‹ Antimonies linguistiquesChapitre 7 sur 41 · Revue critique, XXIII (1887), p · texte numérisé non relu

Revue critique, XXIII (1887), p

impliquant la synthèse de mille menus faits qui sont du ressort de la linguistique proprement dite ; la seconde est une vérité d'ordre général, un postulat métaphysique, dont les applications particulières relèvent essentiellement de la psycho-physiologie.

Quelques exemples, choisis parmi les plus simples et les mieux appropriés, mettront en relief cette distinction fondamentale.

Que les mots qui étaient, il y a vingt siècles, cabàllum et cabàllos soient aujourd'hui c/ievai et chevaux^ c'est là un problème de linguistique pure, en tout cas étranger à la vie des mots, par la seule et péremptoire raison — ne nous lassons pas de le répéter — que cabàllum et cheval, cabàllos et chevaux^ c'est en réalité le même mot. Sûrement, c'est une cause physiologique qui a dû, au cours des âges, amener la différence de prononciation; mais cette cause, nous pouvons en faire abstraction, nous pouvons même l'ignorer, — comme en fait nous l'ignorons, — peu importe : la mutation de ca en che^ de b en i), du groupe als en aus^ n'en demeurera pas moins un fait constant, se suffisant à lui-même, susceptible d'être généralisé, traduit en une loi scientifique et de prendre place, comme tel, dans un corps de doctrine. Le corps de doctrine dont il relève, la phonétique, pour l'appeler par son nom, n'a donc rien à voir à la vie des mots.

Que le sujet parlant qui, il y a vingt siècles, disait indifféremment cabàllum pour « le cheval » et pour « un cheval », en soit venu peu à peu à la nécessité absolue de dire illum, cabàllum, dans le premier cas et unum cabàllum dams le second, c'est le résultat d'une opération mentale et d'un processus logique, évidemment, mais si simples qu'à peine faut-il les faire remarquer. Ici, le phénomène psychique, quoique inconscient, semble à fleur de peau : ce n'est même plus un problème, c'est une pure constatation. Allons plus loin : quand de nos jours l'homme du peuple dit « vous faisez » pour « vous faites », quand nous voyons au moyen âge la langue courante adopter <( vous courez » pour « vous keurtes » = cûrritis , le tout par imitation des formes usuelles et régulières « vous mangez, vous marchez », etc., la vie des mots est encore entièrement hors de cause. Sans doute, courez n'est pas tout à fait le même mot que cûrritis, mais il est le même que * curràtis, et * curràtis i, — déduit comme quatrième pro-

1. L'astérisque désigne les formes qui n'ont pas d'existence historique- __ent prouvée : il va sans dire qu'il n'est pas question ici de curràtis subjonctif, mais d'un indicatif * curràtis de 1^® conjugaison dont le latin classique n'offre point trace.

ment

portionnelle rigoureuse de la formule mentale sàlto : saltà^ tis = cûrro : x, — bien qu'il n'ait pas été créé par les Latins, n'aurait eu rien d'impossible dans leur langue. Que dis-je? Ils l'ont créé, car il répugne au bon sens qu'une forme d'invention aussi aisée n'ait pas été, au moins une fois dans le cours de la longue vie du latin, risquée par un enfant ou un illettré qu'on s'est empressé de reprendre ^ C'est donc ici tout uniment une question de grammaire : elle pourra être beaucoup plus complexe que dans les cas très simples choisis à dessein comme exemples ; mais, quels que soient les faits constatés ou supposés, l'opération dont ils relèveront rentrera dans la logique courante ; l'explication du phénomène, plus ou moins aisée, claire ou vraisemblable, ne mettra du moins jamais en jeu les arcanes encore inexplorés de la conscience psychologique. Bref, la morphologie, elle aussi, se suffît à elle-même et s'abstient de toucher au mystère de la vie des mots.

Voici où le problème change de face.

Il y a vingt siècles, tout sujet parlant latin disait equos « le cheval » et equa (c la jument » ; les deux termes se correspondaient comme bonus bona^ et toute la force d'inertie de la structure analogique du langage, comme toute la force de logique du sujet parlant, devait tendre à maintenir cette corrélation. Point du tout : dix siècles plus tard, equos a disparu, le français y a substitué dans l'usage un autre mot également latin, caballus devenu chevals^ et néanmoins il ne laisse pas de garder la forme féminine equa devenue ive. Comme encore aujourd'hui en espagnol caballo et yegua^ on a donc chez nous au xi® siècle chevals et ive, qui ne montrent plus trace de l'ancien rapport ni même d'aucun rapport. Poursuivons : ce dernier mot disparaît à son tour : un mot latin du genre neutre, par conséquent masculin en français, jumentum prononcé « jument » et signifiant « bête de somme » en général, se spécialise vers le xn® siècle (Joinville) au sens très restreint de « femelle du cheval » , et passe en conséquence au genre féminin, qui ne répugne pas moins à son étymologie ancienne qu'à sa forme actuelle, puisqu'il n'y a pas un seul mot français féminin terminé en -ment : deux monstruosités entées l'une sur l'autre ! Auxvi® siècle, enfin, la langue savante essaie, par

1. Le premier qui a dit « vous courez », on l'a repris aussi, mais ils étaient trop, et la barbarie l'a emporté. Combien faut-il de barbarismes pour former une langue polie et littéraire ?

un emprunt à Titalien, de reconstituer la corrélation si malencontreusement effacée : elle oppose au masculin « cheval » un féminin « cavale », qui pénètre bien dans la littérature (La Boétie), mais demeure étranger à l'usage courant. En résumé, à deux termes dont la relation est manifeste et primitive, aujourd'hui entièrement perdus, le français répond par deux termes dont la relation n'est qu'adventice et artificielle ; dans l'intervalle du i®' au xii^ siècle de notre ère, il est vrai de dire que equos et eq4ia sont xïiovis^ c[aQ cheval ei jument sont nés; car les deux premiers ne représentent plus aucun concept, et les deux autres, qui représentaient jadis un concept différent, représentent aujourd'hui, à titre de substituts, un concept qui sans eux ne trouverait pas d'expression dans la langue.

Comment pareils changements sont-ils possibles et concevables ? La logique devait tendre à conserver le rapport equos : eyua, tendre à répandre le rapport cheval : cavale^ et c'est le rapport anormal cheval : jument qui en définitive l'a emporté. Il ne s'agit donc plus ici de faits simples, abordables de plain-pied, susceptibles d'être traduits en syllogismes ou en formules de proportion mathématique, mais de faits obscurs, ardus, cachés dans les plus intimes profondeurs de la vie de l'esprit : il faut absolument qu'une amnésie partielle ait atteint la majorité des sujets parlants, qu'ils aient momentanément oublié le mot equos tandis qu'ils se souvenaient du mot equa^ que plus tard ils aient oublié celui-ci sous la forme ive^ oublié qu'une « bête de somme » n'est pas nécessairement un cheval ni à plus forte raison sa femelle, oublié qu'on leur avait appris à dire « un bon jument », et inventé de toutes pièces le nouvel accord « une bonne jument » ! Objectera-t-on qu'ils n'ont oublié ni ces mots ni cet accord, mais qu'on ne les leur avait pas enseignés ? On ne fera que déplacer la question ; car, si la génération précédente ne les leur avait point appris, c'est donc qu'elle les avait elle-même oubliés, A un moment quelconque du temps, il faut supposer une inexplicable solution de continuité dans la transmission continue du langage parlé, pour qu'à rencontre de toute tradition et de toute logique de semblables substitutions aient pu se produire; et cette solution de continuité implique la transformation biologique ou la mort de la portion de substance cérébrale sur laquelle était empreinte l'association de concepts qui constitue ce que nous appelons la valeur significative d'un mot; et, puis enfin que cette substance est vivante, il n'est pas douteux un instant que cette association et cette dissociation de concepts ne soient des modes particuliers de la vie

De la vie, dis-je, de la vie organique, mais non pas de la vie consciente ; car il est aujourd'hui reconnu que la conscience est un phénomène accessoire qui se superpose à la vie sans raccompagner nécessairement; et, dans l'espèce, à peine serait-il nécessaire de faire observer qu'elle n'a joué aucun rôle dans les divers processus que nous avons analysés, si l'occasion ne se présentait d'insister dès à présent sur une vérité qui apparaîtra plus bas avec plus d'évidence, à savoir que le langage est la consciente mise en X œuvre d'un système complexe de forces inconscientes.

En somme, dans l'espace de dix à vingt siècles que l'histoire connue du français nous a permis d'embrasser, voici donc ce qui s'est passé :

Les mots equos et ive (= cqiia) sont morts ; l'association qui s'était établie entre la représentation de ces mots et la représentation des objets « cheval » et « jument » s'est rompue sans restauration possible dans l'esprit du sujet parlant qui l'avait auparavant contenue, et c'est bien là une mort véritable d'une partie, infinitésimale à vrai dire, de la substance cérébrale de ce sujet ;

Le moi jument est né, — non en tant que son de voix encore une fois, puisque comme tel il existait déjà dans le l^iiïi jiimentum et le français (masculin) j^me/i^, — mais, ce qui est tout autrement important, en tant qu'association de concepts, puisque, d'une part, il s'est associé à des concepts de sexualité, d'accouplement, de parturition, qui lui étaient absolument étrangers, et que, d'autre part, il a perdu la signification générale de « bête de somme » qui y était précédemment attachée, — double évolution qui suppose à la fois la mort des parties de l'organisme qui servaient de siège à certaines corrélations, et le développement de nouveaux éléments biologiques susceptibles d'en enregistrer de nouvelles ;

Et ce qui est vrai du moi jument au xu*" siècle, l'est aussi, bien qu'à un moindre degré, du mot caballus vers le iv®, puisque ce mot, quoique signifiant déjà « cheval », le signifiait moins généralement que equos^ et qu'on peut se le figurer s'animant, de génération en génération, de toute la vie que perdait lentement celui-ci ;

Car il va sans dire que cette naissance ou cette mort des mots s'accompagne de tous les phénomènes d'incubation, de croissance et de déclin qui précèdent la naissance et la mort organiques, puisque les particules atomiques d'organisme qu'elles mettent en jeu ne peuvent naître par génération spontanée, ni mourir sans ^ dépérissement graduel.

Ainsi se trouve surabondamment justifiée, et à la lettre, si je ne m'abuse, l'expression « vie des mots », par laquelle on désignera les phénomènes de désuétude et de changement de signification qui les atteignent.

SYNTHÈSE

1. Le langage, soit désignant la faculté générale de parler, ou l'exercice de cette faculté, — respectivement ce que les Grecs nommaieïit rèvépyeia et ripyov, — est, dans l'un et l'autre cas, une pure abstraction sans réalité extérieure :

2. Par suite, la vie du langage est une simple fiction de l'esprit, mais — sainement comprise — une fiction licite et un terme commode pour représenter l'ensemble des variations phonétiques et grammaticales observées ou supposées dans chaque langue au cours de son existence.

3. Le mot, en tant qu'émission vocale, est, ou bien un souffle expiratoire aussitôt évanoui que produit, ou bien, lui aussi, une ombre vaine, une pure abstraction, synthèse fictive de toutes les émissions vocales, passées ou futures, réelles ou possibles, qu'il nous représente;

4. Mais le mot, en tant que signe sonore de notre pensée, est une réalité psychologique^ intermittente seulement à l'état conscient, mais permanente et vivante dans le tréfonds du moi inconscient:

5. Par suite, la vie des mots, en tant que signes de concepts et concepts eux-mêmes, n'est point du tout une fiction, mais un fait, un fait psychologique ou même psycho-physiologique^ et l'un des aspects, non le moindre, de la vie universelle.

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