Comme en grec Xs^tcsi et XéXoiTus, 8^px£iai et 8^ôopxe
2. Rien n'est plus aisé : il y a des cas où les deux temps s'équivalent ; que l'on compare, par exemple, « je travaille tous les jours » et « j'ai travaillé tous les jours [jusqu'à présent et il n'est pas dit que je ne continue] ». Ainsi, toujours, une confusion, une négligence, un menu oubli, un fait d'inconscience enfin, à la source du phénomène linguistique.
CONSCIENCE DE l'aCTE, INCONSCIENCE DU PROCÉDÉ 73
13. Le premier Latin — et c'était peut-être un contemporain de TertuUien ou même de Pline — qui a dit : « ille liber de Petro » (aujourd'hui il libro di Pietro, el libro de Pedro^ le livre de Pierre^ etc.), au lieu de liber Petri^ n'a pas pu viser à l'élégance, ni non plus à la clarté, puisque liber Pétri était aussi clair que possible. Qu'a-t-il donc prétendu? Mais rien autre chose et rien de plus que de dire en fait « liber Pétri », à quoi il a fort gauchement réussi. Il avait entendu dire « ille liber » pour désigner un certain livre bien déterminé et quelque peu éloigné du sujet parlant ; et, comme le livre n'était pas sous sa main, il a dit tout naturellement « ille liber ». Il avait entendu dire « de Petro » de quelque chose qui concernait Pierre ; et, comme le livre, en tant qu'appartenant à Pierre, le concernait sans difficulté, il a dit tout naturellement (( de Petro ». Et, pour n'avoir pas songé à ce moment qu'il était beaucoup plus simple, plus court et plus clair de dire « liber Pétri ))^ il faut que cette locution ne se soit pas présentée à son esprit, qu'il l'ait alors passagèrement oubliée *. L'auditeur, sûrement, n'aura pas manqué de la lui rappeler avec un sourire ou un gros rire; mais sa lourde phrase n'en était pas moins appelée à faire fortune, comme liber Pétri à s'ensevelir dans les limbes d'un éternel oubli. — La substitution de l'analytisme au synthétisme, dont les procédés et les effets sont identiques dans tous les domaines où elle s'observe, en anglais comme en persan, en afghan comme en français, repose sur une série de phénomènes d'ordre inconscient et mécanique.
14. Le premier Latin — et celui-là est bien antérieur à Ennius — qui, au lieu de dire en deux phrases distinctes, séparées par un repos, « timeo^ ut pluat », exactement « j'ai peur, [je souhaite] qu'il pleuve », a dit d'affilée « timeo ut pluat » et ainsi doté sa langue d'une locution brève, claire et élégante, correspondant à notre phrase de deux propositions «je crains qu'il ne pleuve pas », a mérité, lui, d'avoir des imitateurs, et aussi sa jolie phrase
1. Le cas est le même pour aujourd'hui qui a supplanté huy. Qu'on n'aille pas dire que huy était trop court : c'est une naïveté ; l'espagnol se contente parfaitement de hoy. La locution au Jour de huy répondait à une nuance légèrement différente de huy^ et le premier qui a dit l'un pour l'autre a négligé cette nuance; puis sa faute a eu des imitateurs. La locution populaire ojordojordui, qui équivaut à la monstrueuse phrase latine ad illum diurnum de illo diurno de hodie, n'est autre chose que la continuation moderne du même procédé tournant au grotesque à force d'inconscience.
a-t-elle volé de bouche en bouche ; mais encore n'avait-il eu ni la prétention ni le désir de rien dire de hardi, et n'avait-il rien dit de neuf, sinon à son insu. Il était de tempérament vif, apparemment, ou plus ému que de raison de la crainte qu'il exprimait, et il a bredouillé, tout au moins parlé plus vite qu'il n'aurait dû. Le hasard seul a été créateur : ce n'est pas la modification de l'idée qui a supprimé l'arrêt entre les deux propositions ; car la modification de l'idée ne pouvait, tout au contraire, être suggérée que par la suppression de l'arrêt une fois réalisée * ; mais, l'arrêt s'étant trouvé fortuitement et à tort supprimé, il s'en est suivi, sous l'influence latente de la locution parallèle et de sens inverse « timeo nepluat », un très léger changement dans la façon de percevoir l'idée, et un nouvel organisme syn tactique a été appelé à la vie. — Les faits de subordination syn tactique sont d'ordre inconscient et mécanique.
15. Le premier Français qui a dit « il fallait que je m'en ailles n'a pas du tout songé à débarrasser la langue d'une finale incommode ou peu harmonieuse, ni même à économiser à ses propres organes l'émission d'une syllabe. Il a commis une étourderie, voilà tout. Un récit est, pour le sujet parlant, la reproduction d'un fait, c'est-à-dire d'un ensemble de sensations et de perceptions antérieurement éprouvées ; la sensation qu'éprouvait celuici dans l'instant auquel le récit reporte sa pensée se formulait alors dans sa parole intérieure en ces termes « il faut que je m'en aille », et ces termes par lui pensés, il les a purement et simplement reproduits, sans y rien changer que la forme du verbe qui ne cadrait point avec son intention narrative 2. — Les faits de simplification ou de rupture de la syntaxe de coordination sont d'ordre inconscient et mécanique.
16. Le premier Français qui a dit « il est plus grand que je ne croyais », au lieu de « que je croyais » [major quam existimabam) ^ n'a pas un instant réfléchi à ce qu'il disait; car, s'il l'avait fait,
1. Que Ton pèse cette idée fondamentale, et Ton cessera de juger puérile Texplication telle quelle, donnée plus haut, de la suppression accidentelle d'une ponctuation nécessaire.
2. Ou bien, si on le préfère, le sujet parlant a pensé à la fois deux phrases : « il fallait que je m'en allasse », et « je me disais : il faut que je m'en aille », et ces deux phrases se sont confondues dans sa parole : le cas alors rentre dans la catégorie de la contamination décrite ci-dessous. — Comparer le type de phrase si commun dans la bouche de l'enfant ou de l'homme du peuple : « Alors je me suis pensé : Allons voir Roumestan. »