BB VIES
les trois vies supérieures Id forcent de prendre dans ce que nous appelons des étrès organisés.
SECTION TROISIÈME
WrmUé hat^ÊÊêoniQue OeB MfférewUes eëi^èees ae Vies ewUrm miieB eË m^ee imuiem iem nw» tre9 eapiêieneemm
En déterminant Fessence de chaque principe de vie, autant du moins qu'il nous est permis de juger des causes par leurs effets, nous avons dit en quoi ces principes se ressemblent» et en quoi ils diffèrent. Cette différence essentielle a été fondée sur Fimpossibilité d'expliquer un mode de vie par le même mode d'action qu'un autre. Et comme l'essence propre d'une force consiste dans son mode d'action, il nous a semblé logiquement nécessaire de distinguer autant de principes divers que d'effets de nature essentiellement différente.
Nous connaissons cependant la passion des hommes pour l'unité, et nous en éprouvons le besoin comme d'autres. Mais, quoique nous soyons sûr que nos vues pluralistiques sur la vie doivent être peu goûtées d'un grand nombre , nous ne pouvons cependant sacrifier une manière de voir qui nous semble vraie, à une autre qui nous parait entachée d'erreur. Tout ce qui est spécial et profondément distinct a nécessairement une raison spéciale et distincte, une cause propre. Or, encore une fois, qu'est-ce qu'une cause à caractère particulier, si ce n'est une force particulière ? Nous n'ignorons pas cependant qu'une force, ou plutôt un agent physique, peut produire des effets divers
suivant la matière à laquelle il s*applique et les influences variées auxquelles il se trouve soumis. Mais aussi l'on explique cette diversité par la double circonstance dont nous parlons, et l'on fait voir au fond que le mode d'action est toujours le même. Ainsi, ce n'est pas en vertu d'actions différentes que la chaleur du soleil fond la cire , et qu'elle dessèche la terre. Si l'on nous oppose des phénomènes d'ordres très-divers, qui cependant sont dus à la lumière , tels que les couleurs diverses, la blancheur qui résulte de leur réunion , la chaleur, etc. ; nous répondrons qu'il n'y a aucune différence essentielle entre une couleur et une autre, puisqu'elles sont toutes perçues par le même organe; que l'identité de la lumière et du calorique n'est pas encore démontrée , et que fût*- il prouvé qu'il n'y a pas de calorique sans lumière, ni de lumière sans calorique, nous nierions encore que ces deux phénomènes fussent dus à la même cause: car deux forces peuvent être inséparablement unies.
On ne manquera pas sans doute de nous objecter encore les diverses espèces de phénomènes de conscience, et de nous demander si nous. admettrions autant de forces animiques particulières qu'il y a de sortes de ces phénomènes. — A quoi nous répondons d'abord que tous ces phénomènes ont plus d'un caractère d'unité; ils sont tous internes, ils ont un foyer commun qui est la conscience; la force unique qui les sent produit volontairement les uns et fatalement les autres. De j^us , il y a sentir dans le connaître et l'agir , de même
qu'il y a connaître dans le sentir et l'agir encore, de même enfin que sentir et connaître ne sont au fond que le résultat de Ténergie intime de la force pensante. Ajoutons en troisième lieu que les résultats delasensibilitéet de la connaissance semblent réellement dus à deux causes, l'une efficiente , et l'autre occasioAelle. La première est l'ame^la seconde le corps.La force-corps, modifiant la force-ame, est cause qu'il y a tantôt sensation , et telle ou telle sensation ; tantôt perception, etc. Pfous ne savons pas quelle serait la manière de sentir et de penser d'une ame humaine soustraite à l'influence de l'organisme. Nous trouvons donc ici des raisons très-suffisantes de concilier l'unité de la force animique ou pensante avec la diversité de ses déterminations. On ne peut donc arguer des faits internes et de leur principe uniqtie pour rejeter notre théorie de la pluralité des forces vitales.
Mais comment des forces diverses peuvent-elles irradier harmoniquement comme d'un même point , et produire dans une individualité qui est déjà leur effet visible, tous les genres de phénomènes qui leur sont propres? Nous pourrions répondre que nous l'ignorons, mais que c'est un fait. Nous pourrions alléguer encore l'harmonie préétablie. Mais pourquoi nous refuserait-on une sorte d'attraction préétablie, qui mettrait en rapport deux, trois ou quatre forces, lesquelles ne pourraient plus se déployer sans s'influencer et s'équilibrer, et par conséquent sans donner naissance au phénoménalisme complexe qui a été considéré par
410 BKS DIFFÉRENTES ESPECES
Leibnitz comme l'effet d'une harmonie préétablie? Suivant notre manière de voir, on a les avantages du système de Leibnitz, joints à ceux de l'influx physique, sans avoir les inconvénients ni de l'un ni de l'autre. On n'a* pas ceux non plus des systèmes des causes occasionelles et dû médiateur plastique. C'est peut-être bien là quelque chose.
Il y a cependant un autre point de vue encore, el que nous serions d'autant plus porté à admettre, qu'il expliquerait non- seulement l'harmonie des forces diverses qui constituent ce que nous appelons un être organisé, mais encore l'harmonie de cet être avec le monde , celle des mondes entre eux, et enfin le rapport de; l'univers avec Dieu. Ce point de vue consisterait à soumettre les divers foyers de forces propres à constituer un individu , à l'action de la force cosmique , force qui varierait suivant les planètes. Ainsi, la terre aurait été la première condition cachée (nous ignorons le mode intime d'action de toute force) de la formation des premiers êtres organisés ; mais comme elle se coordonne avec le reste de l'univers, elle en reçoit l'influence, en sorte que tous ses produits s'en ressentent.
Cette action de la force planétaire terrestre, modifiée, déterminée, à des degrés très -divers, par celle de tous les autres grands corps célestes, soit immédiatement, soit médiatement (suivant que les astres agissent sur notre planète, ou seulement sur des planètes dont la nôtre reçoit l'influence), ne peut être rejetée comme hypothèse insuffisante : car elle n'est en rien compa-
rabie à celle qui fait naître rhomme de la terre. En effet,- la terre n'est pour nous, comme tout ce qui existe, qu'une force; la matière substantielle, étendue, telle en un mot que les sens croient la percevoir, n'existe pas. Ce n'est pas le visible qui est, c'est l'invisible. Il n'y a que des forces, qu'on ne l'oublie point, et ces forces ne sont ni des substances inertes, ni des sujets différents d'elles;
mais elles sont quel autre terme puis-jedonc
employer ici, si ce n'est celui de forces? On ne peut raisonnablement demander ce que c'est que la force, parce que c'est ce qu'il y a de dernier et d'inconnu , mais qui est conçu comme de nature entièrement puissante, entièrement et essentiellement cause. La force d'inertie est encore une force; la propriété de résister, quand même elle ne s'exerce pas, l'impénétrabilité, c'est encore Feffcft d'une forcée Etre, c'est être consta table pour quelque être réel ou possible, pour soi ou pour d'autres: c'est être doué d'une sorte de résistance, c'est être force. — Etre réel et force, c'est donc une seule et même chose. — Il faut donc bien se garder de confondre la force avec le mouvement ou la causation. Une force peut être immobile , et ne rien produire.
Cette explication suffira , nous l'espérons , pour faire comprendre que nous n'attachons pas au mot d« matière , à celui de terre par conséquent, le sens métaphysique ordinaire : la terre, comme tout le reste de l'univers, n'est pour nous qu'une force que nous concevons, mais que nous ne voyons point Cette force, comme toute force encore^ a
comme un foyer et un rayonnement : elle ne crée rien , mais influence , réunit , contient d'autres forces. De là les individualités et leur harmonie avec la force supérieure qui a déterminé leurs éléments vitaux à s^unir. Et parce qu'ici tout s'accomplit sans intelligence de la part des forces élémentaires et de la force supérieure, quoique d'une manière régulière et en vertu de lois, les éléments vitaux ne sont pas toujours parfaitement assortis : telle force^orps n'est pas toujours faite, par exemple, pour telle force-ame. De là l'imperfection de certaines individualités de notre espèce, imperfection qu'on ne peut expliquer ni dans le système de l'harmonie préétahlie, ni dans celui des causes occasionelles, ni dans celui du médiateur plastique. Le hasard sera le seul moyen d'explication que pourraient donner les partisans de l'influx physique , explication qui dès-lors n'en serait pas une.
La force planétaire ne détruit point la force libre ou moi, pas plus qu'elle ne la produit : seulement, elle l'influence» Elle n'a j^amais produit les forces rudimentaires dont elle favorise ou force l'union; mais elle a exercé, dès qu'elle l'a pu, son action sur elles- Aujourd'hui, cette action est d'autant plus affaiblie , ou plutôt d'autant plus contrebalancée parmi les hommes, que la réflexion et la rationalité sont plus élevées. Aussi la vie moyenne de l'Européen est- elle plus grande qu'autrefois ; aussi les unions conjugales sont-elles moins naturelles, et leurs produits plus faibles.
Avec cette hiérarchie d'influences et de forces»
DE yi£s. 413^^
pour ainsi dire conceatriques , on comprend l'ordre naturel du monde ; mais il faut une raison qui explique Texistence de toutes ces forces contingentes, leurs lois, Tintelligence qui brille dans rharmonie de ces lois* Il faut donc une force su* périeure, distincte, qui soit cause ^e toutes les autres, qui ait Tintelligence que la plupart n'ont pas, quoiqu'elles s'exercent avec poids et mesure, et qu'elles se combinent et se pondèrent avee un admirable accord.
Le monde est donc distinct de Dieu, quoique l'œuvre et la manifestation de Dieu, quoique de nature divine , en ce sens qu'il est force simple et indivisible comme lui. Mais là se termine la ressemblance analogiqw; je dis analogique : car là même il y a déjà une immense différence, puisque lea forces secondes ne produisent pas d'autres forces, mais seulement des phénomènes.
Le système des forces radicales, de leur distine* tion et de leur harmonie , est le seul , que nous sa*chions, qui soit propre à rendre raison de l'unité du monde, de sa contingence, et de ses rapports avec Dieu, sans entraîner forcément au panthéisme.
Comment, en effet, ne pas affirmer que Dieu est tout , si la substance est une et unique , si elle est au même titre dans tous les êtres, si elle est la réalité» et si cette réalité est à son tour l'essence divine, Têtre absolu? Comment n'être 'point panthéiste encore, si, mettant la force à la place de la substance, mais faisant de la force aiQsi conçue d'aune manière abstraite et générale quelque chose de réel, on n'admet qu'une seule force dont tout
le reste n'est qu'un accident , une modification ? Dans ce système^ les forces individuelles ou particulières n'existent pas : il n'y a que des accidents individuels. Ainsi les cara<;tères génériques, spécifiques, particuliers ou propres, ne sont que des modes ou des conséquences des modes de la force unique qu'on appelle force absolue : de sorte que la force constitutive des éléments; celle qui préside à leur agrégation physique ou chimique; celle qui organise le végétal et l'animal; celle qui fait sentir et mouvoir l'animal, qui fait penser l'homme; celle qui constitue les grandes masses corporelles dont se compose l'univers; celle qui les tient en rapport; celle plus profonde, mais assez inutile alors , qu'on admet pour rendre raison de toutes celles qui précèdent; toutes ces forces, enfin, ne seraient diverses qu'en apparence : il n'en existerait qu'une seule, la dernière, qui se déterminerait d'abord en éther, en lumière^ en pesanteur, et qui, après être devenue les grandes masses célestes qui sont comme la charpente de l'univers, se mouvrait harmoniquement dans ces masses, se ferait plante, animal/ homme, ange ou démon, et fermerait ainsi le cercle de son développement, en réunissant pour ainsi dire les deux bouts de sa conscience, l'un qui représenterait la conscience spontanée , et qui présiderait au développement de la force infinie, qui l'accompagnerait jusqu'à l'homme , au sein duquel elle se transformerait en conscience réfléchie, d'où elle aspirerait d'une manière de plus en plus prononcée à revenir sur elle-même» et à se réposer dans le senti-
DE VIEâ. 415
ment de sa pleine sulfisànce à soi-même, de sa complète ou constante évolution : complète , si elle atteint jamais le terme de [ses aspirations à réaliser tout le possible; constante, si, ne devant jamais l'atteindre , son bonheur est de se sentir en progrès incessant de développement plutôt qu'en permanence de développement acquis, mais parfait quoique fini.
Telles sont les conséquences auxquelles on aboutit nécessaijfement lorsqu'on rejette, contre toute apparence et toute raison, la distinction et la multiplicité des forces; lorsque , par une faute logique très-ordinaire , on donne le genre pour sujet à l'espèce, croyant le premier plus profond que l'autre dans l'ordre ontologique des choses^ quand, au contraire, c'est l'essence spécifique qui est la racine du genre, de même que l'essence individuelle est la racine de l'espèce. Ce renversement du vrai rapport des choses et dès idées, joint à la réalisation des genres et des espèces , est excessivement important à remarquer, parce que c'est de là que nous vient le réalisme ontologique qui a infecté presque toute la métaphysique dans tous les temps et dans tous les pays, mais dont on n'a pas toujours osé tirer toutes les conséquences. SiFénélon, par exemple, avait eu le courage logique de ses idées métaphysiques, loin de combattre Spinoza, il aurait été son disciple. Il y a tels passages dans son Traité de l'Existence de Dieu, d'où le panthéisme ressort avec une violente évidence. Il en est de même de tous ceux qui font de l'être quelque chose, et qui admettent un être
416 BBS DIFFiRBNTES ESPÈCES
absolu, parfaitement identique à lui-même, et qui ne voient dans les êtres individuels contingents ^ que comine des ombres de Fétre étemel et nécessaire, le seul qui^ suivant eux, soit réellement, puisqu'il est seul éternel, seul parfait, seul vraiment existant, seul en possession de la pleine et parfaite réalité, et qu'il est d'ailleurs indivisible. Le dogme de la trinité, que certains théologiens imaginent être le seul contre-poison efficace au panthéisme , lui est plutôt favorable que contraire, puisqu'il met l'esprit humain sur la voie de concevoir la possibilité a posteriori, ou par voie d'analogie , que des êtres, ou tout au moins des personnalités diverses, puissent n'avoir qu'une substance unique pour base.
Mais le panthéisme est bien autrement favorisé par la supposition que les phénomènes des différents ordres qui se rencontrent dans l'homme sont dus à un même principe, à la même force : car, de cette manière, on expliquera la pensée par un mode d'action de la force végétative; les phénomènes de la vie végétative animale, par un mode d'action de la vie chimique et minérale ; ceux de cette dernière espèce, par une modification de la vie physique; et celle-ci enfin, par un mode d'action de la force divine: en sorte que Dieu seul rend ici raison de tout, est tout, devient tout, à moins qu'il ne devienne rien, ne soit rien, et ne soit cause de rien. Car ici, comme ailleurs, les extrêmes se touchent, et quelque théiste que le panthéisme paraisse être, il est vrai de dire qu'il l'est tant, qu'il est bien près de ne l'être plus. En effet, le naturalisme, mais un naturalisme qu'on
appellera divin si Ton veut, peut être substitué sans grand inconvénient soit logique » soit métaphysique f soit moral enfin » au panthéisme. Aussi le panthéisme moderne s'est-il intitulé : pl^ilosophie de la nature.
Quel que soit l'avantage réel ou apparent de rhypothèse que noi|s venons de développer sur tous les autres systèmes destinés à expliquer, ou plutôt à faciliter rintelligence des choses, nous ne finirons cependant point ce chapitre sans prévenir le lecteur que nous n'y attachons pas plus d'importance qu'elle n'en mérite, et que nous serions peu surpris qu'elle fût une raison de plus à l'appui de l'opinion de ceux qui pensent que toute métar physique positive et réaliste n'est qu'un rêve de l'or-^ gueil de l'homme , un témoignage frappant de son impuissance à rien comprendre a la nature intime et dernière des choses; et que la vraie métaphysique consiste à démontrer qu'il n'y en a pas^ qu'il ne saurait y en avoir aucune ; que c'est un desideratum destiné à être satisfait dans un autre ordre de choses ou qui ne le sera jamais. Nous aurions trèspeu d'effort à faire pour partager cette opinion : !& métaphysique positive est un mirage intellectuel auquel personne ne se laissera plus tromper dès qu'on aura demantré comment il se forme, et à quel caractère on peut le reconnaître. Mais cette démonstration une fois faite, et peut-être l'est-èlle déjà, pourra cependant n'être pas acceptée d'abord partons, il faudra qu'elle sait étudiée et comprise. Mais comme un grand nombre n'en feront rien , ou le feront sans succès, ils continueront de croire à l'illusion, et voudront encore la faire partager.