P. Passy, Changements phonétiques, p. 22, n
3. « Si je pouvais être ce monsieur qui passe!... «et tout le couplet qui suit (Musset, Fantasio) où se trouve dépeint le monde de sensations informulées et incommunicables que chacun de nous porte dans sa tête.
c'est alors qu'il « bavarde » à outrance et dans la propre acception du terme : tous les mots qu'on prononce devant lui avec quelque fréquence, ou même une seule fois dans une circonstance de •nature à le frapper, s'emmagasinent dans sa mémoire et en sortent pêle-mêle, à tout propos, hors de propos. Sous la plupart de ces mots il ne met aucune idée : il se plaît à les ressasser parce qu'il les entend dire, il ânonne, il jacasse, il est insupportable. C'est à ces moments que nous lui crions : « tais-toi, tu me romps la tête » ; tandis que, si nous avions la patience de l'écouter, il nous livrerait dans son inconsciente pléthore de paroles le secret tant cherché de l'acquisition du langage.
La même enfant qui n'a pas encore de mot pour désigner une tache d'encre * est revenue des bains de mer depuis quelques heures et n'a pas encore eu le temps de déballer les jouets qu'elle a laissés à la maison. Une personne qui aborde sa mère dans la rue lui dit : « Ah! voilà Hélène : elle a grandi. » Aussitôt rentrée, elle court à son placard, en tire un petit panier et s'écrie : « Ah ! voilà le panier : il a grandi. » Elle a changé le sexe, ce qui montre qu'elle a grammaticalement compris la phrase ; mais logiquement? pas un mot. N'allez pas croire que l'imagination lui fasse voir son panier plus grand, ni qu'elle se fasse un jeu d'y rapporter sciemment ce qu'on a dit d'elle, comme on le remarque d'habitude dans les relations d'enfant à poupée. Interrogée avec discrétion, il se trouve qu'elle ne sait ce qu'elle dit : elle a entendu, elle répète, rien de plus : « il » ou « elle a grandi », c'est apparemment quatre syllabes qu'on dit aux gens ou aux objets qu'on n'a pas vus de quelque temps, ou une nouvelle formule de salutation qu'elle ne connaissait pas, tout ce qu'on voudra enfin, excepté renonciation d'une idée précise. Plus tard, dans huit jours ou dans six mois, elle apprendra le sens réel de l'expression complexe qu'elle aura redite cent fois sans la comprendre, que peut-être elle aura eu le temps d'oublier et de ressaisir deux ou trois fois dans l'intervalle ; car la faculté d'oubli — tous les pédagogues le savent — ne joue pas dans l'instruction infantile un moindre rôle ni moins précieux que la mémoire ellemême.
Ceci n'est qu'un exemple, mais je crois qu'il résume des milliers de faits. L'enfant ne serait pas ce qu'il est, s'il n'imitait des
1. Voir plus haut, p. 52. Observation personnelle; le sujet a deux ans et demi; intelligence au-dessus de la moyenne.
LANGAGE ET PENSÉE. PLUS DE MOTS QUE d'iDÉES? S7
gestes et des sons bien avant d'acquérir des concepts, et il n'apprendrait à parler que bien plus lentement, s'il attendait, pour proférer tant bien que mal un certain mot, qu'il éprouvât le besoin de communiquer une idée. Loin de là, entre deux et huit ans en moyenne, son cerveau est un chaos de mots et de locutions, dont la pensée et la réflexion peu à peu opèrent le triage et le classement, et jusqu'à un âge assez avancé vous le prendrez aisément en flagrant délit de ne rien entendre à une phrase favorite dont Taccent Ta frappé ou dont la sonorité lui a plu. Le trait qu'on raconte de Pascal, qui reconstitua tous les premiers éléments d'Euclide sans en connaître un seul terme, est à ce point exceptionnel — et d'ailleurs restreint à une matière spéciale — qu'on le cite avec admiration et qu'il serait incroyable de tout autre ; encore Pascal s'était-il de son mieux créé une nomenclature. Le commun des hommes, non seulement ne reçoit une notion nouvelle que par la transmission du mot qui l'exprime, mais même a entendu, retenu et prononcé ce mot, en général, bien avant d'avoir conçu la notion précise à laquelle il répond, en sorte que l'acquisition du langage consiste bien moins dans un enrichissement simultané du vocabulaire et des idées, que dans la définition de termes déjà connus et leur adaptation progressive aux concepts dont ils ont précédé l'éveil.
De là vient, pour peu que l'on prenne la peine d'y réfléchir, rénorme différence établie par tout esprit, si cultivé soit-il, entre le langage transmis à l'enfant par ses parents ou son entourage, et les langages ultérieurement appris par lui. Tous, avons-nous dit, sont également conventionnels. Oui, mais il faut quelque application d'esprit pour s'en apercevoir, et la majorité des sujets parlants ne se haussera jamais à cette vue. Rappelons-nous ce personnage de Dickens qui trouve piteux que les Français disent « lo » pour « water » ; il serait si simple, en effet, et si naturel de dire « water » : où ces gens-là sont-ils allés chercher leurs façons de s'exprimer? Nous ressemblons tous, plus ou moins, à ce grotesque : si rillettré est incapable de concevoir une autre façon de parler que la sienne, il arrive souvent à l'homme instruit de juger tout au moins bizarre tel mot d'une langue étrangère, ou, — ce qui n'est qu'une autre forme de la même illusion, — de s'en étonner, de l'admirer, d'y découvrir une onomatopée pittoresque, une dissonance piquante ou un accord harmonique du son et de l'idée, qui la plupart du temps n'est que l'effet d'un pur hasard. C'est que, dans la transmission du langage, non seulement le mot accompagne, comme on le croit d'ordinaire, mais
même il a précédé, parfois de longtemps, l'idée dont il est censé le véhicule : lors donc que cette idée vient se placer dessous, le mot en semble l'expression adéquate, absolue, nécessaire, unique ; ayant appris le mot avant l'idée, c'est désormais le mot plus encore que l'idée qui fait partie intégrante de notre vie psychique. Bref, le mot devient l'idole qui représente à la fois et déguise notre pensée; illusion profonde et tenace dont l'enfant même habitué à parler deux langues ne sera point exempt : il aura deux idoles au lieu d'une, voilà toute la différence. Plus tard, et à force d'éducation mentale i, on s'en déprend peu à peu, mais en théorie seulement : un Français aura beau savoir parler à merveille l'anglais ou l'allemand; il lui faudrait un effort soutenu, une attention de tous les instants, pour penser autrement qu'en français ; et penser exclusivement en une langue, n'est-ce pas implicitement affirmer que celle-là seule est adéquate à notre pensée? En fait, quand nous apprenons une langue étrangère, nous possédons déjà au grand complet toutes les notions enfermées dans les mots qui frappent nos yeux ou nos oreilles : le mot, ici, nous apparaît réduit à sa vraie valeur, celle d'un revêtement extérieur qui protège l'idée, la rend visible et parfois la déforme, en tout cas lui est artificiellement associé ; le mot de notre langue, c'est l'idée même. Il n'en faut pas davantage pour confondre les naïfs pédagogues qui annoncent l'intention de nous enseigner tel idiome étranger comme on apprend sa langue maternelle : on n'apprend aucune langue comme sa langue maternelle, par la bonne raison qu'elle est la seule qu'on ait parlée avant seulement de savoir que dire 2.
1 . Car, plus un langage est inculte, plus il semble à celui qui le parle ridéal de Texpression, le seul langage possible : on compte par dizaines les appellations de « barbares », c'est-à-dire « bègues, muets, sots », prodiguées à leurs voisins par des groupes ethniques fort barbares eux-mêmes ; et une paysanne du pays de Goello me disait de son beau-frère, Breton de Vannes : «Oh! lui, on ne le comprend pas, i parle drôle, vous savez! »
2. Il y en a sans doute encore une autre : c'est que, notre langue maternelle, nous la savions tous virtuellement avant que de naître ; je veux dire que les tours de phrase, l'ordre des mots et conséquemment l'agencement des idées constituent un fonds linguistique et logique qui par un vague atavisme doit se transmettre du cerveau de l'ancêtre à celui des descendants. Il est difficile, en effet, de croire que chaque race ne se transmette pas, en même temps que telles ou telles aptitudes physiques ou mentales, au moins le moule général de sa pensée ; et nombre de faits d'hybridation du langage.