‹ Anthropologie spéculative généraleChapitre 2 sur 72 · AUX PHÉNOMÈNES VITAUX ET VOLONTAIRES CONSÉCUTIFS A LA DÉCOLLATION · texte numérisé non relu

AUX PHÉNOMÈNES VITAUX ET VOLONTAIRES CONSÉCUTIFS A LA DÉCOLLATION

liECTCRE FAITE A l'aCADÉMIE DES SCIENCES PAR M. JtLIA DE FO]STENELLK. [Gazette des Trib. , 23 et 24 sept. 1833.]

« Nous allons, dit M. Julia de Fontenelle, soulever ici une grande question. Les guillotinés souffrent-ils après la décollation? Celui qui a joui du douloureux avantage de voir son nom attaché à cet instrument de mort, le docteur Guillotin, Petit, Cabanis, et quelques physiologistes, ont nié l'existence de la douleur après ce supplice. Un grand nombre d'autres, à la tête desquels nous placerons Sommering, Sue, Mojon, Castel, etc., ont soutenu le contraire, et basé leur opinion sur les faits suivants :

» 1^ Le docteur Sue ayant coupé la tète à un dindon , cette tète conserva tous ses mouvements pendant une minute et demie; les mandibules, ainsi que la pupille, remuèrent avec force, et les paupières clignotèrent. Le corps, qui , depuis une minute, était sans mouvement, se releva, se tint sur ses pattes pendant une minute et demie , marcha , agita ses ailes , porta l'une de ses pattes au cou, et mourut au bout de six minutes. La décollation d'un autre dindon offrit les mêmes phénomènes. Quand on lui piquait avec une aiguille les muscles des ailes, du cou, etc., il se manifestait des mouvements contractiles et convulsifs de ces parties.

» 2** Un mouton fut décollé en deux secondes; ïa tête conserva tous ses mouvements pendant deux minutes, et le corps pendant douze minutes. Les mouvements étaient si violents, qu'il fallut trois hommes pour le maîtriser. Les mêmes résultats eurent lieu sur une brebis pleine, à cette légère différence près, que les mouvements de la tête furent de deux minutes et demie, et ceux du corps de onze minutes. A Figuères, j'ai été témoin de la décapitation d'un bélier de trois ans. Trois hommes pouvaient à peine le contenir après la chute de la tète, et ses mouvements durèrent quinze minutes.

» 3® La section de la tête d'un veau ayant été faite en une seconde et demie, cette tête, pendant six minutes et demie , montra des mouvements très-prononcés des paupières, de la pupille, des oreilles, des narines, des muscles de la face et des lèvres. Le corps continua à se mouvoir pendant sept minutes : l'expression de la douleur était peinte sur les diverses parties de cette tête.

» M. Sue conclut de ces faits que la vie et la sensation sont répandues dans tout le système, qu'il faut distinguer conséquemment les effets particuliers du plaisir et de la douleur dans le lieu où ils se passent, de ceux produits dans d'autres parties. Aldini, d'après des expériences comparatives faites en 1803 à Londres et en Italie sur un pendu et sur des guillotinés, s'est convaincu que les contractions des muscles de la tête des décapités durent trois quarts dheurc , et chez les pendus deux heures: ce (jui le porte à croire (pie

les sujets sur lesquels on avait fait des expériences galvaniques pouvaient en éprouver et en ressentir l'action.

» M. Mojon, professeur de physiologie à l'Université de Gênes, a tenté à Paris, en 1804 , quelques expériences sur les guillotinés avec MM. Guillotin, Aldini et Nauche. Elles leur démontrèrent l^que, durant un quart d'heure après la décollation, la tète exposée à la lumière solaire, les paupières soulevées se ferment aussitôt; 2^ que la tête du décapité est sensible à l'action des stimulants; 3^^ que la langue, sortie de la bouche et piquée avec une aiguille, se retire, et les traits du visage indiquent une sensation douloureuse; 4^ que l'organe de l'ouïe perçoit également les sons. Je me rappelle avoirvu la tête d'un guillotiné, nommé, je crois, Tillier ou Detillier , qui tournait les yeux du côté où on l'appelait, et je serais presque tenté de croire que sur la tête de Charlotte Corday, à laquelle le bourreau donna un soufflet en la montrant au public, se peignit, comme on l'a publié, UQ sentiment d'indignation.

» Weicard a vu se mouvoir les lèvres de la tète d'un homme qui venait d'être coupée : deux fois j'ai constaté ces mêmes faits. L'auteur de la Connaissance des bêtes assure que, tandis que la tête tourne les yeux pour exprimer la douleur, qu'elle remue les lèvres et mord la terre , d'autre part le cœur bat pendant quelques instants.

» Il importe, dans l'exécution d'un supplicié, dit M. Sue, de savoir si toutes les parties meurent à la fois, ou si elles meurent en détail; car, si la

26 RAPPORTS GÉIVÉRAUX

tête coupée a la perception ou la conscience de sa douleur, ou plutôt de son supplice, une seconde seulement, cette idée que la pensée peut exister dans une tète séparée du corps doit faire frémir l'homme le plus exercé au crime, et celui qui est condamné à le juger. Si le corps, ajoute-t-il, après sa div ision , souffre localement , comme il le soutient, c'est-à-dire sans aucune corrélation, il n'en est pas moins vrai que le corps souffre. Pourquoi donc vouloir regarder comme nulles les douleurs du corps, parce qu'il ne tient plus à la tète? Il souffre comme corps, et la tête souffre comme /e7e^ D'après ces observations, le centre d'activité du cerveau étant considérablement augmenté, la pensée , bien loin d'être éteinte, vit tout entière. On observe encore, dans les têtes séparées du tronc, divers mouvements des paupières, des yeux, des lèvres, des convulsions même dans les mâchoires, quand les bourreaux les tiennent suspendues par les cheveux. A travers tous ces désordres nerveux, vasculeux et musculaires , il est presque sûr que la puissance pensante entend, voit, sent et juge la séparation de tout son être , en un mot, la personnalité, le onoi vivant. ïl y a plus : tout tend à prouver que le cou, la poitrine, le bas-ventre et les extrémités ont aussi leurs sensations et leur

< Il peut se faire, s'il j a souffrance, ce qui n'est pas démontré par les faits précédents, puisqu'ils s'expliquent par l'irritabilité seule, qu'il n'y ait qu'une soutfrance, celle du nwl, qui tiendrait encore au corps et à la té(e, quoiciuc séparés l'nn de l'autre, précisément parce qu'il ne peut élre conçu dans l'espace, ni par conséquent divisé comme le corps. T.

moi particulier \ Les expériences qu'il a suivies à l'école de médecine d'Edimbourg, et celles qu'il a faites dans différents hôpitaux de France, l'ont convaincu que les membres séparés souffrent. En effet, à la suite des amputations des doigts , de la main, du bras, du pied, de la jambe, etc., on entend souvent les amputés, plusieurs jours, et même plusieurs mois après l'opération, s'écrier : Que je souffre de ma main, de mon bras, de mon pied, de ma jambe -! Le docteur Petit en a vu ressentir ces douleurs six ans après l'opération; c'est ce que Sue a nommé fort ingénieusement la mémoire de la douleur ^.

» Un de nos plus honorables médecins, M. le docteur Castel , a soutenu que la tète , après la décollation, est susceptible de sensation, et que cette sensation s'éteint plus rapidement en elle que dans le tronc, parce que la portion de sensibilité dévolue à chaque organe venait de lui être transmise immédiatement avant que la décollation eût lieu. Cette sensibilité n'a pu être épuisée tout-àcoup : aussi les contractions du cœur persistent pendant un certain temps. Ces contractions concourent, avec le reste de la sensibilité, à entretenir la vie dans le corps. Quant à la tête, le cerveau n'a plus reçu de sang artériel, sans lequel

^ Erreur déjà réfutée. T.

2 C'est tout autre chose que la souffrance propre au membre. T.

3 C'est bien plus que cela : c'est une véritable douleur. Il y a donc entre ces deux choses la différence d'une sensation et d'une idée. T.

les autres stimulants sont bien impuissants, mai.* la circulation capillaire existe encore. Si donc la perte absolue de la vie dans la tête est plus prompte, c'est parce que le plus énergique de tous les excitants lui manque. Mais la sensibilité ne l'a point abandonnée, elle y reste amassée.... Je n'hésite point à assurer , ajoute-t-il, qu'une tète a la faculté de voir, d'entendre, et d'éprouver la douleur, dans les instants qui suivent la décollation ^

» Nous ne saurions partager entièrement cette opinion : car nous avons eu occasion de nous convaincre qu'après la décapitation la tête conserve encore, pendant quelques minutes, le sang artériel que lui ont envoyé les carotides et les artères vertébrales. Aussitôt que la section de ces artères a lieu, elles se contractent, se resserrent, et tant que dure cet état de spasme, elles ne laissent échapper que très-peu de sang. Le contraire a lieu relativement au tronc : le cœur, continuant ses

^ On l'a déjà dit, il peut y avoir contraction des muscles de la face sans qu'il y ait soulfiance, sensation on |)ercej)tion. Cette contraction peut provenir de la soulfrance morale qui précède la décollation , ou de la souffrance instantanée résultant de la décollation , ou n'être due qu'à l'irritabilité seule. Nous doutons qu'on puisse l'attribuer, comme Guillotin, à inie extrême jouissance qui aurait lieu pendant la décollation , jouissance qu'on suppose exister chez le pendu, d'après certains phénomènes jdiysiologiques qui accompagnent ce genre de mort. Quoi qu'il en soit, il est certain (juc la physionomie se contracte d'une manière analogue dans l'extrême jouissance comme dans l'cx- Irôme douleur. L'extrêuje douleur fait succ()nd)er pronq)tement ; (ît l'on sait d'ailleurs, par l'expérience, que ce n'est qu'assez long-te!iq)S après avoir reçu une blessure, que la douleur est If j)lus cuisante. T.

mouvements de systole et de diastole, entretient, pendant son action, quatre jets de sang par les artères coupées; cette grande perte sanguine fait que le corps se refroidit plus promptement que la tête. Or il est évident que la vitalité du cerveau se conserve plus long - temps que celle du tronc. M. le professeur Sue a émis une opinion semblable. Il parait, dit-il, que la sensibilité peut durer au - delà d'un quart d'heure dans les différentes parties de la tête, à cause de l'épaisseur de celleci et de sa forme ronde, qui sont plus propres à conserver la chaleur vitale. Si l'on réfléchit à î'anatomie du cerveau, et particulièrement sur la manière dont les artères carotides et vertébrales se distribuent; si l'on fait attention à la disposition de leurs trois courbures avant d'y arriver, à leurs divisions incommensurables, et plus encore à leur structure particulière; si, après cela, on les suit dans leurs rapports avec les veines et les sinus de ces viscères, dont les replis multipliés et les formes tortueuses retardent prodigieusement le dégorgement du sang dans les golfes des jugulaires, on n'aura aucun doute sur la marche lente de la circulation du sang dans le cerveau , et Ton se persuadera aisément que le mouvement circulaire, avant d'avoir parcouru tout le système d'artères, de veines et de sinus dans cet organe, se fait plus lentement que dans les autres parties du corps. D'un autre côté, l'action artérielle tend toujours à pousser le sang vers le point qui lui offre moins de résistance. Croit -on que le sang lancé vers la tête par les artères carotides et ver-

30 RAPPORTS GÉrîÉRAUX

tébrales soit lancé par les mêmes vaisseaux tenant à la tête, quand ils viennent d'être coupés? — Non.

» Le sang contenu dans les artères qui tiennent à la tête continue d'être porté instantanément par leur force contractile vers les points de sa destination. La circulation doit donc continuer d'avoir lieu dans cet organe, tant que l'influence ou la force vitale y subsistent, c'est -à -dire jusqu'à la dissipation de toute la chaleur vitale.

» On trouve aussi dans les journaux scientifiques et dans les ouvrages et mémoires de Cotugno, Egel, Galvani, Gren, Hunter, Hermestœd, Jacquin, Lichtenberg, Mojon, Moll, Schœrer, Sommering, Sue, Valli, Vassali, des faits très-remarquables, tant sur ta décollation que sur les phénomènes de la vie.

» Maintenant , si des effets de la décapitation de l'homme nous passons à celle de quelques animaux^ nous y trouverons des documents précieux en faveur de l'opinion que nous cherchons à établir.

» Ainsi, une tortue à laquelle on enlève la cervelle vit environ six mois, en exécutant tous ses mouvements ordinaires : on a des exemples de tortues qui ont vécu, la tête coupée, de douze jours à six mois.

» Charras ayant coupé la tête à une vipère, plusieurs jours après, cette tête mordit dangereusement un de ses élèves. On trouve dans les recueils scientifiques plusieurs autres faits semblables.

» Galien rapporte que l'empereur Commode coupait rapidement la tête à des autruches, qui n'en continuaient pas moins à courir jusqu'au bout de la carrière. L'on sait aussi que, Boërhaave ayant coupé le cou à un coq au moment où il courait vers le grain qu'on lui présentait à plus de vingt pas, le tronc continua sa course jusquelà. Perault a vu également une vipère décapitée ramper jusqu'au tas de pierres qui lui servait de refuge ordinaire.

» M. Desmortier ayant décapité un cerf-volant (insecte), et placé le corps sur le dos, vit la section de l'animal s'agiter et exécuter les mêmes mouvements que s'il eut été entier. Quarante-huit heures après, la tète, ayant été exposée au soleil, se ranima en quelques secondes. Lui ayant alors présenté le petit doigt, il en fut pincé si vivement, qu'il lui fallut avoir recours à l'autre main pour retirer les cornes qui étaient entrées d'une demiligne dans la chair. Le hanneton marche également après la décollation; il en est de même des papillons, qui volent, ainsi que les mouches; et Boyle a vu de ces derniers animaux décollés s'accoupler, et la femelle pondre des œufs.

» Nous trouvons encore des exemples frappants de cette conservation de la vie après la décollation, chez les volailles : on sait que ie canard qu'on vient de décapiter vole assez loin, et que, tombé à terre, il se traîne, et va plonger l'extrémité du cou dans la terre; on voit ses yeux rouler dans l'orbite. Il en est de même de l'oie et de l'autruche. Les poules battent des ailes et s'agitent

après la décapitation, etc. Enfin, les serpents, les lézards, les anguilles, les vers, coupés par tronçons : chacun de ceux-ci se meut; et l'on voit, principalement chez les batraciens , les mouvements des yeux et de la bouche continuer, et la tète de plusieurs serpents , lézards, etc., mordre encore avec force.

» M. Legallois coupait la tète à un lapin , et insérait aussitôt dans la trachée-artère la canule d'une pompe à air : en voyait aussitôt le tronc de ce pauvre animal donner tous les signes de la vie; quelquefois il se redressait sur ses pattes, retombait, et se relevait encore. Cet étonnant spectacle durait plus d'un quart d'heure, pourvu que l'on fit jouer avec le degré de vitesse convenable la pompe qui injectait de l'air dans les poumons. Tout le monde n'avait point , pour opérer cette imhjngénésie ^eui-èlre apparente et résultant d'une simple action mécanique, la dextérité de M. Legallois.

» Les jiohjpes offrent des exemples de vitalité bien plus curieux encore : si on les coupe en plusieurs parties, ils jouissent de la faculté de se reproduire : de telle sorte qu'il nait à chacune des parties coupées la partie ou les parties qui lui avaient été enlevées, et qui lui manquaient pour former un animal complet et tout-à-fait semblable au premier. Les naïs, les iilanaires , etc., repoussent également comme les plantes.

Page 1