèse, n'aurait jamais existé, ce rapport serait faux, mais la représentation elle-même serait encore possible.
Ce qu'il y a de sûr en tout cela dû moins , c'est que nous avons dans le sommeil des souvenirs d'idées qui n'ont jamais existé dans l'état de veille, par exemple :
1^ La distribution d'un appartement que nous n'avons jamais vu, et qui nous semble familièri^ dans l'état de rêve ; •
2^ Une personne inconnue, imaginaire, que nous croyons cônnraitre de longue main, et que nous nommons même;
3^ Confusion des personnes , des lieux*
Un autre fait non moins remarquable encore, c'esit que nous oublions souvent dans le rêve de$ idées dont nous sommes parfaitement sûrs dans l'état de veille , par exemple la mort d'une personne 9 son âge , etc. Cibla tient sans doute à la force plus grande des premières impressions que nous , avons reçues. •
1® Du reste , il ne faut pas prendre le défaut de mémoire pour un faux jugement de la piémoire. Ea jugeant sur des choses de la compétence de la mémoire et sans elle , il est fort naturel qu'on
se trompe , mais ce n'est pas la faute de cette faculté.
2" L'erreur est également celle da jugement, et non de la mémoire, quand nous ne distinguoDS pas un souvenir d'un autre. Quand les souvenirs ne sont pas suffisamment clairs, il faut éviter d'en faire la matière de jugements.
3* Un souvenir, ou plutôt une réminiscence, ne se distingue pas nettement d'un rêve.
BB VABBOOXATIOH SKI IBÉBB.
Les idées peuvent être comparées à des lignes qui se croisent en tout sens, mais dont chacune a sa direction -propre. Si l'esprit ne sait pas suivre cette direction, et qu'il se fourvoie aux points de rencontre, les idées sont alors décousues comme dans le rêve, larêverie et le délire.
le possèdent les idées de se rapautres, s'appelle liaison ou assoyons pouvons bien vouloir lier lirement; mais si nous n'étions ïuivre.et de nous rappeler cett« Enène de la succession des idées —Nous sommes donc passife dans cette circonstance. »
On ne sait rien ou presque rien de certain sur les circonstances physiques de l'association des idées : tout ce qui parait incontestable sur ce point, c'est que l'état des viscères thorachiques, la position du corps, quelques autres circonstances ex-
PROI^REHENT DITE. 1T9
térieures de cette espèce , semblent être les occa-sions organiques médiates de certains rêves. Nous disons médiate, parce que Toccasion organique immédiate est sans doute le cerveau; mais nous n'avons aucune idée de son jeu, ni du rapport de €6 jeu avec Feffet mental qui en résulte. Les uns ont comparé les différentes fibres du cerveau à des instruments de musique à Funisson, dont les uns vibrent par une sorte de sympathie et comme d'eux-mêmes, par suite du jeu des autres. Mais Fanalogîe est ici en défaut, puisqu'il ne s'agit pas de sons, et qu'il n'y a sans doute pas de milieu , tel que l'air, qui puisse faire vibrer une fibre eonsécutivement à la vibration d'une autre. Aussi M-on imaginé une action directe d'une partie de l'organe sur une autre : ce qui permettrait d'expliquer l'association des idées à peu près comme Tembrasement de la fusée , qui commence par un point et finît par l'autre. Il est inutile de faire voir que cette imagination n^a pas plus de fondement que la précédente;
n est impossible d'énumérer toutes les circonstances qui facilitent l'association des idées; mais on peut néanmoins classer avec certitude les lois de cette association , suivant que les idées se rappellent nécessairement ou contingentiellement
Ainsi ,
.0 « • . ri** Tontes les idées corrélatives; •
1 Association 1 2° Les principes et les conséciaenees ;
nA/»Acooî«»A 1^** ^** termes de tout jugement analytique et de nécessaire [ ^^^^ jugement stnthétique o priori.
180 DE lA VIE HlTMAIlfS
2 Association 1 30 j^ ressemblance;
contingente j go j^ gig^^ ^t de chose signiflée (langage);
r 6° De cause et d'effet déterminés ; \ 7® De genre, d'espèce et d'individu.
Loi suprême de l'association des idées contingentes : Les idées qui ont été une fois réunies dans la conscience se représentent dans les mêmes rapports entre elles.
La première espèce d'association a toujours lieu; la seconde peut ne pas avoir lieu : elle s'opère avec une facilité qui est en raison directe,
1® Du nombre des idées propres à effectuer le réveil d'une autre idée;
2* De leur intensité et de leur durée primitive ;
3* De leur clarté ;
4® De l'attention qu'on y a donnée ;
5® De la susceptibilité du sujet;
6^ De la part qu'y prend l'imagination;
7^ Dies habitudes, des goûts, des passions.
Elle diffère aussi dans les individus, suivant les circonstances.
Ob^rvations. V Nos songes sont toujours suggérés par les sensations de la veille. Ils se ressentent de rétat de santé ou de maladie, du tempérament, des genres d'occupations, des dispositions particulières de l'esprit, et des associations habituelles pendant la veille.
2^ La persuasion accompagne les songes, comme les idées dans l'état de veille, et même cette persuasion survit quelquefois au sommeil, comme, par exemple, dans l'enfant, qui croit à la vérité objec-
PBOPRBHBNT BI'^B. I8l
tive de ses rêves à son réveil. — Confusion de ces deux états dans Fenfant. — L'expérience nous apprend à la longue à faire cette distinction, et alors il nous arrive souvent de nous demander en rè^ vantsi réellement nous ne rêvons pas, et presque toujours de répondre qu'il n'en est rien, et de continuer à rêver. Pour faire une réponse contraire, il faut déjà être un peu éveillé, et alors le réveil se consomme.
3^ Vivacité extraordinaire des idées dans lés rêves. — Elle tient au défaut de perceptions extérieures qui en détournent la pensée.
4^ Dans le somnambulisme, l'esprit conserve son pouvoir sur quelques organes ; mais ce n'est pas un pouvoir réfléchi, ni'libre. Dans cet état on n'a plus d'empire sur la pensée.
5^ C'est surtout dans les maladies et dans le délire, que l'association des idées semble plus particolièrement dépendre du cerveau, v
6^ Influence de l'association habituelle des idées ,
f Pr^ogés religieux moraux.
a) Sur nos opinions I r pouu,pies.
physiques.
Fausse application de rexpérience; induction Ticieuse^ Dans les actes mécaniques, tradition , rou-
k\ C»« nAo o/»f ÎAno ) ^n^j imitation irréfléchie,
O) DUT nos aCUOnS ^uans les beaux arts, défaut d»originalilé ,
et même de goût Dans nos mouvements, imitation des dér Xauts, des ridicules, tics, eU^
18S B% l'A VIE HUMAINB
Tioir.
J!>e f Imagination en générah
L'imagination est la faculté de se rappeler les^ intuitions sensibles telles que nous les avons eues^ jon d'ei^ concevoir les objets tout autrement disposés. De Ih rimagination reprodixtive ou la mémoire irmginative, etPimagination productive ou créatrice. Ou pourrait distinguer encore l'imagination perceptive ^ qui donne la diversité simultanée du phénomène , à laquelle la raison met l'unité.
Les conditions physiques immédiates de l'imagination ne sont pas plus connues que celles de la mémoire ; et ce qu'on sait des conditions physiques médiate^ ou éloignées , se réduit à fort peu de chose. Nous aurons occasion d'y revenir en parlant de la folie.
L'imagination n^est point restreinte, comme on pourrait le croire d'après l'étymologie, au sens de la vue; seulement, ce sens est celui qui prête le plus à l'imagination.
L'imagination est spontanée ou volontaire; mais la première précède toujours la seconde. L'imagination volontaire retient proprement le nom d'imagination; l'involontaire s'appelle plus particulièrement fantaisie. Si les idées fantastiques paraissent réelles et qu'elles deviennent fatales, on les appelle fantômes. Si l'imagination porte sur le passé, el
suftout sur raveoîr, qu'elle présente en même temps les personnes et les choses sous un jour fictif, il y a alors fantaisk; et celui qui a Thabitttde de croire à ses idées fantastiques comme à des réalités » est un fantaste. La fantaisie peut aller jusqu'à Vextravcngance^ et alors, si elle portait sur le présent, il y aurait folie. Le jeune homme dans ses illusions , l'homme de bien dans ses rêves, sont des fantastes; mais on appelle plus particulièrement ce derpier enthousiaste. Nous aimons les grandes et nobles idées de L'enthousiaste, quoique nous ne puissions pas partager sa conviction. L'enthousiasme double les forces de l'humanité, et fait foire les plus grandes choses. Mais aussi il approche souvent de l'extravagance, et ce n'est pas sans raison que l'imagination exaltée passait chez les anciens pour une sorte de déKre (insanire). L'imagination, d'accord avec la raison, et dans une grande proportion , fait le génie.
L'imagination est en général d'un assez facile développement, témoin le langage tout métaphorique des classes les plus ignorantes. L'ignorance est moins contraire à l'imagination que l'étude des sciences abstraites.
L'imagination varie suivant les âges , les sexes, le tempérament, Féducation, le genre d'occupation , les climats , etc.... ou plutôt ce n'est point elle qui est diverse, ce sont ses objets et son intensité.
Elle a de bons et de mauvais effets , il est donc bien nécessaire de la gouverner.
Ses^ bons effets sont principalement :
1S4 DE LA VIE HUHArKE
1^ La création des beaux arts à Faide du gôùt;
2^ Celle des arts mécaniques mêmes ;
3^ L'illusion dans le malheur ; l'atténuation du mal, et l'exagération du bien réel et du bien possible;
4^ La vivification de la raison , dont elle corrige l'aridité, et à laquelle elle fournit des schêmes dana les conceptions de quantité.
Ses mauvais effets sont en général r
1^ D'empêcher l'attention, de s'adonner aux vérités scientifiques et aux idées morales;
2® L'exagération du malheur présent ou futur ;
3^ D'énerver le jugement, et d'étouffer la raison sous les apparences sensibles ;
4® De faire tourner quelquefois l'industrie de Fhomme à sa perte.
Toutes choses égales d'ailleurs, rimagination est d'autant plus dangereuse que la raison est moins cultivée. Les remèdes généraux au\ dérèglements de l'imagination et les moyens préventifs dé ses désordres consistent dans la distraction des idées dangereuses qu'elle produit, et cette distraction doit s'opérer par un travail qui exige de l'application, et autant que possible, l'application exclusive de la raison; par exemple , les mathématiques et la philosophie, ou même les sciences naturelles. Le régime alimentaire a aussi son in^ fluence positive ou négative sur l'imagination.
Si nous jouons souvent avec notre imagination» elle joue souvent aussi avec nous, particulièrement dans le sommeil et dans le délire (velut œgri somnià vanœ fingentur species). Le jeu de la fantaisie a
rarement lieu dans la veille, comme il a lieu dans le sommeil et dans le délire. Cependant il en existe des exemples, témoin ce que Bonnet raconte de son père.
De Vlmagimtion reproductive.
L'imagination n'est pas la seule faculté repro^ ductire : car Tentendement reproduit aussi lés idées et leur unité, mais toutefois à Taide de l'imagination et des intuitions qui en sont l'objet; les sentiments se reproduisent aussi jusqu'à un certain point; mais la reproduction des sensations est beaucoup plus rare. Gomme l'imagination intervient dans toute reproduction, elle mérite d'être appelée faculté reproductive par excellence, même dans ce qu'on pourrait appeler improprement le souvenir des idées pures. L'imagination a son influence dans le souvenir des mots, et dans celui des circonstances phénoménales où les idées ont été appliquées par nous.
La reproduction n'est pas également facile dans tous les genres. Les intuitions bu perceptions se reproduisent plus facilement que les idées, et les intuitions des sens extérieurs plus facilement que celles des sens hiternes. Et parmi les externes, les plus faciles à reproduire sont celles de la vue et de l'ouïe; les plus difficiles, celles de l'odorat et du goût : c'est peut-être la raison pour laquelle nous rêvons si rarement que nous mangeons ou que nous respirons des odeurs.
Il y a cette différence entre la mémoire et Timagination reproductive, que la mémoire est le genre (la faculté générale du passé), et rimagination l'espèce (la faculté spéciale de reproduire les intuitions). — (Y. la Mémoire et TÂssociation des idées.)
L'imagination reproductive s'exerce même en présence des objets, surtout si l'œil n'en peut saisir l'ensemble en un seul instant. Ainsi, l'intuition d'un palais, d'une ville, par exemple, exige trois opérations :
1^ Vappréhemion de chaque partie par les sens;
2^ La reproduction des parties sur lesquelles on ne fixe plus les regards;
3^ La compréhension totale par l'entendement et l'imagination.
Si ces trois opérations ne sont pas aussi sensibles dans l'intuition des petits objets, c'est que la rapidité en est si grande alors, que nous n'en apercevons pas la diversité sans réflexion; mais il ne peut y avoir de difficultés que pour la reproduction : car l'appréhension et la compréhension sont nécessaires pour la représentation totale de ce qu'on peut apercevoir de plus petit , parce que le plus petit même a des parties. On peut dire encore que l'imagination unie à la raison forme la mémoire : la première donne la matière du sour venir; la seconde > la forme.
P&OP&XMENT DITB. 187
De ïlmaginatUm productive.
L'imagioation productive ou faculté poétiqtie a pour objet de créer des intuitions nouvelles, ou plutôt des combinaisons d'intuitions, à l'aide de l'imagination reproductive. On conçoit la production comme réalisant la matière et la forme, ou comme donnant la forme seulement. Dans le pre* mier cas, on dit qu'elle crée; dans le second, qu'elle forme; et, en suivant l'opinion commune, Dieu a créé l'homme; suivant les anciens, il l'a formé. Les hommes ne créent rien : les productions les plus bizarres ne sont que des formes données à la matière, et ces formes elles-mêmes sont empruntées plus ou moins médiatement à la nature.
L'imagination poétique consiste surtout à trouver des rapprochements de similitude entre des intuitions, et par conséquent à perfectionner, exagérer, diminuer les formes de certaines choses pour qu'elles puissent être représentées par d'autres; mais elle a aussi pour objet la peinture vive, saillante de la nature; souvent aussi elle combine ces deux manières , compare pour mieux décrire,, et décrit pour mieux comparer. Les exemples imaginés pour rendre sensibles les idées métaphysiques, telles que la différence entre la justice et l'équité, sont aussi du domaine de la faculté poétique : ce point de vue de la poésie a pour objet de rendre l'insensible par le sensible.
La faculté poétique est très-remarquable dans
les attributs esthétiques et dans les idées esthétiques. On entend par attribut esthétique une intuition ajoutée à une idée principale pour la rendre plus vive et plus claire. Tel est, par exemple, le bouclier à tète de Méduse qu'on donne à Minerve , déesse de la sagesse : la fable nous dit que la tête de Gorgone pétrifiait tous ceux qui osaient la regarder. Or, cette tête représentée sur le bouclier de Minerve est une vive image de la victoire de la sagesse sur ses ennemis , sans qu'il soit même nécessaire qu'elle engage avec eux un combat. L'aigle de Jupiter, la colombe de Yénus, etc., sont aussi des attributs esthétiques.
Nous entendons par idées esthétiques un produit de la faculté poétique, tel qu'il nous est impossible de le saisir d'une seule conception. Tel était l'éther pour les Grecs, qui rappelaient la nuit et l'oubli, et qui, comme le remarque Sophocle, était mère d'Apollon, parce que le jour (le soleil) sort du sein de la nuit : nous déterminons le temps par le soleil, et par les déterminations du temps nous tirons les événements de Toubli. Telle est la peinture qu'Homère nous fait de Chrysès, lequel se retire sileneieuxyeT& le rivage de la mer en fureur, après avoir essuyé les durs refus d'Agamemnon. Tel est encore Harpocrate (dieu du silence), le doigt sur la bouche, et placé à côté d'Isis(la nature ).
La faculté poétique s'exerce ou volontairement ou involontairement. Dans le dernier cas , elle agit non-seulement ^$an^ nous, mais quelquefois même malgré nous. C'est ce qui arrive , par exemple, aux
hypocondriaques et à tous ceux qui perdent la tête dans un moment de péril, lorsque, par exemple, on se représente involontairement un avenir noir et plein d'orages , et qu'on ne peut se défendre d'idées sinistres.
Des Songes»
Tout le monde distingue aisément l'état de veille de l'état de sommeil^ nous n'en donnerons pas ici les caractères. Le sommeil a beaucoup plus de ressemblance avec l'état de défaillance, de catalepsie, d'extase , qu'avec l'état de veille; mais, dans la défaillance , la catalepsie et la compression du cerveau , les fonctions animales du corps sont suspendues momentanément, et il y a maladie réelle; dans le délire et l'extase, les imaginations sont si fortes qu'elles absorbent toute l'attention, et que nous avons peu ou point conscience des perceptions qui nous viennent du dehors.
Dans le sommeil, il y a diminution de la chaleur du corps, par conséquent une transpiration moindre que dans l'état de veille ( dans le rapport de 2 à 3 ). Si quelquefois la transpiration est plus grande dans le sommeil, cela tient à des causes étrangères à l'état du corps. Le cœur bat moins fort, la respiration est plus lente, le mouvement péristaltique de l'estomac et des intestins diminue, les nerfs perdent en général de leur irritabilité , ce qui fait que les blessures sont moins douloureuses dans ces moments. Les yeux se ferment, le tympan se détend , les muscles n'obéissent plus
à la volonté ; enfin , la conscience an présent et le souvenir du passé disparaissent souvent.
Le sommeil n'arrive point subitement, mais insensiblement L'état qui le précède s'appelle assoupissement : c'est alors qu'on peut remarquer que la pensée ne s'éteint point, mais que le moi semble quitter le corps et aller penser ailleurs; c'est ce que l'on aperçoit lorsque, pressé par le besoin du sommeil, on fait quelque effort pour ne pas y succomber, et qu'on se réveille de Fassoupissement,qui n'est qu'un sommeil commencé. On peut remarquer encore qu'il suffit souvent de se décider très-positivement à dormit, de vouloir dormir, pour cpi'on n'en éprouve plus le besoin : c'est que la volonté est un acte de liberté qui remet le moi en possession de lui-même , le sort de la spontanéité et de l'assoupissement, à peu près comme s'il portait sur ufi acte extérieur. L'assoupissement est toujours accompagné d'ttn sentiment d'affaissement , de prostration des forces en général; les idées perdent aussi de plus en plus de leur vivacité, de" leur ordre et de leur clarté. Après l'assoupissement viennent le sommeil léger et le sommeil profond, qui n'en diffèrent qu'en degrés. Si l'on n'est pas subitement éveillé, on repasse par les états précédents, mais en suivant une marche inverse.
Il est très-probable que le sommeil n'est jamais si parfait que la pensée reste un seul instant dans cet état, quoique nous ne nous rappelions 'pas toujours les idées du sommeil. Ce qui fait croire qpae nous pensons toujours , c'est la loi de l'asso-
PROP&EMEKT DITS. • 191
cîation des idées; on ne voit pas pourquoi dans l'état de sommeil cette loi cesserait : il semble, au contraire, qu'il est essentiel , d*après notre organi* satioB intellectuelle, qu'une idée donnée en amène une autre.
Une autre raison, c'est qu'à quelque heure de la nuit que nous nous éveillions ou que nous soyons éveillés, toujours nous nous apercevons que nous rêvions. Ajoutons à cela que nous pou* vons nous éveiller à une heure voulue : il faut donc que nous mesurions le temps par les idées qui se passent en nous, puisque nous ne le me* surons pas par des mouvements extérieurs, moyens qui nous servent à Fapprécier pendant la veille.
Quant à l'oubli des rêves , il peut se faire d'abord que cet oubli soit naturel par des causes à nous inconnues; ensuite, parce que les idées n'ont pas été assez vives, l'attention p^ assez provoquée , pas assez libre : car nous avons peu de volonté , et surtout de volonté efficace pendant la nuit; et cependant c'est l'attention voulue qui est surtout nécessaire au rappel des idées. Le défaut de vivacité, celui d'intention, d'intérêt, de liaison, sont autant de raisons qui expliquent l'oubli de la plupart des rêves : car, quand ils ont les qualités contraires , ils se retiennent plus facilement. Les impressions de la veille font aussi évanouir insen* siblement les idées du sommeil.
Le rêve se compose des mêmes phénoniènes q»e ta pensée de la veille. Seulement, il y a moins d'ordre et de netteté.
En quoi le sommeil différerait - il de la mort
sans le rêve» et si rimaginatioa ne tenait pas alors naturellement» quoique involontairement , le prin^ eipe interne de la vie en haleine? Cette remarque de Kant parait d'autant plus juste, que nos songes sont remplis d'émotions et de peines de toute nature^ et que cet état est plus propre à prévenir l'extinction des forces de l'ame que si nos rêves étaient paisibles et insignifiants. Le cauchemar est le plus terrible de ces états pénibles du sommeil; aussi finit-il toujours par le réveil.
Si l'on s'observe au réveil , on trouve toujours qu'on vient de rêver : on se rappelle même souvent qu'on a rêvé antérieurement ; mais on ne se souvient pas toujours du rêve qu'on a fait. Quelquefois même, en s'éveillant pendant la nuit, on se rappelle très-nettement le rêve qu'on vient de faire , en se proposant d'y revenir le matin au réveil du jour; et, quand ^un nouveau sommeil a passé sur ce rêve, on ne peut plus le reproduire. En général, les rêves se rappellent d'autant mieux qu'ils sont plus frappants, et qu'ils Sont plus voisins du ré^ veil, parce qu'alors l'activité de l'esprit devient de plus en plus grande, jusqu'à- ee qu'elle ait atteint la force habituelle de la veille.
La rêverie est le rêve de l'homme éveillé. Il y en a de deux sortes : celle qui consiste dans une méditation profonde, et qui n'est qu'une attention forte, exclusive, et comme en ligne droite : telle était sans doute la méditation d'Archimède lorsqu'il fut frappé mortellement. Celle qui résulte fte l'absorption dans une profonde douleur, et qui , comme la précédente, est également fixe; celle
PBOPBBHENT DITE. 19^
qui consiste à laisser vaguer la pensée çà et là sans but et sans volonté. C'est là proprement l'état de rêverie, le plus délicieux parfois pour rhomme qui sait penser eu rêvant ainsi. Que de choses on sent alors comme en germe ! De quelle multitude de pensées on se sent pour ainsi dire gros en face de la nature, de sa beauté et de sa sublimité! On jouit alors de toutes les délices du ravissement poétique.
C'est l'imagination, et avec elle le sentiment et la passion, qui font ordinairement les frais des rêves. Néanmoins on a des exemples de mathématiciens et de philosophes qui résolvent des problèmes pendant leurs rêves. Il n'est pas rare de faire des vers ou de discourir, quelquefois même (à ce qu'il parait par ce qu'on a pu en' retenir) avec une habileté dont on est incapable dans l'état de veille. On lit aussi, et même des langues qu'on ne connaît pas, mais qu'en rêvant on croit connaître. Il faut que l'activité de l'imagination soit alors prodigieuse : car elle crée li les invente même quelquefois; plie met en même temps le sens : ce sont dont nous ne serions pas capables d veille.
Kn général, les idées de sommeil ont ipoins da clarté, de précision, que pendant la veille, et par ■ conséquent donnent une plus faible conscience d'elles-mêmes. Il en est, au contraire, qui agissent plus énergiquement : les deux cas s'expliquent -
Les impressions et les pensées de la veille sont souvent le commencement de la chaîne des idées
du sommeil ; et même les impressions que. le corps reçoit la nuit dirigent souvent les rêves.
Ainsi, la respiration gênée amènera le cauchemar, ou fera rêver qu'on est étouffé. A-t-on les pieds chauds, on rêvera qu'on marche sur un brasier. Le lit est-il fait en pente et de manière à ce qu'on roule d'un côté ou d'un autre , on rêvera qu'on tombe dans un précipice. Si les impressions que reçoit le corps pendant le sommeil sont trop fortes, et qu'elles ne soient pas de nature à se convertir en rêves, alors elles éveillent bnisquement. Le réveil ordinaire se fait insensiblement, et déjà les sens ont un certain jeu, sont pour ainsi dire réveillés dans leur profondeur , qu'ils ne le sont pas encore à la surface. C'est ainsi que les yeux roulent dans leur orbite et sous les paupières fermées chez une personne encore endormie et dans don sommeil du matin. Il est possible aussi qu'uu pareil jeu ait lieu pendant le rêve de la nuit.
Il ne faut pas décider légèrement des intentions et des actions d'une personne par ses rêves, quoiqu'on ne puisse pas contester l'influence de nos idées pendant la veille sur nos idées de sommeil. Les songes ont aussi quelque influence sur nos idées de la veille : c'est ainsi , par exemple , que nous avons quelquefois des réminiscences que nous rapportons à d'autres moments de la veille, et qui appartiennent aux rêves. Aussi, quand on craint de se tromper dans ces sortes de souvenirs, on se demande s'ils ne seraient pas des rêves. . Les enfants ne distinguent pas très-bien l'état de veille de l'état de sommeil, et il leur arrive souvent de
PnOPREHENT BITS. 195
demander le jour les jouets qui leur ont été promis la nuit en rêve.
L'opinion que les rêves sont des présages a été répandue par toute la terre; elle doit avoir quelque fondement Mais si Ton fait attention à ee que les songes ont réellement d'étonnant, à la passion de l'homme pour le merveilleux, à son désir immodéré de connaître l'avenir, à la vanité qui lui persuadé aisément qu'il est en relation avec un esprit supérieur, à la coïncidence rare, mais enfin podsible, et même facile à expliquer \ des événements avec les songes , à l'imposture des interprètes, on ne sera pas surpris que cette superstition soît encore aussi Mpahdue.
C'est là une chose remarquable, et qui peut s'expliquer par l'interprétation des songes et par leurs contraires.
De Vlrmtation^
L'imitation se rattache à l'imagination, en ce qu'il n'y a pas d'acte imité qui ne soit d'abord en idée, en image, avant d'être traduit en acte.
L'imitation est un principe d'éducation puissant chez les enfants : ils imitent non-seulement leurs semblables , mais encore toute la nature vivante. Ils sont surtout portés à imiter les sons : aussi gazouillent-ils long-temps avant de parler. Il n'y
f Une personne éydllée £ût des ooiqeotures sur un événement qui rintéi^sse; elle se monte la tôte; elle rêve; l'événement arrive tel qu'il avait été prévu bien naturellement : mais on ne fait attention qu*au rêve, et non à la prévision.
a imitation proprement dite qu'autant qVil y à intention d'imiter, réflexion. Or, Tanimal , n'ayant sans doute pas cette intention , n'imite pas. Il en est peu, d'ailleurs, qui portent à croire qu'ils sont imitateurs : encore la sphère de l'imitation est* elle fort restreinte pour quelques-uns d'eux. Cer* tains oiseaux répéteront des sons, le singe des mouvements, mais pas autre chose. Ce double fait semble bien indiquer que leur attention est fort circonscrite, et que leur intention est nulle. S'il y avait intention chez eux , ils concevraient le rapport des moyens aux fias; mais alors on ne voit pas pourquoi leur in4ustrie serait aussi mécanique, aussi stationnaire, et leurs mouvements aussi précis.
Les principales lois de l'imitation sont : '1® Que l'esprit soit frappé de l'acte ou du mouvement à un degré suffisant pour que l'attention soit fortement provoquée;
2® Que l'intérêt, et par conséquent un plaisir, le plus souvent esthétique, se fasse sentir et porte à l'action ;
3^ Dans l'imitation spontanée, l'idée frappe d'abord, et il s'établit, dans l'organe propre à produire l'acte ou le mouvement dont on est témoin, une excitation qui ne peut quelquefois être maîtrisée qu'avec la plus grande peine. Alors l'imitation est une sorte de maladie ;
4^ L'imitation spontanée est en raison inverse de la réflexion, de la raison, du génie ou de l'invention , et par conséquent de* l'originalité. Nouvelle preuve qu'elle n'est point accompagnée d'in-
PEOPEEMENT DITE. 197
tention dans Fanimal, puisqu'il n'agît point par réflexion 9 par volonté;
5^ Une autre loi de Fimitation spontanée surtout, c'est que Iç penchant en est d'autant plus fort que ceux que nous voyons agir ont plu^ d'influence sur nous, soit par les sentiments d'amitié, de respect , de crainte qu'ils nous inspirent , soit par leur nombre, et par la manière plus frappante dont ils agissent. Aussi nous imitons^ plus volontiers nos amis que nos ennemis; nous prenons jusqu'à leurs défauts. Le soldat est d'autant plus porté à la fuite, qu'il voit un plus grand nombre de ses camarades tourner le dos , et avec plus de précipitation et d'effroi.