I. —GÉNÉRALITÉS
Nous avons quitté, pour n'y plus revenir, le langage instinctif et spontané, qui à coup sûr est le seul langage universel, mais qui, non moins sûrement, reste étranger au champ d'investigation de la linguistique, et nous nous confinons désormais à Tunique objet de cette science, au langage conventionnel, celui que nul ne parle ni ne comprend sans qu'on le lui ait enseigné. Toutes les langues du monde rentrent dans cette catégorie par rapport à tous les sujets du monde : je veux dire que, pour nous Français, le français n'est pas moins une langue apprise que le latin ou Tallemand; toutefois elle a été apprise autrement. La différence est grande, au point de vue psychique, entre la langue que nous avons seulement appris à parler et celle où nous avons appris à penser. Celle-ci, en général, est unique, et l'on compte les cas exceptionnels de bilinguisme initial : sans doute, un enfant élevé chez ses parents français par une nourrice bretonne pourra parler à la fois et avec la même aisance le breton et le français; sans doute, les deux nomenclatures se superposeront dans sa mémoire, — sans d'ailleurs se confondre, car il ne parlera jamais français à sa nourrice ni breton à ses parents *, — et, à égalité
1. Observation personnelle faite sur un enfant confié à une vieille bonne alsacienne : il parlait parfois aussi alsacien à sa mère, à qui il était arrivé de le lui parler; jamais à son père, qui pourtant le comprenait fort bien.
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LANGAGE Et PENSÉE. — GÉNÉRALITÉS 49
intellectuelle, on imagine sans peine la supériorité relative du sujet qui aura commencé dès l'âge de dix-huit mois à faire des thèmes et des versions ; mais il viendra bientôt et presque nécessairement un temps où, tout en conservant la faculté de parler les deux langues, il prendra l'habitude de ne plus penser qu'en une seule. Celle-ci,. dès lors, sera vraiment sa langue, et non pas seulement pour lui l'expression absolument adéquate, mais le véritable instrument de sa pensée, et toutes les autres, de si bonne heure qu'il ait eu l'occasion de les acquérir, un simple placage appliqué sur elle. Ainsi, quoique toutes les langues soient pour tous les sujets des créations également artificielles, il est exact de dire qu'il n'y a pour chaque sujet qu'une seule langue vraiment vivante, celle dans laquelle il pense, et dont il traduit quand il en parle une autre. C'est de celle-là seule aussi que le sujet parlant est un agent de conservation tout à la fois et de transforma tion; car c'est la seule qu il pense et sur laquelle s'exercent directement ses facultés psychiques. Mais, malheureusement, c'est celle aussi qu'il acquiert sans s'en apercevoir et sans savoir comment, en un âge d'inconscience * sur lequel la mémoire de l'homme fait ne lui fournit plus la moindre donnée, et par une série de tâtonnements, de gauches essais, d'adaptations infinitésimales, qui échappent à l'observation même la plus attentive de l'entourage. Il faudra le cumul de bien des expériences telles que l'enquête instituée par M. G, De ville ^ sur le langage enfantin, pour fixer la science sur ce procédé d'acquisition et l'autoriser ainsi à faire définitivement le départ dé ce qu'il peut y avoir de conscient et d'inconscient dans l'acte de la parole une fois formée. Mais, si les détails se dérobent encore pour la plupart à notre analyse, nous en savons assez pour tracer dès à présent les grandes lignes du sujet. Essayer de dire par quelles voies obscures et détournées l'homme parvient graduellement à penser sa pitrole et à parler sa pensée, n'est-ce pas la première tâche de celui qui cherche à com-
1. J'appelle immédiatement Fattention du lecteur sur cette inconscience initiale : on verra qu'elle subsiste chez l'adulte à son insu — ces derniers mots sont un truisme voulu — et qu'elle est somme toute la clef du problème.
2. J'ai déjà eu et j'aurai encore l'occasion de la citer : Revue de Linguistique, XXIII, p. 330, et XXIV, p. 10, 128, 242 et 300. On ne saurait assez louer la sagacité et l'ingénieuse patience de cet observateur et le propose en modèle.
IL — V. Henry. — Antinomies. 4
prendre comment, dans le cours de sa vie et au cours des âg-es, l'homme modifie fatalement et sans jamais s'en apercevoir le langage même qui lui sert d'expression?