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CHAPITRE III LANGAGE ET PENSÉE

Thèse et antithèse. — I. Généralités — II. Moins de mots que d'idées ? — III. Plus de mots que d'idées? — IV. Lanj^age transmis et langage appris. — V. Conscience de l'acte, inconscience du procédé. — Synthèse.

THÈSE

Des considérations qui précèdent * sur le développement du langage humain en général, et de celles qui vont suivre sur le développement du langage chez Tenfant civilisé en particulier^ il résulte à l'évidence que le langage courant a depuis longtemps cessé d'être la traduction instinctive d'un état d^àme, et qu'il ne pourra jamais non plus devenir la reproduction réfléchie de notre vie intellectuelle intérieure : — ce qui revient à dire que le langage n'est jamais adéquat à son objet.

ANTITHÈSE

Le langage passe en tout lieu pour l'expression de la pensée ; en fait^ il est pour l'homme l'unique façon possible de communiquer la sienne, et, si l'on interrogeait la conscience des sujets parlants ordinaires -, on n'en trouverait pas un qui ne crût parler exactement ce qu'il pense ou penser ce qu'il dit.

1. Il a été démontré, en effet, que le langage, dès Tinstant où il est quelque chose de plus qu'un simple réflexe-signal, est devenu factice et conventionnel : il n'est donc plus assez naturel pour éveiller une sensation, et l'on va voir qu'il l'est encore trop pour rendre une pensée.

2. Car il va sans dire qu'il n'est point question ici des philosophes qui analysent la langue, mais du peuple qui la fait.

Si les deux propositions sont vraies, il s'ensuit que nous faisons comprendre tant bien que mal nos idées au moyen de signes grossièrement approximatifs, à peu près comme un pianiste joue un morceau juste quoique son instrument confonde un ré bémol avec un ut dièse. La différence, c'est que le pianiste se rend théoriquement compte de l'approximation, tandis que le sujet parlant n'a pas la moindre conscience d'un désaccord fondamental qui pourtant excède de beaucoup la valeur d'un comma; et ce n'est pas le moindre paradoxe de cette matière féconde en contradictions^ que la constatation d'une semblable inconscience dans les conditions d'exercice de la faculté par laquelle l'homme affirme et crée sa conscience, s'il nous est donné d'en dégager nettement ici les éléments et les causes. Là est l'écueil, malheureusement; car nous ne disposons que de mots pour faire comprendre l'insuffisance des mots.

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