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IV. — LANGAGE TRANSMIS ET LANGAGE APPRIS

Tout langage transmis semble naturel ; tout langage appris apparaît comme artificiel : telle est donc la distinction fondamentale dont le linguiste comme le psychologue ne saurait tenir trop grand compte. Le premier est une forme où se sont forcément coulées nos idées à mesure qu'elles naissaient, un ensemble de signes dont la connaissance a presque toujours précédé, d'au moins un instant de raison, et même provoqué Téveil de la notion signifiée. Le second est une forme qui s'est postérieurement et subsidiairement superposée à des notions déjà acquises, et la résultante finale, dans le cerveau du sujet parlant, d'une série indéfiniment prolongée de « thèmes oraux » infiniment petits. Or, cette constatation n'est pas vraie seulement de l'ensemble d'une langue étrangère : elle s'applique également — et c'est ici qu'elle sort du domaine de la banalité et acquiert une portée

— ces curieux patois créoles, par exemple, qui tous, corrompus soit du français, ou du hollandais, ou du portugais, etc., ont identiquement la même syntaxe, la syntaxe des langues nègres de l'Afrique, — viennent à Tappui d'une suggestion sur laquelle il convient de ne pas insister davantage ici. — Mon sympathique collègue, M. V. Egger, me dit qu'il ne croit point à une influence semblable de l'hérédité, et qu'en général il lui semble qu'on attribue gratuitement à l'hérédité un grand nombre de traits qui relèvent de l'éducation de la première enfance. Pourtant c'est longtemps après avoir eu l'idée de cette application de l'hérédité à la structure du langage, que j'ai trouvé chez un psychologue de profession une idée qui me paraît bien autrement hardie : « La science moderne pourrait assigner une autre origine à ces spectres de la mémoire. Ne peut-il pas arriver que, en vertu de la loi de transmission héréditaire, que l'on applique maintenant aux phénomènes de l'esprit comme à ceux du corps, les expériences de nos ancêtres se reflètent de temps en temps dans notre vie mentale et donnent

ainsi naissance à des apparences de souvenirs personnels? Quand le

tout petit enfant fixe pour la première fois les yeux sur une figure humaine, il pourrait bien (qu'en savons-nous?) éprouver un sentiment analogue à celui que nous avons décrit plus haut », c'est-à-dire opérer une sorte de récognition. J. Sully, les Illusions des sens et de Vesprit (G. Baillière), p. 202.

— Oui, qu'en savons-nous? Et tout cela revient au mot de M. A. France : « Nous étions déjà si vieux quand nous sommes nés I »

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jusqu^à présent méconnue — à tous les éléments de notre langue maternelle qui pourtant ne font pas à proprement parler partie du langage transmis, c'est-à-dire à tous les mots empruntés à une langue étrangère, à tous les mots savants créés de toutes pièces dans quelque langage littéraire ou quelque nomenclature scientifique. Le premier qui a introduit dans la langue française le mot innocent en le calquant sur le latin, ou le mot humour en le tirant de l'anglais, savait par l'usage général ce que comportait le concept de l'innocence, ou par la connaissance de la littérature anglaise ce qu'on y entendait par un humoriste; et c'est consciemment, de propos délibéré, parce que sa propre langue ne lui fournissait aucun moyen d'expression soit commode soit adéquat, qu'il s'est résigné à le chercher ailleurs, à parler anglais ou latin en français. Aussi le mot reste- t-il, pour lui et ceux qui l'entendent, un étranger, tout au moins jusqu'à la génération suivante, qui, s'il est fréquemment employé et a passé en usage, le recevra à l'état de langage transmis et l'envisagera comme tel : le mot innocent est depuis longtemps intellectuellement naturalisé; ffaz^ ce terme factice venu on ne sait d'où, se rencontre aujourd'hui dans la bouche des plus illettrés, mais seulement depuis qu'on s'éclaire au gaz; humour, qui suppose pour être compris une intelligence assez profonde d'une littérature étrangère, ne saurait encore de nos jours passer pour un mot français. J'insiste sur ce point, parce qu'il est extrêmement rare que les livres même les meilleurs et les plus imprégnés de sens historique donnent aux jeunes esprits une notion exacte et précise de ce parasitisme du langage appris qui à chaque génération se greffe sur le langage transmis et l'enserre sans cesse de nouveaux replis. Lorsqu'une langue s'ouvre à des idées nouvelles que le parler populaire est impuissant à traduire *, elle va demander de nouveaux moyens d'expression, soit à une langue vivante plus avancée en civilisation ou simplement plus riche en nuances dans un certain ordre d'idées, soit à une langue morte, jadis organe d'une civilisation disparue qui tend à renaître. Dans l'un et Tautre cas le procédé est rigoureusement le même : le français

1 . Je me sers à dessein de cette formule courante, de laquelle il ressort à l'évidence que dans ce cas l'idée a précédé le signe et que le signe a été inventé ou importé pour les besoins de l'idée, à la différence de ce qui se passe dans le langage transmis où la connaissance du signe a précédé celle de la chose signifiée.

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du XII® siècle procède du latin ; Tanglo-saxon, d'autre part, n'a rien de commun avec le latin ni avec le français du xii® siècle, qu'une lointaine origine indo-européenne dont on ne s'avisera que sept siècles plus tard; et pourtant, quand le français du XII® siècle tire, au fur et à mesure de ses besoins, du fonds latin depuis longtemps oublié par la langue populaire, ces termes d'emprunt que la philologie actuelle appelle des « mots savants », il ne fait autre chose que ce que fait l'anglo-saxon de la même époque empruntant au franco-normand parlé au-dessus et à côté de lui les termes dont il ne possède point l'équivalent ou ceux dont il ne saurait se passer pour se faire comprendre des nouveaux maîtres de l'Angleterre. Des deux parts, il y a emprunt : ici, à une langue étrangère et vivante ; là, à une langue morte et encore perçue comme apparentée ; mais emprunt enfin, et par conséquent langage appris. Obscurcir ce rapport manifeste entre l'emprunt et le mot savant, et établir une sorte de relation imaginaire entre celui-ci et le mot indigène sous le fallacieux prétexte que tous deux sont latins, c'est proprement séparer les semblables et unir les contraires, c'est asseoir l'étude historique du langage sur une antinomie qui en doit à jamais fausser l'intelligence.

C'est donc par un véritable abus de mots — disons-le en passant — qu'on réunit sous le terme commun « dérivation » les éléments si distincts du langage transmis et du langage appris, en parlant, comme on le fait à propos des origines de la langue française, de « dérivation populaire » et de» dérivation savante ». Ainsi, le type de l'une serait joug^ et subjuguer le type de l'autre! Se peut-il rien imaginer de plus faux qu'une pareille conception, de plus vide que l'entité sur laquelle elle repose? Et qu'est-ce donc que « dérivation » ? Un mot, rien de plus, comme tant d'autres dont nous avons percé à jour l'inanité ; un humble terme d'école, commode en tant que tel, mais que le plus bref examen des faits déduits jusqu'à présent réduira à sa juste valeur : joug n'est pas « dérivé » de jugum^ puisqu'il esijugum lui-même, transmis de père en fils, à travers soixante générations, du colon des bords de la Loire au paysan tourangeau, et n'ayant jamais un seul instant cessé de vivre durant cette longue période ; subjuguer n'est pas « dérivé » de subjugare^ puisqu'il est subjugare lui-même, mais mort et embaumé celui-ci, qui, ayant cessé de vivre depuis des siècles, a été un beau jour retrouvé dans le charnier des bibliothèques par quelque nécrophore diligent, rhabillé tant bien que mal à la française, et qui maintenant encore attend

SOUS sa vitrine qu'il plaise au peuple de le faire vivre en Tadoptant et le faisant passer par sa grâce du langage appris au langage transmis. Y a-t-il rien de plus antithétique que ces deux procédés? et le mot « dérivation », qui est inexact à la fois de Tun et de Tautre, ne semble- t-il pas inventé ici pour ouvrir Tesprit du débutant à la perfide notion de l'identité des contraires?

Nous arrivons enfin à la conclusion pratique de cette déduction théorique trop longue ; — mais un mot suffit pour dresser une idole, et il faut plus d'un sermon pour la renverser : — le langage transmis est le seul qui vive, c'est-à-dire le seul qui, faisant corps avec le moi humain, participe de son évolution, le seul aussi, par conséquent, auquel se puissent appliquer les propositions générales habituellement désignées sous le nom de « lois du langage ». Le langage appris, quel qu'il soit, — emprunts étrangers, mots savants, et à plus forte raison termes de la nomenclature scientifique, — garde toujours dans notre esprit la raideur et l'inflexibilité de cette nomenclature elle-même : nous n'avons point de prise sur lui, nous le percevons comme extérieur à nous; nous pensons ce qu'il signifie, mais lui-même nous ne le pensons pas K II en résulte qu'il demeure étranger à notre vie mentale, et que, jusqu'au jour proche ou lointain où il sera devenu langage

1 . La langue du lyrisme spontané et celle des mathématiques supérieures peuvent bien passer,. dans notre état actuel de civilisation, pour les types respectifs du langage transmis et du langage appris. Cela posé, le contraste est puissamment saisi dans cette page de M. P. Tannery {Revue de Paris^ 2e ann., t. IV, p. 191) : « Plus un raisonnement est un raisonnement scientifique, plus c'est un raisonnement de mots, un raisonnement de signes, et c'est par là qu'il exprime des relations qui ne dépendent pas de celui qui le fait ou le comprend, » (C'est bien cela : des idées, et non des représentations.) « Par contraste, ouvrez un poète : des mots vont jaillir des images et des sensations ; c'est vous, c'est une âme pareille à la sienne que le poète veut émouvoir; s'il se sert des choses, ce n'est que pour arriver à vous; et les mots, pour lui, sont-ils des signes ? Oui encore, » (oui, mais des signes qui dans sa conscience et dans la vôtre ont préexisté aux choses signifiées et qui par suite en évoquent la sensation en même temps que le concept) « mais vous l'oubliez pendant que leur harmonie vous enchante et que les sensations qu'ils évoquent vous envahissent. Pour le poète, la puissance d'évocation qu'il y a dans les mots est trop faible ; pour le savant, les mots sont encore trop imprégnés de sensation, ils ne sont pas assez décolorés... » et il faut que l'algèbre intervienne pour corriger ce que la géométrie pure, en tant que sa nomenclature est empruntée au langage courant, garde encore de trop « sensationnel ».

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