‹ Anthropologie spéculative généraleChapitre 1 sur 72 · SECTION SIXIEME DU CHAPITRE I · texte numérisé non relu

SECTION SIXIEME DU CHAPITRE I

Le docteur Bérard était spiritualiste. Son livre intitulé : Doctrine des Rapports du Physique et du Moral, etc. (1823), est un ouvrage remarquable. Nous donnons ici l'analyse des points les plus importants de cet ouvrage. Nous y joindrons, chemin faisant, les observations que nous jugerons nécessaires pour rectifier des opinions qui ne nous sembleraient pas d'une complète vérité.

L'auteur reconnaît la nécessité de joindre l'étude de la psychologie à celle de la physiologie, et réciproquement, quoique ces deux sciences aient chacune un domaine spécial très-distinct, mais à cause de la dépendance respective des deux ordres de phénomènes qui constituent la matière propre de chacune de ces sciences. C'est parce

qu'on les a trop séparées, que l'on est tombé, d'une part dans le matérialisme , d'autre part dans le spiritualisme. La science de l'homme doit être composée comme l'homme lui-même. (P. 1-43.)

« L'organisme vivant est animé de forces particulières qui, sous certains rapports, ont des analogies multipliées avec les forces morales, et semblent obéir quelquefois à des lois qui leur seraient communes avec ces dernières.

L La sensation n'est pas le résultat essentiel d'un mouvement soit mécanique, soit chimique, soit organique. Les nerfs sont une substance molle, sans mouvement, même galvanique.

. On ne peut pas plus expliquer la différence des sensations par la différence des mouvements, qu'on n'explique la sensation en général par le mouvement en général.

On n'est pas plus heureux en combinant le mouvement vital avec le mouvement chimique (Reiî) pour expliquer la sensation.

Ce n'est pas avec moins de déraison qu'on a dit qu'elle est une modification du galvanisme, de l'électricité, ou d'un autre fluide particulier.

De ce que les sensations sont différentes suivant les organes des sens, ce n'est pas à dire qu'elles en soient un produit nécessaire on immédiat.

Il y a aussi plus qu'une différence en degrés entre l'impression et la sensation : il y a conscience dans le second cas, mais pas dans le premier. — Si la sensation se mesure quelquefois, quant à son intensité,- sur le degré de l'excitation, de l'irritabilité, de l'impressionnabilité vitale, il ne s'en-

suit pas plus qu'elle ne soit que cette excitation même, qu'il ne s'ensuit que l'excitation soit d'une nature purement spirituelle quand elle est le fruit d'une émotion morale.

Ce ne sont point les nerfs qui sentent. Ils ne sont pas même nécessaires au sentiment, puisqu'il y a des parties dépourvues de nerfs (par exemple les membranes séreuses, synoviales, etc. [Bicliat]), qui ne laissent pas que d'être sensibles. D'un autre côté, il y a des parties munies de nerfs, qui sont insensibles.

Le cerveau n'est pas non plus absolument indispensable pour qu'il y ait sensation.

Il est plus raisonnable d'admettre que l'ame sent dans la partie du corps à laquelle elle rapporte la sensation, que de penser qu'elle sent ailleurs, et rapporte ensuite par illusion sa sensation où elle ne l'éprouve pas. La ligature, la section d'un nerf et ce qui s'ensuit, ne prouvent rien contre cette hypothèse: ces faits établissent seulement qu'il faut, pour que la sensation soit possible, que l'organe soit en rapport avec le cerveau; mais ils ne prouvent pas qu'une impression ou un fluide doive se rendre au cerveau, et la sensation être renvoyée au point de départ de l'impression. (P. 72 et s.)

La sensibilité des membres n'est pas toujours dans un état correspondant à l'état du cerveau dans l'hémiplégie; c'est-à-dire que, le cerveau étant encore malade, et les parties supérieures intermédiaires étant paralysées, les parties inférieures peuvent reprendre leur sensibilité progrès-

sivement de bas en haut. — II pourrait donc bien y avoir plusieurs foyers nerveux.

Des classes entières d'animaux, tels que les zoophytes, n'ont point de cerveau, ni aucune trace de système nerveux, et ils éprouvent cependant des sensations (?).

On ne peut pas dire que le cerveau soit le siège absolu des sensations dans les animaux des premières classes, puisqu'il n'est encore qu'un ganglion presque isolé du reste du système. Le volume et l'action du cerveau présentent également peu d'importance dans les animaux de classes assez relevées, tels que les serpents, les lézards, les grenouilles, etc.

Le cerveau se montre peu sensible, même quand on le brûle, surtout dans sa substance corticale; il le devient de plus en plus à mesure que l'on descend vers sa base. Il partage alors les propriétés des nerfs, dont il se rapproche d'ailleurs par ses caractères extérieurs.

Certains nerfs ne sont pas sensibles: telles sont les divisions si étendues du trisplanchnique. — (On n'avait pas encore admis, à l'époque où l'auteur écrivait, la classification des nerfs en nerfs de la sensation, en nerfs du mouvement, et en nerfs de la nutrition ou organiques.)

Il n'y a pas de partie plus ou moins considérable du cerveau qui ne puisse être détruite par la suppuration ou par des lésions organiques, les sensations se conservant dans leur intégrité : il serait même aisé de réunir un ensemble suffisant de faits, d'après lequel chaque partie du cerveau

aurait été détruite , sans que les sensations en aient souffert aucune altération (P. 89 et s.)

A en croire plusieurs observateurs dignes de foi, le cerveau tout entier, dans certains cas trèsrares, a pu être détruit, et les sensations n'en auraient pas moins persisté. (P. 91.)

Des animaux auxquels on a coupé la tète , conservent le sentiment dans le tronc. Cette loi est générale et absolue, et je me suis convaincu, par mes expériences, qu'elle embrasse tous les animaux, depuis les insectes jusqu'aux mammifères. (P. 93 et s.)

Il y a plus, c'est que les mouvements des animaux décapités présentent les mêmes caractères (à l'incertitude près) que les mouvements volontaires. Ainsi, ces animaux marchent, volent, s'arrêtent devant un obstacle, et s'en détournent. Leurs mouvements sont ralentis, progressifs, coordonnés : ils sont dirigés vers un but au'ils atteignent, et ce but n'a pu être manifesté que par des sensations. (P. 96 et suiv. )

Le temps que le sentiment persiste après la décapitation varie dans les différentes classes d'animaux, et suivant la manière de faire l'opération. Voici le tableau approximatif de ces différences :

Les insectes qui résistent le mieux à la décapitation n'ont pas survécu plus de deux fois vingtquatre heures. — Chez les vers, le sentiment a persisté plusieurs jours; douze jours dans les sangsues; — dans les crustacés, dans l'écrevisse par exemple, il ne s'est jamais conservé au-delà de deux heures; — dans les mollusques, douze à

quinze heures; — dans les oiseaux et les mammifères, quelques minutes, si l'on n'arrête pas l'hémorrhagie, ou si l'on ne prévient pas l'asphyxie. Si cette condition est remplie, le sentiment se maintient un quart d'heure (p. 97-101.)» — Voir ci-après un appendice curieux sur la persistance des mouvements vitaux et même volontaires après la décollation.

Bérard se livre ensuite à des considérations anatomiques dont les résultats nous semblent importants. Les voici :

1'' Toutes les portions du système nerveux sont absolument indépendantes les unes des autres quant à leur formation : elles ne dérivent pas du cerveau , de la moelle épinière , des ganglions, ni de la substance grise ou du névrilème.

2° Le système nerveux est continu dans toutes ses parties dans les animaux de toutes les classes.

3** Les moyens d'union sont plus ou moins nombreux, plus ou moins considérables, plus ou moins rapprochés. De là résulte la différence la plus remarquable du système nerveux considéré dans toutes les classes.

4** Le système nerveux est un dans sa totalité : il n'y a ni un seul système nerveux, comme on l'entend pour les vertébrés, ni plusieurs systèmes nerveux,ou plusieurs centres d'impressions, comme on l'établit pour les invertébrés, et comme des physiologistes veulent le faire admettre pour l'homme lui-même. (Gall.)

5" 11 n'y a point de centre commun physique dans le sens qu'on a attaché à ce mot. Si les sen-

sations sont unes dans la conscience du même moi, c'est un fait général de l'animalité, et qui doit dépendre de toute autre circonstance que de la disposition anatomique du système nerveux : un centre physique serait toujours composé de parties, quelque rapprochées et unies qu'elles fussent.

6'' La distinction tranchante de deux systèmes de nerfs (système de la vie animale et système de la vie organique) est hypothétique, contraire à tous les faits d'anatomie comparée.

7" Le système nerveux est toujours en rapport, dans son organisation, avec la disposition des autres organes; et l'une est tellement subordonnée à l'autre, que, l'arrangement d'un animar étant donné, et ses fonctions étant connues, l'on peut déterminer toujours par avance d'une manière générale et approximative l'organisation de son système nerveux. Le volume , le nombre , la division , la distribution , la place de chaque nerf et de son ganglion correspondant, sont toujours en rapport avec le volume, le nombre, etc., des organes auxquels les nerfs se rendent, et avec l'importance , l'énergie , la rapidité et la durée de leurs fonctions respectives.

8** La présence des plexus et des ganglions est une circonstance accessoire dépendant de l'organisation générale de l'animal : ils sont destinés à unir plus fortement les diflerentes portions du système nerveux, et par elles tous les organes. Il en est de même des centres plus considérables de la moelle épinière et du cerveau. »

Aucune des théories physiologiques imaginées

jusqu'ici, dit l'auteur, ne s'accorde avec ces lois fondamentales de l'organisation du système nerveux : elles sont donc toutes vicieuses.

Bérard est grand partisan de l'unité, et par conséquent des analogies. C'est pourquoi il trouve un cerveau dans presque toute l'échelle zoologique, et une sorte d'identité fondamentale entre la génération des polypes et celle des mammifères.

D'après les faits nombreux présentés par l'auteur, il lui paraît démontré que le cerveau n'est pas la cause essentielle et absolue, ni même l'instrument direct et exclusif de la sensation. Le cerveau n'est donc que la condition de la sensation ; encore cette condition n'est - elle pas nécessaire pour toute sensation. — Il est donc loin de faire la sensation; mais il est nécessaire à sa perfection et à sa durée.

L'auteur admet, à tort, une sensibilité vitale (comme Bichat) inhérente aux parties mêmes qui reçoivent l'action des stimulants. Il a dû admettre en conséquence, avec Hallcr, que les mouvements de contractilité sensible ou insensible partent de l'organe même qui les exerce.

Les sensations ont plus de rapport avec le cerveau que n'en ont les mouvements volontaires, ceux-ci plus que les impressions sans conscience et que les m.ouvcments involontaires, les mouvements sensibles plus que les mouvements insensibles, et les uns et les autres plus que les sécrétions et excrétions , la nutrition , et la chaleur animale.

Le cerveau peut être considéré comme un des

plus grands moyens de communication vitale; on peut même regarder cette attribution comme le caractère essentiel du système nerveux.

La doctrine des sympathies, considérée sous son véritable point de vue , donne la clef de la physiologie entière.

En partant de l'idée que la vie n'était que l'organisation, on a toujours subordonné la première à la seconde : il serait plus philosophique d'établir la succession des choses dans un ordre inverse. (P. 174.)

L'auteur admet une foixe sensitive, une sensibilité à laquelle il rapporte les sensations. Cette dénomination, ajoute-t-il, n'explique rien; elle indique seulement la cause de ce phénomène, cette cause fût -elle matérielle ou spirituelle, fût -elle l'action nécessaire des agents extérieurs, ou celle de Dieu même. (P. 205.)

La sensibilité est donc une force primitive qu'il ne faut pas chercher à expliquer dans l'état actuel de la science (206). C'est parce qu'on a voulu expliquer la sensation, que la science n'existe pas encore (210.)

La sensation doit se rapporter, en définitive, au moi, quelle que soit la nature de ce moi, 1** parce que dans le sommeil, malgré l'intégrité des organes, il n'y a pas de sensations; 2" parce que, durant la veille même, les impressions ne sont sensibles qu'à la condition de l'attention; 3" parce que, si l'homme était réduit aux sens de l'odorat et de l'ouïe, il ne soupçonnerait pas l'existence du monde extérieur, et serait cependant

certain de la sienne propre; 4o parce que le moi reçoit des impressions différentes, dans quelque partie du corps qu'elles aient lieu; 5^ parce que l'on ne trouve rien d'analogue au moi, soit dans la matière inorganique, soit dans la matière organisée; 6° parce que l'on conserve le souvenir des sensations, quoiqu'on ait perdu les organes qui les donnaient ; "7^ parce que le moi persiste malgré le renouvellement complet du corps au bout d'un certain temps. (P. 218-220.)

La sensation est regardée par l'auteur comme un fait primitif, comme le résultat direct de l'action des corps sur certains êtres particuliers, sans aucun intermédiaire (p. 223). Tout ce qu'on a supposé d'intermédiaire entre l'action du corps extérieur et la sensation, comme cause instrumentale ou occasionelle, a été imaginé arbitrairement par l'inspiration et pour les besoins de quelque hypothèse physique ou métaphysique Tous les

intermédiaires inventés pour expliquer la chose , n'expliquent rien au fond.

La sensation suit toutes les modifications de l'organisme, sous l'influence des âges, des sexes, des tempéraments, des climats, etc. L'auteur renvoie ici à la Physiologie du Sijsièine nerveux, etc., de Georget, t. i, p. 207-255.

Confondant le moi avec la sensation, il admet des sensations actives. (P. 233-245.)

Il a très-bien vu, du reste, qu'elles n'ont aucun rapport de nature avec les causes qui les produisent (p. 245), et que même les idées des qualités premières ne sont pas des images des corps (p. 24 C).

DU PHYSIQIJIi ET DU MORAL. 11

Mais est-il juste de dire que quelque chose d'extérieur au î?ioi est la matière de la sensation (p. 247)? que les sensations pénètrent dans le corps par des points plus ou moins éloignés les uns des autres, pour se réunir dans l'unité du sentiment (p. 2 51)? — Mais il est vrai de dire que l'hypothèse d'un sensorium commune physique n'explique rien (p. 251)?

L'auteur résume ainsi le chapitre des sensations : Tout ce que disent les faits, c'est : 1" que, pour que le moi perçoiv e les impressions produites sur un organe, il faut que cet organe soit lié au système physique; 2" que plus il est étroitement uni au système par des liens rapprochés et multipliés, plus les sensations qu'il procure sont vives; 3^ que le cerveau, à cet égard, a le plus haut degré de prééminence , soit par cette raison , soit par une influence plus directe, plus spéciale, établie par une loi primitive connue ou inconnue. Voilà tout ce que disent les faits; tout ce qu'on a ajouté n'est qu'un roman que rien ne peut justifier; tout ce qu'on a imaginé à ce sujet est hypothétique , et puisé dans des analogies physiques arbitraires. Cet acte exige seulement, pour condition physique, qu'il y ait union organique , et que les différentes parties appartiennent au même tout physique (p. 252) — L'auteur rejette la craniosco'pie (ou phrénologie de Gall), et renvoie au Dictionnaire des Sciences médicales, article Cranioscopie, pour le développement des raisons alléguées contre ce système.

IL II ne faut rien chercher de spécial dans le livre de Bérard , relativement aux intuitions ou

perceptions; il ne lésa pas distinguées des sensations, ou plutôt des idées, dont il parle ensuite.

Bérard donne deux origines aux idées, le monde et le moi, les phénomènes externes et les internes : il en fait dériver toutes les autres par l'action libre du moi. Mais il admet déjà l'activité, c'est-àdire l'attention et la réflexion dans la formation des idées premières. Il ne s'est pas demandé si les intuitions n'étaient déjà pas des produits mixtes. Du reste , il nie que l'idée soit une représentation d'un objet, une image, ou une impression, ou des traces dans la substance nerveuse; qu'elle soit un simple mouvement mécanique ou vital de la substance cérébrale ; qu'elle soit l'œuvre du cerveau, qui la tirerait de la sensation. iVous ne parlons pas de la partie historique de l'idée, qui ne pourrait avoir qu'un intérêt relatif.

III. Il définit mal le jugement, en disant que c'est la comparaison de deux sensations , de deux idées , et des choses mêmes qu'elles représentent, pour connaître leur différence, leur identité ou leur analogie, etc. Il en fait une conséquence de l'activité de la sensation elle-même et de l'idée, langage pour le moins très inexact. — Le raisonnement ne peut non plus être défini : Une suite ou un enchaînement de jugements. Cette définition est trop large, trop peu précise : tous les jugements qui s'enchaînent ne forment pas raisonnements. 11 y aurait également beaucoup à dire sur ce que l'auteur entend par les mots anahjsc , synthèse, analogie, induction, critérium de la vérité.

II affirme qu'il ne peut y avoir d'instrument or-

ganique, direct et essentiel, entre la sensation, l'idée, le jugement, et l'activité de notre moi sur cette sensation, cette idée et ce jugement, c'està-dire dans les opérations de réflexion du moi sur lui-même, parce que tout intermédiaire imaginé suppose toujours cette action antérieure, libre et indépendante de toute action organique. Avant d'agir avec un instrument, il faut d'abord agir par soi seul pour le saisir et pour s'en servir. En supposant que le moi ait besoin d'un instrument pour agir, il faut toujours admettre que l'acte de la volonté, quel que puisse être cet acte, est antérieur à l'acte organique: l'un est cause, l'autre effet; l'un est puissance, l'autre instrument II est donc un moment où le moi agit par lui-même, modifie les organes, loin d'être modifié par eux.

La mémoire n'est pas une simple sensation; elle n'est point passive; elle ne dépend pas, dans son origine, de l'organisation ; elle n'est pas la sensation continuée mais affaiblie. C'est une force de second ordre inexplicable, qui se montre parfois subordonnée à la volonté. En vain l'on a essayé de l'expliquer par les mots, par des traces conservées dans le cerveau. Elle n'a pas besoin d'instrument physique direct, quoiqu'elle tienne à l'intégrité du cerveau comme aune condition. Elle ne peut pas avoir d'organe spécial , et ne peut pas appartenir davantage au cerveau tout entier, par les mêmes raisons que la sensation, l'idée, le jugement, et le raisonnement, ne sont point dans ce cas. Au reste, les animaux inférieurs, auxquels on ne reconnaît pas de cerveau, sont cependant doués de la mémoire. Mais

il est vrai de dire qu'elle est plus ou moins active selon l'état des organes. Si on se rappelle mieux certaines idées que d'autres, c'est qu'elles ont plus d'intérêt pour nous, ou qu'elles ont été plus fréquemment l'objet d'un souvenir. C'est de cette manière qu'il faut expliquer la mémoire des choses passées dans le vieillard , mémoire qui est plus grande que celle des choses relativement présentes ou plus récentes.

V imagination n'est pas plus purement passive que la mémoire. Elle ne consiste pas dans des images physiques, puisque les perceptions ellesmêmes ne sont pas des images ; elle n'est pas une sensation prolongée ou affaiblie. Etant active, elle n'a pas besoin d'un instrument organique , il est vrai, mais son exercice conserve les plus grands rapports avec l'état physique des organes : elle influence à son tour le physique. Nécessité donc de réunir dans la théorie ces deux ordres de faits opposés : — V imitation appartient au moi, et non à la vie : elle suppose la sensation, l'idée du modèle.

IV. Bérard ne se fait pas une juste idée des conceptions, et méconnaît par conséquent leur origine, la raison pure (p. 282-289.) Voir cependant ce qu'il dit de la causalité (p. 308-335), du beau et du bon (p. 566.) Il n'a qu'une idée trèsimparfaite et très-fautive de la doctrine de Kant, dont il parle cependant beaucoup.

V. Cette double erreur devait en entraîner une troisième : les soitiments proprement dits ne pouvaient trouver place dans une psychologie qui

n'en donnait point aux conceptions ni à la raison pure.

VII. L'instinct ne dépend pas de l'organisation comme cause, ni de la réflexion; mais il est provoqué par les organes intérieurs, et manifeste au moi les besoins du corps. Il appartient au moi comme modification des sentiments (sensations internes); il est actif sous certains rapports, et se combine avec les données de la réflexion.

VIÏI. Les mouvements volontaires dépendent d'une action primitive et directe de la volonté : tous les intermédiaires imaginés sont hypothétiques. L'auteur va beaucoup plus loin encore : car il admet des forces vitales automatiques, spontanées, qui n'ont d'autres causes (de leur action, mouvement?) qu'elles-mêmes, d'autre instrument de leur action intime que leur activité propre. (P. 483.)

IX. Les langues sont le produit de l'activité du moi. Il faut se garder de les confondre avec les cris spontanés, quoique les cris aient pu devenir l'occasion de la création des langues.— Sans doute, si nous ne jugions pas par des signes que nos semblables sont sujets à la souffrance comme nous, nous ne connaîtrions pas la sympathie; mais le moi s'empare de ce sentiment, et en fait la source de mille vertus.

X. Il est faux de dire, avec Cabanis et Ga]l, que l'action de la volonté ne soit autre chose que l'action du cerveau , et que si cette action prédomine sur d'autres organes, le moi est forcément entraîné dans ce sens : cette théorie est une hypothèse

16 EAPPORTS GÉNÉRAUX

dans toutes ses parties. La volonté s'élève au-dessus de toutes les facultés de l'homme, s'empare d'elles, les dirige et les soutient : c'est le premier mobile, le principe d'action de l'homme (p. 566 et suiv.) L'auteur confond ici la volonté avec l'activité.

XL II fait des pa55/o?i5 le plus haut degré de l'activité du moi. Elles prouvent, suivant lui, la grandeur de notre nature par leur disproportion avec leur objet, et font pressentir une destinée de l'homme encore inconnue : les passions les plus physiques se combinent avec une foule d'idées morales. Ainsi, l'amour n'est pas dans l'homme un simple besoin organique comme pour l'animal grossier. Portées à un très-haut degré, les passions absorbent l'activité entière du moi, et forcent son assentiment même contre la volonté. C'est une chose ridicule de les comparer à l'attraction, comme l'a fait JMorgan dans son Essai philosophique sur les Phénomènes de la Vie, p. 61. Elles modifient les organes.

XIL La liherlé dépend de l'activité même du moi, comme la volonté. Quoique indépendante sous certains rapports, elle peut être forcée, dans quelques cas, par des sensations trop vives, actuelles ou reproduites par la mémoire, par des passions profondes qui occupent le moi tout entier et le dominent, par des déterminations instinctives, « par l'influence du physique sur le moral, » comme dans certaines maladies, et dans les effets du tempérament, etc. (P. 265.)

L'auteur considère ensuite le sommeil, les rêves,

Je délire, et Yaliénation mentale. — Une volonté forte a un empire plus ou moins grand sur le sommeil, soit pour l'empêcher, soitpour y mettre fin: preuve que le moi n'est pas toujours entièrement jmssif dans les rêves. — Pour étudier le sommeil sous son véritable point de vue, il faut le considérer à la fois dans le onoi et dans l'organisme vivant, ainsi que dans les lois propres à l'un et l'autre, et <lans les rapports réciproques de ces lois (p. 596). Le moi est susceptible de fatigue tout comme le corps (597)? — Il ne pense pas toujours, par exemple dans un sommeil profond (p. 598)? — Les rêves sont actifs et passifs; les idées qui les composent dépendent tout à la fois de lavolonté et de l'activité automatique des fonctions morales, de l'association soit naturelle, soit accidentelle des idées, des jugements et de toutes les opérations morales (p. 599). Ceux qui ont prétendu, dit Bérard, que nous n'avons aucun moyen pour distinguer l'état de veille de l'état de rêve, se sont moqués du sens intime. — On peut lui opposer G. Hauser, qui, diton dans la Gazette médicale, racontait ses rêves comme des événements qui s'étaient réellement passés. Il lui fallut du temps pour comprendre la différence qu'il y a entre les actes de l'homme éveillé et les divagations du sommeil K Mais ce n'est là qu'une exception.

^ Comme G. Hauser présente d'autres phénomènes assez curieux , nous les rapporterons dans cette note.

« Il fut très-difficile de raccoutumer à la nourriture ordinaire.

<( L'esprit est actif et passif à la fois dans le somnambulisme. Les différentes facultés ne sont pas

n Le sens de rouïe avait été originairement très-fin chez lui , mais cette propriété avait diminué peu à peu. Son odorat , au contraire, avait conservé toute sa finesse, et c'était le plus habituel de ses tourments ; toutes les odeurs lui étaient plus ou moins déplaisantes , et les substances qui en exhalaient une forte, comme le fromage, le vinaigre, etc., lui causaient une douleur physique ; l'encre même dont il se servait, ses couleurs, ses pinceaux, le contrariaient par celte raison.

» Son obéissance était sans bornes à l'égard de ceux qui avaient pris de Fempire sur lui ; mais cela n'avait aucun rapport avec ses connaissances, ses croyances ou son jugement; il fallait que ses sens ou sa réflexion l'eussent convaincu d'une chose, pour qu'il y ajoutât foi; autrement il demeurait dans le doute. Lorsqu'on lui dit que dans l'hiver il verrait tous les objets couverts d'une substance froide et blanche, il répondit sans hésiter qu'il croirait après l'avoir vu , mais non avant. Quand le temps de la neige fut venu, il en prit avec empressement dans sa main, mais il la rejeta aussitôt, en criant que la peinture blanche l'avait brûlé.

» Ce ne fut pas une petite affaire pour le professeur Daumcr de lui apprendre à distinguer les corps organisés de ceux qui ne Tétaient pas, les corps animés des corps inanimés, les mouvements volontaires et spontanés de ceux qui étaient communiqués par une impulsion étrangère. Les hommes ou les animaux sculptés, peints ou gravés, lui faisaient l'eflet d'être virants; il s'étonnait que des chevaux , des licornes, etc., dessinés sur les murailles, restassent immobiles; il s'indignait de ce qu'une statue poudreuse et sale qui était dans un coin du jardin, ne prenait pas soin de se nettoyer elle-même; la vue d'un Christ en croix le faisait pleurer. Si une feuille do papier était emportée par le vent, il croyait que c'était de son plein gré qu'elle sautait de dessus la table par terre; pour lui, les arbres manifestaient leur vie par le mouvement de leurs branchés; le bruit des feuilles, c'étaient leurs voix; il se f:\chait contre un enfant qui fiappait sur un saule avec une baguette. Il s'imaginait que la boule d'un jeu de quilles courait volon-

alors dans un état correspondant : les unes sont plongées dans le plus profond sommeil, tandis

tairement pour en renverser quelques-unes; quand elle s'arrêtait, c'est qu'elle était lasse, et qu'elle voulait se reposer.

» Aux animaux , il attribuait les mêmes propriétés qu'aux hommes; il s'impatientait de voir un chat prendre sa nourriture avec les dents, et s'efforçait de l'initier à l'usage de ses pattes : l'insouciance de son élève redoublait sa mauvaise humeur. Il ne comprenait pas pourquoi les vaches , au lieu de se coucher sottement dans des lieux sales, n'entraient pas dans la maison pour s'asseoir comme tout le monde; les arbres lui paraissaient enfoncés en terre malgré eux , et il était persuadé que les fleurs et les feuilles étaient l'œuvre de la main des hommes. La première fois qu'il vit le ciel parsemé d'étoiles, il exprima la plus vive admiration; peu d'instants après, on l'entendit se plaindre de l'auteur de sa captivité, qui l'avait privé d'un si magnifique spectacle.

«Quoiqu'il eût la naïveté et la gentillesse d'un enfant, il n'avait aucune espèce de notion de la Divinité , non plus que d'une vie future; il ne reconnaissait de réalité qu'à ce qui intéressait ses sens d'une manière quelconque. Tous les efforts que Ton fit pour éveiller en lui le sentiment religieux furent long-temps inutiles ; il se plaignait au professeur Daumer que des prêtres lui eussent dit une foule de choses auxquelles il ne comprenait absolument rien. Il y avait deux classes de personnes à l'égard desquelles Gaspard sentait une aversion insurmontable, c'étaient les médecins et les prêtres : les premiers , « parce qu'ils étaient toujours à administrer d'abominables médecines qui doublaient les maladies; » les autres, « parce qu'ils effrayaient le peuple et s'embrouillaient dans un galimatias inintelligible. »

» Après l'été de 1829, Gaspard avait fait de grands progrès dans son éducation; il se mit alors à jeter tous ses souvenirs sur le papier : c'était une pauvre littérature , mais elle circula comme un objet très-curieux , et il en fut beaucoup parlé. Il faut croire que les bourreaux de son enfance en eurent connaissance et en conçurent dos alarmes : car, le 29 octobre 1829, une tentative d'assassinat fut faite sur sa personne, et un homme masqué lui fit une blessure à la tête; ce coup, et l'im-

20 RAPPORTS GE.XERAUX

que les autres jouissent de toute leur activité naturelle, et même quelquefois d'une activité prodigieuse, ce qui donne lieu à un singulier mélange de résultats.

» Le délire n'est ni entièrement organique et vital, ni entièrement libre et moral : le délirant n'a que ses idées les plus habituelles, et il est faux que les organes intérieurs, sains ou malades, puissent donner des idées primitives analogues à celles qui sont fournies par les sens extérieurs.

» L'homme est seul susceptible de manie. La fréquence de la maladie est même en raison du développement des facultés nationales et indivi-

pression morale qui en résulta, jetèrent Gaspard dans un délire et une frénésie dont il fut long-temps à guérir; Teriquétc judiciaire à laquelle on se livra, ne produisit aucun résultat *.

» Gaspard Hauser est un singulier mélange de l'enfant , du jeune homme, et de Thomme fait : remarquablement industrieux, il ne produit rien de complet et d'achevé; il n'a ni éclairs d^imagination, ni élans de gaieté; les richesses du style figuré lui sont inconnues, mais il juge avec un sens droit des choses qui sont à sa portée; il est doux et bienveillant; on ne remarque en lui ni inclinations vicieuses, ni penchants impérieux , ni puissantes émotions. Quoique réservé et modeste, il sait insister sur ce qui est son droit; son aptitude à observer les hommes et à deviner leurs pensées est très-grande; il réfléchit profondément sur lui-même, sur son organisation intellectuelle, et môme, dit-on, il est devenu pieux, mais sans superstition; la crainte des revenants le fait rire, et lui parait une des i)l us inconcevables absurdités humaines; enfin, sa \\c actuelle est celle de tous ceux qui renlourent ; la force étonnante de sa mémoire et ses autres qualités ont disparu; il n'a conservé d'extraordinaire que sa destinée, sa bonté, et son égalité d'humeur. »

•On sait que l'infortune Gaspard Itausrr est inorl ilcpuis assassim'.

iluelles. C'est à tort qu'on a attribué la manie au physique exclusivement : elle dépend souvent de causes morales, et tient aux lois de la pensée. Le fou raisonne bien et activement sur des données fausses.» (V. l'Anthropologie spéciale, où la folie et ses différentes espèces sont traitées fort au long.)

L'auteur termine son livre par la 'personnalité morale et l'existence substantielle de l'ame. Il entend par personnalité l'existence individuelle , identique et une : l'idée de la personnalité ne saurait dépendre de l'organisation, qui ne peut être qu'actuellement et non dans le passé (?), et qui d'ailleurs est incompatible avec l'unité absolue. Si l'on objecte que certains animaux peuvent être divisés en plusieurs tronçons sentants, l'auteur répond que dans ce cas on ne divise pas le moi primitif Les sensations que le tronc avait reçues ne restent pas isolément dans le tronc; de même pour celles de la tête : les impressions nouvelles reçues par les deux tronçons se rattachent au moi antérieur, et, dans ce phénomène singulier, il n'y aurait jamais division du moi, comme on l'entend pour les choses physiques.

Le moi a un support non matériel , inétendu , impénétrable , libre , etc. La substance de la sensation, de l'idée, de la volonté, etc., n'est pas ou ne peut pas être la substance de l'étendue, de la mobilité , etc.

L'ame est présente au corps vivant; elle sent dans le corps, à travers le corps, par le corps, même les modifications de corps extérieurs : elle sent immédiatement, et agit de même sur le corps

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vivant. Par sa présence, elle donne aux organes de nouvelles forces primitives qu'ils ne sauraient avoir sans elle, mais aussi peut- être qu'elle ne saurait avoir sans eux. (P. 628.)

Il n'est point de parties du cerveau dont la lésion n'ait amené à sa suite la suspension de toutes les facultés intellectuelles, comme il n'en est point qui n'ait pu être détruite, les facultés intellectuelles conservant leur intégrité : donc le moi est présent à tout le cerveau, et n'est à proprement parler nulle part; il se sert de toutes ses parties pour soutenir son action , et il peut s'en passer. Ces deux ordres de faits, bien médités et opposés l'un à l'autre , détruisent complètement toutes les conséquences anatomico -physiologiques qu'on a tirées, et montrent qu'il faut admettre d'autres principes. (P. 511.)

L'organisme vivant a une énergie propre , susceptible d'augmentation et de diminution. L'ame se montre capable d'une force , d'une énergie analogues. Cette force de Tame est, comme celle de l'organisme, susceptible d'augmentation et de diminution : il y a là une correspondance visible, mais dont on iurnore le lien. Toutefois, il ne faut pas penser que l'ame ne puisse exister encore par elle-même : nous savons, au contraire, qu'elle a sa substance propre et ses modes particuliers (p. 632 et s.). Elle est immortelle. (P. 632-638.)

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