LANGAGE ET PENSÉE. SYNTHÈSE
il n'eût pu manquer de s'apercevoir qu'il prononçait une phrase littéralement dénuée de sens. Mais les deux phrases qu'il aurait pu prononcer indifféremment pour exprimer cette seule et même idée, « il est plus grand que je croyais », et « je ne le croyais pas aussi grand qu'il est », se sont présentées en même temps et de front à sa mémoire, il les a confondues, il a cru n'en dire qu'une et en réalité a dit bout à bout la moitié de l'une et la moitié de l'autre. L'auditeur, qu'il se soit aperçu ou non de l'erreur, a compris : c'était tout ce qu'il fallait pour qu'à la faveur de l'imitation la phrase fît son chemin. — Ainsi la contamination syntactique, c'est-à-dire le procédé par lequel se construit et se renouvelle incessamment l'édifice si compliqué de la syntaxe de toutes les langues, le stade le plus élevé de l'évolution linguistique arrivée à son dernier période et s'essayant à suivre la pensée jusqu'en ses replis les plus ténus et les plus sinueux, oui, la contamination syntactique elle-même * est dans ses origines un phénomène d'ordre inconscient et mécanique.
Ces seize rubriques résument, si je ne me trompe, tous les faits observés jusqu'à présent dans l'évolution historique de toutes les langues connues, et traduisent par conséquent sous une forme schématique toutes les relations possibles du langage et de la pensée.
SYNTHÈSE
i. A certains égards, l'enfant, et par conséquent aussi l'homme fait, qui ne diffère de Fenfant que par le degré, non par l'essence, a moins de mots que d'idées, moins de modes d'expressions que de concepts à exprimer.
2. A certains autres égards, au contraire, l'enfant et l'homme fait ont plus de modes d'expression que de concepts à exprimer, plus de mots que d'idées.
3. Mais ni l'un ni l'autre ne se doutent de cette indigence ni de cette profusion : tous deux, la masse des hommes
1. Outre ce qu'il y a de manifestement inconscient à mélanger deux modes d'expression, on observera combien le fait de penser à la fois deux phrases s'accorde avec le principe posé plus haut (§ iii)j et formulé en ces termes « plus de mots (ou de modes d'expression) que d'idées ».
croient penser exactement ce qu'ils parlent et parler ce qu'ils pensent; langage et pensée, pour eux, sont adéquats, ne font qu'un.
4. Et la conséquence de cette antinomie fondamentale, c'est : — d'une part, que, toute notre vie, notre langage flotte autour de notre pensée, s'y adaptant et s'y moulant de son mieux et de mieux en mieux ; — et, d'autre part, qu'aucun changement introduit par nous dans notre langage n'y est introduit consciemment, avec l'intention réfléchie de mieux accommoder à la pensée un moyen d'expression qui dans notre esprit n'en est pas distinct et ne fait qu'un avec elle.
5. Bref, à ne considérer que le langage transmis ^ — le seul vrai, le seul qui vive en nous, le seul qui mérite l'attention du linguiste en tant que tel, — si le langage est un fait conscient, les procédés du langage sont inconscients.
6. Dès lors, toute explication d'un phénomène linguistique qui présuppose à un degré quelconque l'exercice de l'activité consciente d'un sujet parlant, doit a priori être écartée et tenue pour non avenue par le linguiste soucieux de clarté et de vérité.
Après avoir parcouru tout un circuit d'antinomies successivement posées et résolues, nous voici donc revenus à notre point de départ ~ : volition identique et consciente, résultats inconsciemment différents, c'est tout le secret du langage, le secret de sa permanence cent fois séculaire et de sa mobilité de tous les instants ; et qui s'en sera une fois pénétré à fond ne courra plus le risque de méconnaître l'esprit dans lequel il convient d'interpréter les manifestations de Tune et de l'autre.