DE L'ANTHROPOMÉTRIE ET DE L'AVENIR DE CETTE SCIENCE
Je m'étais proposé de ne parler, dans cet ouvrage, que de l'accroissement successif de l'homme, et d'indiquer, à chaque âge, son développement normal en hauteur, en poids et en force. Quelques principes de ce développement avaient été considérés déjà dans mes ouvrages précédents ; je me suis donc borné à en rappeler ici les résultats, mais en faisant connaître les données nouvelles que j'ai obtenues pendant mes recherches ultérieures, afin de présenter un aperçu de l'ensemble de la science de VAu' thropométrie .
L'homnie, observé de la manière la plus attentive, sous le rapport physique comme sous le rapport intellectuel, accuse en eifet une régularité incontestable, qui constitue une loi vraiment digne d'attention.
L'objet et les résultats d'un pareil examen peuvent faciliter les doutes de ce qu'on nomme les gens du monde. Le calcul des probabilités est peu connu, même des mathématiciens : il n'est pas enseigné dans la plupart de nos écoles même de l'enseignement supérieur, et comment s'entendre alors pour valider les faits, si les juges n'en ont pas fait une étude particulière. Il ne s'agit point ici de vérités mathématiques et parfaitement déterminées dans
toutes leurs parties, mais de quantités probables, qu'on calcule avec une exactitude plus ou moins grande, et qu'on cherche à rapprocher le plus possible de la vérité. La théorie des probabilités, mise en avant par le célèbre Pascal, est celle dont nous avons fait usage.
Dans les lois qui gouvernent le monde, tout est disposé avec tant de sagesse, qu'en y obéissant l'homme croit n'obéir qu'à son propre vouloir. Il s'irrite si on lui parle de lois préservatrices, dans le champ même où il croyait régner en maître. Pour des effets trop visibles, et sur lesquels on ne peut se méprendre, l'habitude l'a rendu plus circonspect; mais en est-il de même pour l'ordre conservateur des sociétés ? Il s'imagine pouvoir diriger tout en maître, ignorant que si son pouvoir était réel, depuis longtemps le monde n'existerait plus.
Pour le dédommager, on pourrait lui répondre que, s'il n'a pas une puissance infinie sur ce globe, il peut reconnaître cependant combien par compensation la puissance de son intelligence est grande, surtout quand il parvient à reconnaître les lois mystérieuses qui gouvernent les mondes, dans les limites où peuvent pénétrer ses regards. Sa raison peut s'y complaire; mais* une main puissante a mis tous ces corps célestes hors d'état d'être atteints et dérangés par lui.
Une question que j'ai entendu poser souvent, consiste à savoir si des faits qui se présentent, dans l'ordre actuel, sous une forme régulière, se produiront encore de la même façon après plusieurs milliers d'années, et si l'homme reste constant dans ses pensées et dans ses actions.
Je ne puis guère procéder d'une manière sûre en remontant plus haut qu'au temps des Grecs ; mais eu les prenant tels qu'ils étaient, les choses qu'ils ont produites ont-elles subi tant de changements? On sera peut-être
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étonné d'entendre dire qu'en comparant les résultats de leurs travaux aux nôtres, on y trouve la ressemblance la plus grande ; mais on leur reconnaît en général un goût plus parfait dans les arts, s'ils nous cèdent le pas sous le rapport de la science. D'où provient un accord si grand ? C'est que le Grec ancien était peut-être dans le cas d'observer mieux, d'avoir une action plus active et des modèles plus beaux et constamment placés sous ses yeux.
La finesse et la régularité des traits sont assez généralement en rapport avec la finesse et la régularité des pensées de l'homme. Il y avait autant de dissimilitude entre les traits d'un athénien spirituel et ceux d'un simple laboureur de l'Attique, qu'on peut en remarquer encore aujourd'hui entre les traits d'un des hommes les plus spirituels de nos villes et les traits alourdis d'un de nos campagnards.
La nature ensuite est-elle si prompte à changer ses lois ? Il faut avoir peu étudié ses œuvres pour les supposer aussi variables. En général, on ne connaît l'homme que d'une manière incomplète ; mais l'on voit déjà que les nains et les géants, parfaitement bien définis, sont des êtres, extrêmes dans Tordre réel, et se trouvent tout naturellement aux deux bouts de la ligne des tailles, aux points mêmes où la courbe vient toucher son axe. Ils sont d'un ordre phénoménal, à cause de leur rareté ; mais ils appartiennent, d'une autre part, à l'ordre naturel, puisqu'ils forment les chaînons extrêmes qui constituent la famille humaine.
L'homme, depuis son origine, a dû s'occuper de l'étude de ses , facultés, qui, chaque jour, ont reçu une activité nouvelle. Ses découvertes merveilleuses, celles spécialement qu'il a développées dans ce siècle, sont de nature à frapper l'imagination : ses moyens rapides de locomotion
soit par les ballons, soit par les chemins de fer ou par la navigation des bateaux à vapeur ; la transmission instantanée de la pensée d'une extrémité du monde à l'autre par les fils électriques ; la reproduction immédiate de tous les objets qui nous entourent avec la facilité et la précision la plus étonnante ; toutes ces admirables découvertes ont la plupart été faites sous ses yeux et lui assurent de plus en plus la conquête de notre globe.
Il n'en est pas tout à fait de même, tant s'en faut, pour ce qui concerne sa personne et ses qualités propres : il semble remarquer avec une sorte d'effroi qufe sa puissance propre diminue à mesure qu'il s'en occupe davantage ; il paraît redouter les lois sévères auxquelles il obéit, tout en faisant un usage si étendu et si brillant de ses qualités intellectuelles. Il répugne à sa pensée d'avouer son incapacité pour certaines qualités, et son influence personnelle pour voir et connaître, mais sans pouvoir modifier en rien ce qui frappe son attention. On peut croire que la connaissance de soi-même est dans ce cas, et que, malgré le fameux précepte yvwGt, o-eauTov, il est à peu près impossible à l'homme de se juger lui-même.
Ce n'est point ici le lieu de chercher à poser les bases de la science qui lui manque à cet effet ; il est intéressant cependant de connaître quelques-unes des notions qui lui font défaut sur le point spécial de ses études. Nous nous bornerons à les indiquer : elles pourront donner une idée de l^a richesse et de l'importance du fonds qu'on aurait à exploiter encore, si l'on avait la constance de l'examiner avec plus de calme et moins de prévention.
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