ORIGINE DU LANGAGE. — LE LANGAGE RÉFLEXE
mais, encore une fois, avant tout, c'est un monologue. La serine, quel que soit le résultat final de ses démonstrations, ne crie pas pour avertir le chardonneret : si elle songeait à lui, elle se souviendrait aussi que tout à Theure, quand, mis en éveil par son agitation, il accourra à son tour au festin, elle pourra avoir affaire à son bec. Elle a le même cri, encore plus inutile s'il se peut, lorsqu'au matin on sort la cage et qu'elle respire sa première bouffée d'air pur. Elle crierait de même si elle était seule, de même en toute autre occurrence agréablement imprévue. Bref, elle ne crie pour aucun motif appréciable, sinon qu'elle ne saurait s'empêcher de crier.
Cette dernière formule elle-même laisse à désirer, parce que, tout en excluant la volition de pousser le cri, elle semble implicitement admettre la possibilité d'une volition de le retenir. Rien ne serait plus faux : ce n'est pas ici le lieu d'examiner si la volition humaine est autre chose qu'un réflexe à long terme ; mais, à coup sûr, il n'y a pas, dans l'acte qui nous occupe, l'ombre d'une volition, même instantanée ; il n*y a que la réaction immédiate d'un mécanisme infiniment délicat, commandé comme par un ressort qui se détend. La vue de ce que nous nommons la couleur verte a produit sur la rétine de l'oiseau une impression qui, se transmettant au cerveau, y a éveillé à son tour d'autres impressions auxquelles elle est héréditairement associée ; et celles-ci enfin ont instantanément provoqué dans l'organisme une série de mouvements coordonnés, au nombre desquels la contraction du larynx, en sorte que le souffle expira to ire qui s'exhale en ce moment, trouvant un obstacle dans les cordes vocales tendues, les fait vibrer au passage. Descartes avait vu juste, avec l'intuition du génie : l'animal est une machine. Là où il se trompait, c'est si vraiment il en concluait que l'animal ne dût pas souffrir, car sensation et volition sont deux ; c'est aussi que, timide en un sens autant qu'il était hardi contre l'évidence en un autre, il n'osait étendre sa proposition à l'homme, et semblait méconnaître, dans l'organisme humain, l'admirable jeu de pièces ajustées, de corrélations mécaniques et fatales, qu'il avait deviné et que la physiologie contemporaine a constaté dans l'être vivant.
Car, du petit au grand, et de bas en haut de l'échelle, c'est par milliers qu'on pourrait nombrer les manifestations du langage élémentaire qui relèvent exactement du même principe que le pépiement de ma serine : — non seulement le gloussement inquiet de la poule qui a vu planer Tépervier, ou l'aboi féroce du limier qui vient de retrouver la piste ; — mais le rire convulsif de
l'enfant qu'on chatouille, — le cri de la personne surprise dans les ténèbres, et qui n'a sûrement pas eu le temps de concevoir la pensée d'appeler au secours, d'un péril dont au surplus un instant de réflexion lui eût fait voir l'inanité, — la plainte du martyr, qui n a ni le désir ni l'espoir de fléchir ses bourreaux, et qui, bien plutôt, s'efforcerait à les braver, — le juron solitaire de l'écrivain qui vient de laisser tomber une goutte d'encre sur son manuscrit, — le monologue interminable de l'ivrogne qui bat les murs ; — ce sont autant de manifestations de la vie individuelle parfaitement indifférentes à la vie sociale, de simples modes de l'expiration, plus compliqués mais aussi involontaires et aussi peu expressifs d'une idée que l'éternuement, — bien que — ceci va de soi — ils remplissent, en vue du rétablissement de l'équilibre dans l'organisme troublé par une émotion quelconque, une fonction spécifique qu'il n'appartient qu'à la physiologie de définir.