Z18 ANTHROPOMÉTRIE
10, Influence des professions, de l'aisance, des nourritures, des lieux d'habitation, de la constitution physique, etc.
Un évêque anglais se flattait, dit-on, de pouvoir modifier la nature humaine de manière à produire d'un homme ordinaire un géant. Son secret paraissait résider dans le genre de nourriture qu'il lui donnait; et dans le fait, les peuples les mieux nourris sont, toutes choses égales, les plus grands et les plus forts.
L'influence de la nourriture se fait remarquer déjà dès le jeune âge. Que Ton compare un enfant bien nourri à un autre soumis à des privations, et l'on y remarquera les différences les plus grandes. L'un, au teint vermeil, aux formes arrondies, content et joyeux, offre le type de la santé ; l'autre pâle , décharné , triste , présente des formes grêles ; quand il se trouve en âge de marcher, ses jambes sont insuffisantes pour le porter; elles ployent sous la charge et se courbent en rejettant les pieds en dehors pour tâcher de trouver instinctivement une plus large base au centre de gravité. Les jambes de l'enfant trop nourri et trop chargé d'embonpoint se courbent aussi sous leur fardeau, quand on cherche à le faire marcher trop tôt, mais en s'arquant dans un sens opposé ; il se produit un écartement des genoux et les pointes des pieds convergent. Cette déviation disparaît peu à peu, à moins' toutefois que l'enfant ne soit assujetti à porter des fardeaux trop pesants pour ses forces, car alors la déformation devient permanente.
Un des résultats les plus fréquents d'une mauvaise nourriture sur les enfants, c'est la prédominance de l'abdomen aux dépens des autres parties du corps; elle se prononce surtout chez les enfants du peuple, où la nourriture supplée bien souvent par la quantité à ce qui lui
manque de substantiel : le corps se gonfle et ne se nourrit pas.
A mesure que l'âge avance, le corps porte de plus en plus l'empreinte de l'inégalité des conditions. Dans la classe aisée, tous les membres se développent avec facilité et souplesse : c'est aux joints surtout que l'on remarque une élégance qui ne se trouve pas dans les classes soumises à de rudes travaux. Chez ces dernières, les articulations se prononcent fortement , la charpente osseuse se -trahit partout sous les muscles insuffisants pour les dissimuler et qui présentent eux-mêmes des lignes heurtées. Les moindres mouvements sont énergiquement accusés; la peau perd de sa finesse et de sa transparence, et se trouve sillonnée par des veines très marquées où le sang paraît s'engorger. Rien n'est harmonieux , rien ne semble rester dans ses proportions naturelles : telle partie du corps se trouve développée aux dépens de toutes les autres. Chez l'un, c'est le haut du torse qui prend un accroissement tout à fait disproportionné ; les bras se fortifient outre mesure; les muscles sont vigoureusement accusés et sillonnés de larges veines : on dirait des serpents qui enlacent les bras de Laocoon. Chez d'autres, au contraire, c'est la jambe qui perd de sa grâce et de sa souplesse ; le pied se déforme et présente une surface excessive.
C'est surtout dans l'expression des physionomies que se prononce l'inégalité des conditions. Chez l'homme du monde, vivant au milieu de l'animation de la société et constamment agité par des passions diverses, la physionomie prend une mobilité extrême et sert pour ainsi dire de complément à sa parole : elle est à la voix ce que l'orchestre est au chanteur, elle complète la pensée et exprime mille nuances que la conversation serait insuffisante à rendre. Cet exercice continuel laisse ses traces sur la
physionomie humaine; les muscles, constamment mis en jeu, acquièrent une grande mobilité ; l'œil surtout a une expression qui parfois est du plus grand charme ; la bouche par un simple sourire, par une simple contraction, exprime une pensée mieux que ne pourrait le faire la langue la mieux exercée.
Chez l'homme, au contraire, livré à des travaux mécaniques qui n'ont aucune action sur l'intelligence, tous les traits de la physionomie restent inactifs : l'œil est sans expression et la bouche est impassible ; elle reste généralement entr'ouverte, comme pour faciliter le jeu de la respiration qui forme son unique besoin.
Ces différences tiennent plus particulièrement à l'action des muscles, et ne modifient en rien ce qui dépend de la charpente osseuse. Aussi l'on comprend comment les proportions de deux personnes, totalement différentes aux yeux du peintre ou du sculpteur, peuvent offrir une sorte d'identité aux yeux du savant qui les considère sous le rapport anatomique. On sent mieux par là combien la théorie des proportions humaines serait insuffisante dans les Beaux- Arts, si l'on y avait uniquement égard. Elle ne rendrait pas plus de services pour composer une belle statue, que la connaissance de la grammaire pour composer un beau poëme.
La meilleure éducation plrysique est celle qui développe avantageusement chaque partie de notre corps, comme la meilleure éducation intellectuelle est celle qui développe le mieux et simultanément chacune de nos facultés mentales. Des lacunes, en pareils cas, produisent généralement des dissonnances qui sont toujours senties, bien qu'on ne puisse pas toujours s'en rendre compte. La gymnastique, sous ce rapport, peut rendre des services immenses, quand elle est habilement dirigée : une partie du corps ne se
développe pas alors au dépens de l'autre, et si l'on exun état qui donne de la prépondérance à telle partie, on peut contrebalancer cette tendance par des travaux convenablement appropriés d'une autre part.
Les hommes qui se livrent à des exercices gymnastiques, les danseurs, les équilibristes, les athlètes, sont généralement dans des proportions très belles, non seulement parce que leur organisation physique les a déterminés à choisir leur état, mais encore parce qu'ils ont entretenu et développé leurs qualités par une éducation toute spéciale.
Ce qui distingue ' surtout les athlètes, c'est le développement de la poitrine et les fortes proportions du cou. Celui qui ne cherche qu'à faire preuve de sa force a moins exercé ses jambes, qui généralement sont écourtées. Le haut du corps est comme chez les autres hommes en ce qui concerne la hauteur, mais comme les parties inférieures sont moins développées et doivent servir moins à la course qu'à offrir des soutiens solides, assez souvent l'athlète est petit; le col est fortement musclé, ainsi que les deltoïdes et le biceps, qui se dessinent d'une manière très apparente.
Chez les individus poitrinaires, ces muscles, au contraire, sont faiblement indiqués; le diamètre des aisselles et la circonférence du sternum sont peu étendus. Des expériences très concluantes ont été faites à ce sujet, surtout dans les hôpitaux.
Les exercices gymnastiques ne sont pas seulement propres à entretenir et à développer de belles proportions , ils peuvent aussi réformer des proportions viciées. Rien n'est plus curieux que les résultats qui ont été obtenus à ^et égard.
De ce qui précède, on peut conclure que tous les
hommes d'une nation, et l'on pourrait dire même que tous les hommes composant l'humanité, forment un vaste ensemble qui se distribue de la manière la plus uniforme. La plus grande régularité existe entre eux ; et les groupes de chaque âge se séparent de la manière la plus symétrique et la plus facilement calculable : il suffit de quelques termes faisant connaître les tailles extrêmes et le nombre total des hommes formant la population, pour dire, à priori, d'année en année, leur ordre de classement pour chacun de ces groupes.