II. QU*EST-GE QU'UN LANGAGE
Prenons au hasard un Persan ou un Hindou, un moujik de la Petite-Russie, un bouvier d'Unterwald, un lazzarone napolitain, une paysanne du Finistère sachant à peine un mot de français, — il y en a encore quelques-unes, — un ouvrier de Chicago, un planteur péruvien ; et mettons tous ces gens-là en présence. Un fait certain d'avance, c'est que non seulement ils ne sauraient s'entendre que par gestes, mais qu'un polyglotte même ne comprendra point celui de leurs langages qui d'aventure manquerait à son répertoire. Et cependant, s'il est un autre fait certain, indéniable, admis sans ombre de doute par quiconque a seulement effleuré les premiers éléments de la linguistique indo-européenne, c'est que, — à l'apport près de quelques emprunts isolés que les ancêtres du Persan ont pu faire à l'arabe, aux idiomes tartares ceux du Russe, au quichua ceux du Péruvien, — ils parlent tous la même langue.
Ils ne s'en doutent point, et, vécussent-ils dix ans sous le même toit, ils ne s'en apercevront jamais; tout au plus saisirontils entre leurs façons de s'exprimer telle ressemblance superficielle et, la plupart du temps, spécieuse. La seule manière pour eux d'entrer en communication serait d'apprendre les langages les uns des autres, et le plus déterminé linguiste serait fort empêché de leur en conseiller une meilleure ; mais, quand le Persan saura parler bas-breton, il n'aura acquis qu'im moyen d'expres-
sion, et non un langage de plus, puisque bas-breton et' persan ne font qu'un en substance. Oui, dans toutes ces langues, venues des quatre coins de Thorizon, sans lien apparent qui les rattache, parlées par des hommes dont le patrimoine intellectuel semble ne rien contenir de commun, tout, au fond, est identique : le vocabulaire, le système grammatical, et jusqu'à l'ordre qui préside à la succession des mots et commande par contre-coup l'enchaînement des idées.
Prenons maintenant, pour forcer le contraste, ces deux Parisiens de naissance, de même âge, de même rang social, de même éducation, qui causent, arrêtés sur le trottoir. Ils se comprennent à demi-mot : pas une nuance, pas un sous-entendu qui leur échappe, et la phrase, à peine lancée, appelle la réponse qu'elle attend. Eh bien, ces frères jumeaux — qu'on ne se hâte pas de crier au paradoxe, ce n'est ici qu'un point de vue qui change, tant la nomenclature est fuyante et impropre à reproduire la réalité des faits, — ils ne parlant pas la même langue.
Écoutez-les : les dissonances, si elles ne se révèlent pas à l'oreille même la mieux exercée, ne manqueraient pas de laisser leurs traces sur un appareil plus délicat ; l'un fait légèrement sonner un e muet que l'autre efface entièrement, et celui-ci prononce avec un faible roulement de la langue ou de la gorge un r dont le premier étouffe la vibration naissante. Observez-les : les malentendus, impossibles sur les idées épaisses de la conversation courante, sauteraient aux yeux dès qu'il leur arriverait d'aborder quelque sujet plus ténu et moins banal; tel mot n'a pas rigoureusement la même valeur de signification pour tous deux ; la notion qu'il exprime est ici plus large, là plus étroite, avec une nuance d'admiration, de pitié, de dédain, chez l'un, que l'autre ne connaît pas. Différences imperceptibles pour le présent, mais grosses de conséquences dans l'avenir : ce n'est qu'une question d'e muet plus ou moins appuyé, d'r plus ou moins vibrant, de lèvres plus ou moins closes, qui fait qu'aujourd'hui le Berlinois prononce fia le nom de nombre qui en français est kat (quatre) ; et c'est par une succession de nuances infinitésimales, que la même syllabe a pu aboutir, respectivement en français et en anglais, aux deux sens opposés de <( satisfait » et de « mécontent » {sad) .
En d'autres termes, séparons par la pensée nos deux Parisiens ; arrachons-les à leur milieu, et qu'ils aillent fonder une famille sous des cieux éloignés, en un temps où il n'existerait ni chemins de fer ni lignes de navigation ni journaux : qui ne voit
NATURE DU LANGAGE — QU'eST-CE QU'uN LANGAGE ? 7
que les traits vagues qui esquissaient Tindividualité de leurs langages, transmis à leurs descendants, iront s'accentuant d'âge en âge aux dépens de l'unité apparente? LV de plus en plus vibré, prononcé enfin de l'extrême pointe de la langue, se perdra dans un blèsement indistinct, et Vr de moins en moins vibré, prononcé enfin du fond de la gorge, se réduira à une sorte de gargouillement laryngal, en sorte que le mot « rare », par exemple, sera devenu quelque chose comme lèl en un point, hâ en un autre. Une locution qu'affectionnait l'un des sujets, que l'autre n'employait presque jamais, aura disparu ici, tandis que là-bas elle est si courante qu'elle s'est multipliée par l'imitation, donnant naissance à des centaines de tours de phrases analogues. Un simple mot, soit « sincère », — indépendamment des changements de forme qui l'auront rendu méconnaissable, — pourra signifier « pieux » ou « enthousiaste » chez les descendants de l'homme grave, et «. imbécile » dans la postérité de l'ironiste. Que ces deux peuplades séparées viennent à se rencontrer après cinq générations d'isolement absolu, elles s'apercevront encore que leur langue est au fond la même et auront tôt fait de se remettre au point ; à dix, quinze, vingt générations de distance, selon la lenteur de l'évolution, elles pourront encore entrevoir une obscure parenté, mais ne se comprendront plus sans effort ; au delà, ce sera la nuit, et les deux sujets mis en présence, — s'ils n'ont gardé, comme c'est le cas de toutes les populations préhistoriques et même de tous les sauvages contemporains, aucun document du passé de leur race, — se sentiront aussi étrangers l'un à l'autre que tout à l'heure notre Persan et notre Péruvien.
Et alors, s'il est absolument certain que le parler censé différent de ceux-ci est déjà tout entier, en puissance et en germe, dans le parler censé identique de ceux-là, on pourra être tenté de se demander à quel moment précis les deux tribus séparées auront cessé de parler la même langue ; mais ce serait une question aussi insoluble, dans sa naïve subtilité, que celle de savoir à quel moment un homme qui perd ses cheveux devient chauve. — A l'instant, dira-t-on, où, remises en présence, elles auraient cessé de se comprendre. — La limite n'est qu'imaginaire et oscille le long d'une période de plusieurs siècles. D'ailleurs, des gens qui ne se sont pas entendus de prime abord y peuvent parvenir par réflexion et à la faveur d'une certaine éducation de l'esprit : deux hommes instruits, l'un Gallois, l'autre Breton, à force de bien scander leurs mots et de bien s'écouter, converseront
ensemble sur des sujets aisés ; mais je doute qu'on en puisse dire autant d'un matelot de Paimpol et d'unherbager du Glamorgan. Ces gens-là, donc, parlent-ils ou ne parlent-ils pas la même langue ? Il n y a qu'un point indiscutable : c'est que leurs ancêtres \ respectifs 'eurent le même parler, si nous remontons au delà de \ dix siècles ; quant à fixer Tépoque où ils en changèrent, parler I de la mort du brittonique commun ou de la naissance du gallois et du breton, encore une fois, c'est jouer avec les mots et animer \ des nuées. Les mots sont fort dociles, et les nuées prennent \ toutes les formes que le vent leur donne : le malheur est qu'elles n'en ont point de constante, et que toutes les contradictoires sont vraies dans les inductions scientifiques construites avec des mots. La confusion serait moindre, évidemment, si l'on convenait de réserver le terme de « langue » aux grandes unités linguistiques qui sont ou demeurent du moins jusqu'à présent irréductibles, — au grec, par exemple, par rapport à l'hébreu, ou au persan en regard du turc, — et s'il était possible de rompre avec les habitudes reçues jusqu'à ne dénommer que simples <( dialectes » toutes les différences, petites ou grandes, qui se sont produites et se produisent encore sous nos yeux au sein d'une unité linguistique déterminée. Alors, — s'il était bien entendu, d'une part, qu'il existe autant de dialectes parisiens qu'il y a de Parisiens doués de la parole, -^ la restriction n'excluant que les sourdsmuets, les aphasiques absolus et les enfants à la mamelle, — et, d'autre part, que le persan, l'allemand, l'italien, le breton et cent autres variétés ne sont, eux aussi, que les dialectes indéfiniment différenciés d'une seule et même langue primitive, non moins une en son temps que ne le semble le parisien de nos ^ jours, — alors, dis-je, la notion objective de l'infinité des sujets parlants se substituant, du bas en haut de l'échelle, à l'entité creuse du « langage », les phénomènes dont celle-ci n'est que le symbole et la grossière enveloppe apparaîtraient sous leur véritable jour, et l'on commencerait à comprendre que la linguistique, encore qu'elle opère la plupart du temps, faute de mieux, sur les documents momifiés du passé, se propose l'étude d'un ensemble complexe de réalités vivantes, que son objet, toujours . changeant, reste néanmoins toujours identique à lui-même, et
qu'elle n'a le droit de supposer dans le passé que les phénomènes \ * ^ ^ par elle observés et constatés dans le présent.
Mais, après tout, ce qui importe, ce ne sont pas les mots, ce sont les idées claires ; et, si les mots peuvent éclaircir les idées, c'est à la condition de ne point trop choquer les traditions établies.
Continuons donc — il le faut bien — à parler de langage, bien que nous sachions qu'il n'y a pas de langage, mais seulement des gens qui parlent. Continuons à parler de familles de langages, de langues particulières, de dialectes, de sous-dialectes, de patois, de prononciation correcte ou incorrecte, pourvu que nous entendions toujours, sous chacun de ces mots, un seul sens latent, le même pour tous : à savoir, dans chacune des unités de langage irréductibles que la science a provisoirement constituées, une série indéfinie de variations qui vont s'atténuant insensiblement à mesure que Ton descend de la race à la nation, à la province, au canton, à la famille et enfin aux individus, — ou plutôt, qui, parties de Tindividu, nuances tout d'abord imperceptibles de prononciation et d'expression, se sont aggravées à la faveur des circonstances jusqu'à aboutir à la scission dialectale ou même à Tisolement linguistique. Sans cette vue synthétique, la mémoire la plus riche et le polyglottisme le plus varié ne sauraient faire un linguiste; et le linguiste qui la perd im seul instant des yeux — cela n'est malheureusement que trop aisé — se surprend à poursuivre la chimœra bombinans in vacuo. Que de gros livres dont ce monstre rabelaisien a dévoré les meilleures intentions !