LIVRE PREMIER
1 . Considérations générales : proportions humaines chez les anciens et chez les modernes.
Quels que soient nos préjugés, la science ne peut refuser à l'homme le premier rang clans la création : c'est l'être le plus complet ; c'est celui qui rationnellement mérite le plus notre attention. A-t-il cependant répondu aux études qu'on pouvait en attendre? Sa faiblesse d'action
est-elle un résultat de sa modestie? Non , disons-le
sans passion, c'est plutôt un effet de sa vanité. Il s'attribuait, et sans partage, le développement de chaque chose, la faculté d'ordonner de tout ce qui le concerne au physique comme au moral, et d'agir pleinement selon son libre arbitre.
Bien que soumis aux lois qui le régissent, lois qu'il a malheureusement dédaignées, ou plutôt qu'il n'a pas comprises, ne lui refusons cependant pas ce qui lui appartient. Les facultés dont il se croyait maître, et dont il
1 "Av6pco7roo-, [aétçov; mesure de l'homme.
disposait en souverain, se trouvaient réglées à son insu avec une prudence admirable et avec l'attention de ne pas lui laisser porter atteinte à ce qui doit rester en dehors de son action, ordre qu'il ne connaît malheureusement pas et qu'il serait incapable de régler. Sa vue ne s'étend pas au delà de la ligne qu'il parcourt; son imagination peut le porter en dehors des limites, et lui faire admettre comme réelles des choses plus ou moins probables.
Ce sentiment d'une force supérieure, cette perception d'un être suprême qui a coordonné toutes les lois, établies avec tant d'ordre dans ce que nous voyons, comme dans ce qui sera éternellement ignoré des hommes, devrait être profondément imprimé en nous. On peut chercher à l'imaginer, mais jamais à en saisir l'étendue.
Il faut bien en convenir : relégués dans le cercle étroit du monde où nous vivons, nous ignorons non seulement ce qui se trouve dans le vaste espace auquel nous ne saurions scientifiquement ni attribuer ni refuser des limites ; mais nous en sommes à supposer ce qui peut exister sur les planètes qui nous entourent et sur la nature des êtres qui les habitent. Nous ignorons même ce qui est sur la plupart des points de notre globe, et sur les parties constamment en contact avec nos sens.
Plus on étudie les œuvres de la création, plus on doit admirer les lois qui en assurent l'harmonie et la stabilité. Ces lois qui règlent la marche des mondes et qui assignent à chacun d'eux son mouvement et sa subordination , ne présentent pas moins de merveilles en ce qui concerne le moindre grain de poussière répandu à leur surface.
Que dire ensuite des êtres animés, offrant aux méditations des savants, outre les lois générales qui dominent la matière, celles qui l'organisent et lui donnent la vie?
Que dire surtout de l'homme , chez qui les facultés morales et intellectuelles ouvrent un nouveau champ de recherches, d'autant plus mystérieux, d'autant plus sublime, qu'il semble élever la créature jusque vers les régions où siège le créateur ?
Entraîné par un penchant irrésistible vers ces études séduisantes, j'ai tenté de répandre quelques lumières sur le vaste champ qu'elles embrassent; j'ai tâché, dans mon essai de Physique sociale, d'aborder quelques unes des lois qui régissent l'homme, sous le triple rapport du physique, du moral et de l'intelligence, sublime trilogie, dont il ne nous est malheureusement pas donné de sonder tous les mystères. Je comprenais cependant ce qui manquait à mon premier travail ; j étais persuadé même qu'il n'est pas donné à un seul observateur de remplir un plan aussi vaste. J'ai cru en conséquence devoir me borner à trois exemples spéciaux, et je m'attacherai à montrer la marche qui me semble devoir être suivie. Ces trois exemples avec les développements qu'ils comportent, formeront la matière d'autant d'ouvrages différents.
Celui que je donne ici, concerne le développement physique de l'homme : les deux autres se rapportent plus spécialement à ses qualités morales et intellectuelles ' ; ces sujets présentent assez de difficultés pour qu'aux yeux de quelques savants, il paraisse impossible de jamais les surmonter, même dans un avenir éloigné.
L'ouvrage sur le développement physique de l'homme doit contenir tout ce qui concerne non seulement ses variations de taille, mais encore ce qui se rapporte à son poids, à sa force, etc. Ce besoin de connaître les lois relatives à l'homme a, de tout temps, éveillé l'attention : mais
1 Voyez les 3e et 4e livres de ma Physique sociale. 2 vol. in-8°, 1868 et
ce qui a pu arrêter sa marche, provenait justement des succès obtenus par les plus profonds penseurs de l'antiquité. On pouvait aborder l'étude de l'homme ou par les puissants secours que présentait la philosophie spéculative, ou la dévoiler en quelque sorte, au moral comme au plrysique, par l'analyse des faits qui lui appartiennent. Cependant ces faits mêmes, observés sur les masses, étaient d'une étude trop difficile et trouvaient trop peu d'appui dans l'ensemble des faits relatifs à l'homme, pour qu'on songeât à s'aventurer sur un terrain aussi difficile.
Cette étude sublime, on peut le dire, demeure depuis longtemps entièrement oubliée : la philosophie spéculative a marché avec ardeur et de la manière la plus brillante ; toutefois les succès mêmes qu'elle obtenait, faisaient perdre de vue ceux qu'elle pouvait espère r encore . The proper study bf mankind, is man, disait Pope ; et il avait parfaitement raison ; mais comment fallait-il procéder à cette étude de l'homme? « Quelque intérêt que nous ayons à nous connaître nous-mêmes, disait Buffon, en commençant son ouvrage sur V Homme, je ne sais si nous ne connaissons pas mieux tout ce qui n'est pas nous. Pourvus par la Nature d'organes uniquement destinés à notre conservation , nous ne les employons qu'à recevoir les impressions étrangères ; nous ne cherchons qu'à nous répandre au dehors et à exister hors de nous : trop occupés à multiplier les fonctions de nos sens et à augmenter l'étendue extérieure de notre être , rarement faisons-nous usage de ce sens intérieur qui nous réduit à nos vraies dimensions, et qui sépare de nous tout ce qui n'en est pas, c'est cependant de ce sens qu'il faut nous servir, si nous voulons nous connaître ; c'est le seul par lequel nous puissions nous juger. » Dans ces derniers temps , j'ai vu l'un des philosophes les plus profonds de cette époque, et qui, après avoir occupé
dans l'exil les plus modestes fonctions, s'est élevé ensuite au rang do premier ministre dans sa patrie régénérée, je l'ai vu écrivant ces mots, dictés avec une sorte d'amertume, sur le sort fait à l'étude de l'homme au milieu de toutes les connaissances du jour : « a ogni modo, la scoperta di un insetto , o l'invenzione di un orcligno , è un evento più célèbre e più importante nel mondo litterato d'oggicli, che la più nuovae piùfondata soluzione di alcuno fra quei problemi rilevantissimi, i quali sono la cima e la sostanza délia filosofia1. »
2. Unité de V espèce humaine dans nos climats — type — loi des causes accidentelles : cette loi s observe au moral comme au physique.
En commençant mes études sur les proportions du corps humain, je fus effrayé de l'étendue que présente cet immense champ de recherches. Je reconnus en effet que, pour obtenir des données un peu complètes, j'avais à déterminer, pour chaque individu, un nombre considérable d'éléments numériques, et j'ignorais encore combien il faudrait en mesurer pour parvenir à caractériser un même âge. Comme il était nécessaire d'ailleurs de répéter ce travail pour les deux sexes, et de suivre, pour ainsi dire pas à pas, les nuances qui distinguent chaque époque de l'existence, je compris que la vie de l'observateur le plus patient deviendrait insuffisante, surtout s'il fallait traiter avec la même étendue et avec les mêmes soins non seulement tout ce qui se rapporte aux différentes qualités physiques de l'homme , telles que la taille , le poids, la force, la vitesse, mais encore ce qui tient à son
1 Introduzione allô studio délia filosofia, par Vincenzo Gioberti. 1 vol. in-8\ Bruxelles, 1840, page 109.
moral et à son intelligence. Ajoutez qu'à un travail matériel long et minutieux devaient se joindre encore des ennuis de toute espèce.
En vain je consultai les naturalistes, leurs livres étaient à peu près muets sur ces différents points. Pour satisfaire ma curiosité en ce qui concerne les rapports de grandeur et de proportions du corps humain, j'eus recours aux artistes : ils me donnèrent plus de lumières , mais sans m'éclairer complètement. J'aurais désiré connaître les lois de la nature , mais presque toujours ils me présentaient les produits de leur imagination ; ils m'offraient les proportions humaines non telles qu'elles sont en réalité, mais telles qu'ils les avaient conçues. L'art dominait à peu près sans partage dans ce beau champ de la science, d'où la science était exclue.
Heureusement je m'aperçus bientôt que mes craintes étaient exagérées et que mon travail, si étendu et si compliqué au premier abord, pouvait se simplifier beaucoup par la découverte d'un principe qui devait lui servir de base et que je crois pouvoir considérer comme le résultat le plus curieux et le plus intéressant auquel je sois parvenu.
Un grand nombre de naturalistes et de philosophes se sont attachés à prouver, par des raisonnements plus ou moins concluants , Y unité de V espèce humaine. Je crois avoir réussi à démontrer directement que non seulement cette unité existe, mais encore que notre espèce admet un type ou module dont on peut facilement déterminer les différentes proportions. C'est ce que je vais essayer de faire comprendre 1 .
1 On trouve déjà la démonstration de ce principe dans les Lettres sur la théorie des probabilités appliquées aux sciences morales et politiques. 1 vol. in-8°. Bruxelles, 1846. par A. Quetelet.
S'il y avait absence de type et si les hommes étaient dissemblables, non par l'effet de causes accidentelles, mais parce qu'il n'existerait réellement pas de loi commune entre eux, on pourrait les mesurer, sous le rapport de la hauteur, par exemple, sans que toutes les mesures individuelles offrissent aucun caractère particulier, aucune relation numérique déterminée.
Si, au contraire, tous ont été jetés en quelque sorte dans un même moule, et s'ils en sortent avec des différences purement accidentelles, les groupes ne seront plus formés d'une manière désordonnée , mais leurs valeurs numériques , d'après la théorie des probabilités, seront assujéties à des lois préétablies, en sorte que les nombres qui représentent chaque groupe, pourraient être assignés à priori. Il existe donc, pour ce cas tout spécial, un caractère par lequel on reconnaît si les individus appartiennent à un même type et ne sont différenciés que par des causes fortuites.
Une autre conséquence de la théorie, c'est que plus le nombre des observations est grand, plus les effets des causes fortuites s'entredétruisent et laissent prédominer le type général qu'elles tendaient à masquer. Ainsi, dans l'espèce humaine, en ne considérant que les individus, on en rencontre de toutes les tailles , du moins entre certaines limites déterminées. Ceux qui approchent le plus de la moyenne, sont les plus nombreux; ceux qui s'en écartent le plus, sont en plus petit nombre; et les groupes suivent numériquement une loi qu'on peut assigner d'avance1.
1 Cette loi, pour le mathématicien, est tout simplement, comme nous le verrons plus loin dans cet ouvrage, la loi des coefficients du binôme dans son développement, que nous nommerons pour abréger loi binomiale. Si, par exemple, on prend quatre boules dans une urne, contenant un nombre considérable de boules blanches et tout autant de boules
Or, chez l'homme, cette loi se vérifie, non seulement sous le rapport de la taille entière, mais encore sous le rapport des différents membres ; et il en est de même pour ce qui concerne le poids, la force et tout ce qu'on peut mesurer et réduire à des nombres.
Cette loi si belle, si générale et que j'ai tâché de faire comprendre, avait été rejetée d'abord par une espèce d'orgueil mal raisonné. Mais après plus de trente ans de travaux, elle a fini par être adoptée dans différentes nations; et si elle est combattue encore, elle a trouvé de nombreux défenseurs chez les Anglais, les Écossais, les Allemands, les Italiens, les Américains du Nord qui lui ont donné les appuis les plus forts, et qui l'ont mise dans une évidence telle qu'il serait, croyons-nous, impossible de la combattre sérieusement aujourd'hui. Cette loi mathématique sera donnée plus loin , et appuyée par les exemples les plus convaincants.
Cette vérification de la loi des causes accidentelles, sous quelque rapport qu'on envisage l'homme, est un fait aujourd'hui acquis à la science et que je crois avoir mis hors de doute par de nombreux exemples ; il fournit la preuve la plus irrécusable de l'unité de son espèce et de l'existence d'un type. J'ai donné à ce type le nom d'homme moyen, pour exprimer sa principale propriété ; c'est lui qui caractérise la nation à laquelle il appartient.
noires , on aurait , en nommant a une boule blanche , et b une boule noire, les tirages suivants
a* -j- 4 a 3& + 6 aW -f 4 a W -f b*. La somme des coefficients des termes indique le nombre des tirages que l'on peut avoir : c'est à dire un seul amenant 4 boules blanches ; quatre amenant 3 boules blanches et 1 noire ; six amenant 2 boules blanches et 2 noires, etc., soit en tout 16 chances possibles pour un tirage. L'un de ces seize tirages indiqués aurait donc pour probabilité d'arriver une fois sur seize tirages ou 1/16.
Prenons celte loi dans sa forme la plus générale et tachons de tracer les chemins principaux par lesquels nous aurons à passer, du moins dans la théorie que nous essayerons de donner, théorie dont les anciens auteurs n'avaient fait aucun usage.
Quand on considère, sous le rapport de la grandeur, un certain nombre ou de maisons, ou d'hommes formés, ou d'arbres d'une môme espèce et entièrement développés, on peut toujours en déduire une moyenne : mais cette moyenne peut avoir des valeurs bien différentes. Les valeurs qui concourent à la former, peuvent n'avoir aucuns rapports entre elles, et l'on obtient ce que l'on nomme une simple moyenne ou plutôt une médiane, qui n'établit aucune similitude entre les objets comparés.
Si l'on rapproche au contraire les hommes d'un pays pour en déduire la hauteur moyenne, non seulement on obtient cette moyenne ; mais le nombre est déterminé par des caractères extrêmement prononcés, qui marquent en même temps une régularité que l'on ne trouve pas quand on considère des maisons. Ce nombre d'hommes, 10,000 par exemple, placés d'après l'ordre des grandeurs, suivent l'arrangement le plus régulier.
Ceux d'une extrême petitesse comme ceux d'une extrême grandeur sont très rares : et en s'éloignant de ces points extrêmes a et A, pour se rapprocher d'une hauteur maximum, mM, leur nombre augmente. La courbe a m A sous laquelle ils se rangent, est de la régularité la plus grande, et son élévation la plus forte mM indique la moyenne des tailles.
Il est donc du plus grand intérêt de reconnaître si le résultat que l'on obtient entre différentes unités de même espèce, est bien véritablement une moyenne, d'après le langage ordinaire, ou simplement une médiane. Cette dernière ne présente aucune propriété mathématique , tandis que la moyenne régulière offre les caractères les plus importants, et mérite toute notre attention1.
1 « Il existe entre ces deux exemples une différence très notable, qui n'est peut-être pas saisie au premier abord, mais qui néanmoins a une grande importance. Dans le premier cas, la moyenne représente une chose existant réellement ; dans le second; elle donne, sous la forme d'un nombre abstrait, une idée générale de plusieurs choses essentiellement différentes quoiqu'homogènes.
« D'une autre part, et ce point est capital, les nombres qui ont concouru à former la moyenne dans l'un et l'autre exemple, se présentent de manières bien différentes. Dans le second exemple, ils ne se trouvent liés entre eux par aucune loi de continuité ; tandis que, dans le premier, comme nous aurons occasion de le voir bientôt, les déterminations des hauteurs, bien que plus ou moins fautives, se groupent des deux côtés de la moyenne avec une régularité telle qu'on pourrait assigner d'avance leurs valeurs, si l'on donnait les limites entre lesquelles elles se trouvent comprises.
« Cette distinction est si importante que j'emploierai des mots différents pour mieux l'établir : je réserverai le nom de moyenne pour le premier cas, et j'adopterai simplement celui de médiane pour le second, afin de faire sentir qu'il s'agit ici d'une simple opération de calcul entre des quantités qui n'ont pas de relations essentielles. Ces relations ne s'aperçoivent pas toujours, et parfois on les reconnaît quand on ne s'attendait pas à en trouver : la moyenne arithmétique devient alors une véritable moyenne. » Lettres sur la théorie des probabilités appliquées aux sciences morales et politiques, par' Ad. Quetelet, page 66, 1 vol. gr. in -8°. Bruxelles, 1846.
— Voici comment sir John Herschel s'est exprimé sur la valeur des
Depuis longtemps je me suis attaché à mettre en évidence les lois qui se déduisent de la nature homogène des hommes entre eux, et de la propriété curieuse non seulement de présenter des moyennes extrêmement remarquables entre leurs tailles, mais encore entre leurs poids, entre leurs forces, entre leurs vitesses, et généralement entre toutes les propriétés physiques de l'homme ; et ajoutons encore entre leurs propriétés morales et intellectuelles. Il ne suffit donc pas de considérer l'homme, comme
moyennes, dans l'article qu'il a inséré, en 1850, dans la Revue d'Edimbourg, et qu'il a bien voulu me permettre de reproduire en tète de ma Physique sociale, page 35, t. I.
« ... Il faut observer que ce résultat est un résultat moyen à distinguer d'un average. La distinction a beaucoup d'importance, et c'est avec raison que M. Quetelet insiste sur ce point : il propose de réserver le nom de moyenne pour le premier cas et d'adopter celui de moyenne arithmétique ou de « médiane » pour le second. Quant à nous, nous préférons le terme average, non-seulement parce que tous deux sont, à proprement parler, des moyennes arithmétiques, mais encore parce que le terme average porte déjà avec lui cette association viciée et vulgaire qui le rend moins propre à un usage exact et philosophique. Un average peut exister pour les objets les plus différents, comme pour les hauteurs des maisons d'une ville ou les hauteurs des livres d'une bibliothèque. Il peut convenir pour donner une idée générale des choses, mais n'implique pas l'idée d'une grandeur centrale naturelle et reconnaissable, telle que toutes les grandeurs qui en diffèrent doivent être regardées comme des déviations d'une grandeur normale. La notion de la moyenne, d'un autre côté, implique une pareille idée et se trouve distinguée d'un average par un caractère bien marqué, à savoir, la marche régulière des groupes, croissant jusqu'à un maximum, puis allant de nouveau en diminuant. Un average ne nous donne pas l'assurance que le futur ressemblera au passé. On peut avoir dans une moyenne la confiance la plus absolue. Toute la valeur philosophique des résultats statistiques dépend d'une conception bien nette de cette distinction et de l'acceptation de ses conséquences.
« La reconnaissance d'une moyenne, distinguée, comme nous venons de l'établir, d'un simple average, parmi une série de résultats groupés ainsi par ordre, n'est possible que pour autant qu'on remarque une conformité entre la loi de progression dans la grandeur des groupes et la loi de probabilité dont il a été question précédemment, et de laquelle on a exclu toute considération, excepté la réalité de quelque vérité centrale et une intention de la découvrir, susceptible d'échapper seulement par des causes d'erreur purement accidentelles. »
individu, perdu au milieu de son espèce, mais il fait essentiellement partie intégrante de ce tout qu'on nomme l'espèce humaine l.
Cette loi si générale est digne de toute l'attention des penseurs ; je me borne à l'appliquer à notre espèce ; mais ses admirables conséquences ne méritent pas d'être moins étudiées chez les animaux et chez les plantes : elles sont d'une fécondité étonnante ; nous y reviendrons bientôt en lui donnant des développements : l'on pourra mieux en juger, surtout par le dernier livre de cet ouvrage.
Cette grande loi de la nature qui lie tous les êtres de l'espèce humaine, de manière à n'en former en quelque sorte qu'un seul faisceau , est tellement imprimée dans les qualités morales, que, quand la France publia son premier volume
i « Il serait assez curieux de rechercher à quelle époque on a commencé à faire un usage raisonné des. moyennes; il en existait assurément une idée obscure dans l'antiquité, car cette idée, comme je l'ai fait observer déjà, est inhérente à notre nature et sert de base à presque tous nos jugements ; mais elle ne s'est produite explicitement que très tard, et il serait facile de fixer chez les modernes, l'époque de son introduction ; celle où l'on a établi en principe que la moyenne d'une série d'observations s'obtient en divisant la somme des valeurs observées par le nombre d'observations. La considération des limites, en tant qu'elles complètent l'idée de la moyenne, n'a pu prendre quelque consistance que par l'application du calcul des probabilités à l'étude des phénomènes naturels. L'établissement et le développement de la théorie des moyennes formerait un des chapitres les plus intéressants de l'esprit humain ; c'est Archimède, ce génie remarquable à tant d'égards, qui semble avoir, dans l'antiquité, le mieux apprécié l'importance des moyennes ; il en a fait un usage admirable dans la recherche du Centre de gravité, dont il est
l'inventeur Mais combien il y a loin de ces premiers aperçus aux
savantes théories que nous possédons aujourd'hui; et cependant il nous reste bien du chemin à faire encore, pour que les brillants travaux de l'analyse moderne produisent tous leurs fruits. La plupart des observateurs, les meilleurs même, ne connaissent que très vaguement, je ne dirai pas la théorie analytique des probabilités, mais la partie de cette théorie qui concerne l'appréciation des moyennes, ajoutons encore que la Théorie de l'homme était tout à fait ignorée. » Lettres sur la théorie des probabilités, page 61, 1846. A. Q.
sur la statistique des tribunaux, l'étude des chiffres permettait déjà d'entrevoir l'existence d'un fait important dont je n'eus cependant l'intime connaissance qu'en étudiant ensuite le second volume. Je ne craignis pas alors d'énoncer, après cette seconde année d'épreuves, les conclusions qu'on peut en déduire encore aujourd'hui, comme le prouve le rapport que MM. Villermé, Benoiston cle Château-Neuf et Bienaymé firent à l'Académie des sciences morales et politiques de France1.
J'appliquai la même méthode aux autres faits physiques, moraux et intellectuels. J'éprouvai néanmoins de grandes difficultés à vaincre les répugnances qui s'élevaient sur ce que l'on nommait le matérialisme. Tant il est difficile de démentir, devant l'expérience même, les vérités prétendues avec lesquelles on a été élevé.
Le temps seul fera cesser ces doutes, qui malheureusement sont encore assez nombreux. On reconnaîtra plus tard qu'une main supérieure a mis plus d'ordre que nous ne pensons dans les faits relatifs à l'homme. Nous marchons, sans nous en apercevoir, dans un chemin plus praticable et mieux préparé que nous ne sommes disposés à le croire.
Quoiqu'il en soit, je présente mon livre sans crainte : la principale idée, pour moi, est de faire prévaloir la vérité et démontrer combien l'homme est soumis, à son insu, aux lois divines, et avec quelle régularité il les accomplit. Ces principes me paraissent assez importants pour être examinés avec soin. Toutefois les lois qui les énoncent doivent être appuyées sur les exemples nécessaires à les faire prévaloir.
1 Voyez le tome Ier des Mémoires de l'Académie royale des sciences morales et politiques de V Institut de France (2e série), 1837, in-4°, aux pages 189 et suiv. de Y Analyse des travaux de l Académie.
Cette régularité du reste n'est point particulière à l'homme : c'est une des grandes lois de la nature qui appartient aux animaux comme aux plantes, et l'on s'étonnera peut être de ne pas l'avoir reconnue plus tôt.
Mon principal but, dans cet ouvrage, a été de déterminer, pour nos climats, chacune des proportions de l'homme, la hauteur de sa taille, la grandeur de sa tête, de son bras, de sa main, de son pied, etc. Que l'on ne dise pas que ces différentes moyennes doivent constituer un homme impossible : la preuve de son existence se trouve clans la manière même dont les nombres obtenus pour chaque membre se groupent autour de la moyenne, en obéissant à la loi des causes accidentelles. Les hommes ne diffèrent entre eux que par des causes fortuites, soit dans leur ensemble, soit dans chacune des parties de leur corps.
Si je faisais mesurer l'Apollon du Belvédère par cent personnes . différentes , et si je m'appliquais ensuite à prendre la moyenne des cent nombres qui représentent ou la grandeur de la tête, ou celle des yeux, ou celle de la bouche, etc., je pourrais avec toutes ces moyennes reconstruire le type primitif1. L'impossibilité n'aurait lieu qu'en l'absence d'un type général, dont tout concourt ici à prouver l'existence.
On conçoit du reste que, quand parmi les causes influentes sur l'homme il y en a de spéciales qui se font sentir dans toute une nation, la moyenne s'en trouve affectée. Le climat, la nature des travaux, la nourriture, et d'autres causes encore peuvent modifier l'homme dans son développement : ainsi le Lapon est généralement petit; l'Anglais, au contraire, est d'une taille élevée; ces
1 Du moins sous le rapport physique, car la conception artistique et l'exécution appartiennent à l'intelligence.
causes générales, en agissant sur tout un peuple, établissent des différences en ce qui concerne l'homme moyen qui le représente, et ce n'est qu'en comparant les nations entre elles qu'on peut reconnaître leur influence. Même' observation se fait à l'égard des plantes et des animaux : l'excès ou le défaut de développement n'est plus, en pareil cas, une chose accidentelle, mais un fait dépendant d'une cause constante qui modifie la moyenne générale, sans qu'on l'aperçoive directement.
Il se présente ici une première question qui n'est pas moins importante pour la théorie que pour la pratique. Les causes accidentelles qui, dans un même pays, diversifient les hommes, sont-elles assez nombreuses et assez influentes pour qu'il soit nécessaire de recourir à un grand nombre de personnes pour éliminer les particularités qu'elles présentent? L'expérience nous apprend que non.
J'ai fait à cet égard des épreuves concluantes et j'aurai l'occasion de les citer dans le cours de cet ouvrage. Ainsi, j'ai mesuré trente individus de même âge, régulièrement construits, et j'en ai formé trois groupes de dix individus chacun. Après ces déterminations, j'ai pris les moyennes pour chaque partie du corps de chacun de ces groupes, et en considérant les moyennes comme appartenant à trois personnes distinctes, je les ai comparées entre elles : elles différaient si peu, qu'en mesurant un même modèle trois fois de suite, j'eusse obtenu entre les valeurs des différences plus grandes.
D'autres épreuves du même genre, répétées avec soin, m'ont présenté les mêmes conclusions.
Ce résultat inattendu a singulièrement abrégé mon travail; il devenait inutile, en effet, de recourir à un grand nombre de modèles, puisque dix en général suffisaient
pour me présenter une moyenne s'écartant peu du type que j'avais en vue de déterminer.
Je me suis donc borné à mesurer avec soin dix individus de chaque âge, chez les hommes comme chez les femmes, mais en les prenant en général d'une forme qu'on pouvait regarder comme régulière. Les moyennes des divers groupes me donnaient l'état de développement de l'homme d'année en année ; et la continuité de ces nombres me permettait déjuger, par une autre voie, du degré de confiance qu'ils pouvaient inspirer. La loi de croissance, constatée de cette manière, se trouve en effet établie avec plus d'exactitude que si elle avait été déduite de l'observation d'un seul individu pouvant subir des arrêts accidentels ou des accélérations dans sa croissance , quelque régulière qu'elle fut d'ailleurs .
J'ai pris ensuite, à chaque âge, la taille pour unité et j'ai ramené tous les nombres à cette nouvelle échelle ; ce qui m'a permis de comparer mes résultats sous un autre rapport, et de juger quels sont les membres qui, comparativement à la taille totale, prennent avec l'âge le développement le plus rapide.
Cette loi des causes accidentelles n'est point particulière à l'homme ; elle s'observe sur tous les êtres vivants de la création, sur tous les groupes que l'on est convenu de désigner par le nom d'espèces. Les individus en effet qui composent un pareil groupe et qui, sous les mêmes conditions physiques, ne diffèrent entre eux que par un développement plus ou moins grand, ne prennent point ce développement d'une manière désordonnée et en quelque sorte au hasard, mais selon des proportions préétablies, empreintes de la plus frappante harmonie.
Qu'on entre dans une forêt, composée de chênes, par exemple , de tout âge et de toute grandeur ; quelle infinie
variété non seulement dans les hauteurs, mais encore dans les formes! il serait impossible de trouver deux arbres qui fussent identiquement les mêmes ; les uns s'élèvent avec majesté et dominent, en maîtres, tout ce qui les entoure; d'autres, moins élancés, semblent trouver dans leurs troncs vigoureux une compensation à ce qui leur manque en hauteur. Si cependant on étudie les choses de plus près; si l'on classe tous les arbres d'après les âges, pour ne comparer entre eux que ceux qui datent de la même époque, les choses se présenteront sous un autre aspect. Il existera encore des différences dans les hauteurs, mais, entre le plus grand et le moins élevé, tous les autres viendront se placer, en se groupant par ordre de grandeur, d'après une loi parfaitement régulière et, comme nous l'avons dit, d'après la loi des causes accidentelles. Les arbres d'une hauteur moyenne, formeront le groupe notablement le plus nombreux; et, à mesure qu'on s'éloignera de cette hauteur moyenne, ces arbres deviendront de plus en plus rares. Aux deux limites extrêmes, on trouvera à peine quelques individus exceptionnels. Ce décaissement numérique n'est pas seulement un résultat qui s'observe, mais encore qui se calcule à priori, en dehors de toute observation : en sorte que la nature est liée jusque dans ses caprices apparents. La quantité des arbres, ou géants ou nains, est déterminée d'après une loi tout aussi ûxe que celle qui préside au développement et à l'arrangement symétrique des feuilles, et si cette loi frappe moins, c'est qu'elle tombe moins immédiatement sous nos sens1 .
La même loi des causes accidentelles s'observerait encore, si, au lieu de faire le classement d'après la hauteur
1 II est bien entendu qu'il ne s'agit ici que des arbres de la même espèce, et dont la croissance est à peu près finie.
des arbres , on le faisait d'après l'épaisseur ; il y a plus , on la retrouverait jusque dans le nombre des feuilles, si Ton avait la patience de les compter pour chaque arbre. Cette harmonie, l'un des caractères les plus curieux des espèces , avait échappé à l'ingénieux auteur des Études de la nature. Avec quelle richesse de couleurs, avec quel charme il nous eût dépeint cette infinie variété dans les formes, subordonnée à la conservation du type, dans tout ce qui appartient aux œuvres de la création.
Si l'on fait intervenir ensuite la richesse du sol, le resserrement plus ou moins grand des arbres, l'élévation du terrain sur lequel ils se trouvent plantés, les avantages ou les inconvénients de l'air dans lequel ils croissent, etc. , on trouvera des différences plus ou moins sensibles, qui dépendront de toutes ces causes influentes.
La fixité du type humain, malgré la variété des individus, n'est donc pas une loi spéciale qui appartient exclusivement à l'homme. Cette fixité n'est point telle qu'elle ne puisse subir l'influence de causes constantes; ainsi, le Lapon sera d'une stature moins élevée que le Cafre ou que le Patagon , mais la loi des causes accidentelles ne sera point effacée; il arrivera seulement que, dans chaque pays, les oscillations dans les tailles se feront autour d'une moyenne plus ou moins grande, et elles seront déterminées par l'influence du climat, la différence des nourritures, ou des fatigues plus ou moins grandes.
Ces oscillations harmonieuses autour d'un même type s'observent déjà dès l'instant de la naissance; on les retrouve à chaque âge de la vie , seulement leurs limites deviennent d'autant plus étroites qu'on se rapproche davantage de l'époque où l'enfant sort du sein de sa mère , comme si la nature , agissant seule , s'écartait à regret de son type, et comme si la grandeur des écarts
provenait surtout de l'influence moclificative de l'homme.
On objectera peut-être, et avec raison, que si les écarts de grandeur sont moindres vers l'instant de la naissance, la taille humaine aussi est beaucoup plus faible qu'après l'Age adulte. On remarquera cependant que, sur 50 enfants maies naissants que nous avons mesurés , la différence n'était que de 0m437 à 0m532 pour les garçons , et de 0m438 à 0m555 pour les filles ; c'est à dire que la variation est de 4 à 5 environ pour les garçons comme pour les filles; tandis que nous verrons, plus loin, que, pour les hommes, la taille du nain jusqu'à celle du géant peut varier de 1 A41.
Considérée sous ce point de vue, l'étude du développement humain prend un nouvel intérêt et une importance plus grande ; elle révèle en même temps de nouveaux secrets dans les œuvres de la création. L'homme devient un chaînon nécessaire dans le nombre infini des individus de son espèce; et cette loi, dans laquelle il rentre à son insu, ne gouverne pas seulement ses qualités physiques , elle domine encore son organisation morale et intellectuelle. Je dois m'abstenir, pour le montent, de toucher à cette partie si délicate et si intéressante de l'étude de l'homme.
Cependant je ne puis omettre, en parlant de ses qualités naturelles, de dire que les savants ont admis en général quelques distinctions entre les hommes : mais ces divisions, qui s'établissent en général sur les couleurs, ne sont pas de nature à détruire l'unité que nous reconnaissons dans l'espèce humaine. Voici comment s'exprime, A cet égard, un des savants naturalistes qui, dans ces derniers temps, a résumé avec impartialité les différentes opinions
1 Voyez Physique sociale, t. II, p. 14, édition de 1869.
exprimées sur le môme sujet : « Letude des caractères naturels du genre humain a fait connaître trois modifications bien déterminées, que l'on désigne souvent par les noms de race blanche, de race jaune et de race noire ; mais, soit que les causes auxquelles on doit l'existence des types de ces trois divisions aient aussi produit d'autres modifications, soit que la faculté qu'ont tous les hommes de se reproduire entre eux ait donné naissance à des nuances intermédiaires, ces trois races se fondent l'une dans l'autre, de manière que les lignes de démarcation sont extrêmement difficiles à tracer, et que, si quelques auteurs font rentrer tous les peuples de la terre dans ces trois races, d'autres, au contraire, y ajoutent un nombre plus ou moins considérable de divisions de même rang. Nous suivrons la marche des auteurs qui n'admettent que deux de ces divisions, sous les noms de race brune et de race rouge; de sorte que nous considérons le genre humain comme divisé en cinq races. Mais il est bon de faire remarquer auparavant que ces épithètes de blanche , jaune, brune, rouge et noire, employées pour désigner les races, ne doivent point être prises dans un sens absolu ou exclusif, mais qu'elles indiquent seulement que chacun de ces groupes se compose d'hommes qui, considérés d'une manière générale , sont ordinairement plus blancs, plus jaunes, plus bruns, plus rouges ou plus noirs que ceux des autres races ; car ces groupes se distinguant par beaucoup d'autres caractères , on est quelquefois obligé de ranger dans une race des hommes dont le teint ne concorde pas avec la dénomination donnée à cette race. C'est surtout pour la race rouge que cette dénomination est défectueuse, car le plus grand nombre des peuples de cette race sont peut-être moins rouges que ceux de la race brune.
« Cette division du genre humain en cinq races est déterminée par les caractères naturels qui devraient être les seuls employés pour faire des divisions ethnographiques, car les caractères sociaux peuvent souvent induire en erreur ; l'expérience prouvant qu'un peuple peut prendre le nom et la langue d'un autre peuple qui, dans la réalité, se fond au milieu de celui qui perd ainsi ses caractères sociaux, mais qui, étant plus nombreux que l'autre, imprime bientôt à la nouvelle association ses caractères naturels. Toutefois, l'application de ceux-ci devient très difficile pour les subdivisions des races; aussi la plupart des ethnographes établissent-ils ces subdivisions d'après des considérations historiques ou linguistiques. Nous tâcherons cependant d'établir, encore d'après les caractères naturels, notre subdivision de races en rameaux et même dans certaines circonstances de ceux-ci en sous-rameaux ; mais nous nous conformerons à l'usage, en prenant les langues pour point de départ de la subdivision des rameaux en familles et des familles en peuples 1 . »