‹ Antimonies linguistiquesChapitre 12 sur 41 · II. — LE LANGAGE-RÉFLEXE · texte numérisé non relu

II. — LE LANGAGE-RÉFLEXE

Tandis que j'écris, j'ai sous les yeux une cage où vivent en passable intelligence un chardonneret et une serine : le mâle chante parfois, mais sans cause à moi visible, et son chant est déjà trop complexe pour ne pas impliquer une assez riche variété d'émotions impénétrables à notre analyse ; la serine, d'un mécanisme psychique plus simple, est muette, sauf, en des cas déterminés, un petit cri, toujours le même, évidemment cri de joie, qu'elle pousse surtout lorsqu'on lui apporte une friandise, ou que, quelqu'un ayant touché à la cage, puis s'étant éloigné, elle se félicite, selon toute apparence, d'avoir échappé à un vague danger. Voici qu'on lui donne une feuille de salade : elle l'aime beaucoup ; mais, fort craintive, elle se gardera d'en approcher tant que la main travaille à la suspendre. Elle la considère de loin, en répétant par intervalles le monosyllabe qui lui sert à toutes fins et qu'elle a articulé dès qu'elle a aperçu à distance l'objet de sa convoitise. Que si l'on tarde à se retirer, elle ne se lasse point, mais ne bouge pas davantage : elle continue son monologue, peut-être avec une nuance d'impatience, en inclinant la tête de façon à regarder la feuille alternativement de chacun des deux yeux, et sans jamais la perdre de vue. Dès qu'on l'aura lâchée, elle se précipitera d'un bond et se mettra à la becqueter sans relâche et en silence.

Il n'y a pas à se tromper sur le sens de cette mimique. Autant qu'un cerveau d'homme peut penser un concept d'oiseau, nous la traduisons sans peine : « Voici tout à la fois un objet familier et un objet insolite ; je ne puis aborder l'un sans affronter l'autre : attendons; et pourtant il ferait bon manger. » C'est un cri de récognition, de joie, de désir impatient, tout ce qu'on voudra ;

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