I. —GÉNÉRALITÉS
1 II n'y a pas de langage : il n'y a que des mots.
k II n y a pas même de mots : il n'y a que des émissions
I vocales, qui frappent l'air et éveillent en notre esprit un sens
V plus ou moins clair au moment précis où elles se produisent,
I mais qui, Tinstant d'après, indépendamment de la trace qu'elles
j ont pu laisser dans notre oreille ou notre mémoire, ont cessé
/ d'être en éteignant les vibrations qui leur servaient de véhicule.
' Ainsi l'éclair luit et disparaît: la rétine en pourra conserver
l'image, la conscience en garder le souvenir, la photographie
instantanée essayer d'en fixer l'impression; mais il n'a fait que
passer.
La feuille est une catégorie botanique bien connue et universellement acceptée ; mais il n'y a point de feuille dans la nature, il n'y a que « des feuilles » en nombre indéfini, et chaque feuille d'un même chêne, morte, née ou à naître, a son individualité distincte. De même, le mot « feuille » n'existe en tant que tel que dans un dictionnaire, ou comme signe d'une idée dans notre esprit; en réalité, il y a autant de mots (( feuille » que ce monosyllabe a été et sera prononcé de fois, par tous les sujets parlants, dans le cours tout entier des générations de langue française. Car, à chaque fois, il faudra, pour l'émettre, un nouvel effort musculaire, commandé par un effort conscient de la volonté, et jamais, en dépit de cette conscience, en dépit même des apparences les plus frappantes, la résultante de l'effort ne sera absolument identique. Non plus que deux feuilles du même chêne ne sont exactement pareilles, je ne saurais prononcer le même mot deux fois de suite sans une inconsciente et inappréciable différence.
Le mot, au point de vue du langage articulé, n'est donc autre chose que l'entité abstraite de toutes les émissions vocales, actuelles ou possibles, de tous les sujets parlants, passés, présents et futurs, qui auront éprouvé ou éprouveront le besoin de communiquer à autrui la notion qu'il exprime. Et le langage, à son tour, n'est que la somme imaginaire de ces entités multiples, y compris les relations, également abstraites, qui sont susceptibles de les relier entre elles. Bref, il n'y a pas plus de langue française, qu'il n'y a quelque part une personne physique incarnant la République Française, la sélection sexuelle ou l'horreur du vide dans la nature.
Ces considérations, pour banales qu'elles puissent paraître à la moindre réflexion, ne laisseront pas de surprendre les esprits que la spéculation met en défiance. Une science ne débute point, à l'ordinaire, par se déclarer sans objet : la physique avoue-t-elle que ses « forces naturelles » ne sont que des abstractions dont elle enveloppe son ignorance ? la chimie, qu'elle ne sait s'il y a ou non des atomes ? la mécanique, qu'elle n'a pas la prétention de résoudre l'éternelle énigme du mouvement, ni même d'affirmer que le mouvement existe ? Il n'est pas une de ces hautes disciplines qui ne repose sur une entité primordiale, pas ime pourtant qui admette à sa base une entité plus familière à tous, moins contestée et, par cela même, plus décevante que celle du langage. Faute parles adeptes d'avoir suffisamment pénétré l'inanité des termes dont ils sont contraints de se servir, ils substi-
NATURE DU LANGAGE — QU'eST-CE QU'uN LANGAGE? 5
tuent les mots aux idées, et, chacun d'eux, jouant sur les mots, conduit innocemment ses conséquences le long du rail d'une inflexible logique : ils roulent côte à côte et ne sauraient se joindre, et chacun raisonne juste, et tous sont dans le faux. De là naissent, entre savants de premier ordre, — je ne parle pas des fantaisistes, qui foisonnent encore dans cette bienheureuse anarchie, — ces controverses aussi acharnées que vaines, dont le moindre défaut est de ravir à leurs découvertes un temps précieux, et ces irréductibles malentendus qui séparent, durant une vie entière de communs efforts, les Bopp et les Schlegel, les Max Millier et les Whitney. Eh bien, le seul recours contre la tyrannie des mots, c'est l'analyse minutieuse des idées : s'il n'y a pas de langage, encore ime fois, s'il n'y a pas même de mots, de quel droit parlerons-nous de mots et de langage dans les pages qui vont suivre ? et quel sens le lecteur attachera-t-il à ces symboles ?