‹ Antimonies linguistiquesChapitre 6 sur 41 · IV. — LA VIE DES Î^IOtS · texte numérisé non relu

IV. — LA VIE DES Î^IOtS

D'aucuns aussi ont parlé de « la vie des mots », et cette nouvelle formule, équivalente en apparence à la précédente, mais bien différente au fond, se réclame tout au moins d'une puissante autorité : A. Darmesteter Ta choisie pour titre d'un petit chefd'œuvre de précision, de méthode et d'élégance, où il a esquissé les lois qui président au changement de sens des mots, à leur naissance, à leur mort, aux accidents multiples enfin qui font du dictionnaire de chaque langue l'image mouvante et vivante de l'instabilité de l'esprit humain. Tous les lecteurs de ce livre l'ont admiré, mais maint admirateur en a condamné l'intitulé comme empreint du préjugé biologique ; pour moi, soit survivance de ce préjugé qui plane sur mes premières études, soit plutôt conviction intime que la critique de ces censeurs ne reposait que sur un malentendu, je me suis toujours défendu d'adhérer à ce jugement trop sommaire. Il faut donc que je fasse voir ici comment le mot peut « vivre », après avoir constaté qu'il n'est pas; et cette cdntradiction ne me coûte pas plus, je l'avoue, que l'apparente antimonie de la vie du langage. Autant il est vrai, en effet, que le mot, en tant que partie du discours et phénomène du langage, n'est qu'une sonorité fugitive, qui meurt en naissant, et n'a d'existence qu'au moment précis où on le profère, autant il est certain que le mot, en tant que signe d'un concept et phénomène psychique, est une réalité permanente, qui vit de la vie même du sujet pensant dont il fait partie intégrante.

Le langage, en tout état de cause, et, dans une très large mesure, la pensée muette elle-même, — au moins dans les conditions où elle se produit aujourd'hui et que lui ont faites, chez le sujet humain, des centaines de siècles de pensée parlée, — supposent l'association intime et indissoluble d'un concept et d'un signe affecté à sa représentation. Il n'importe, pour l'instant, lequel a précédé l'autre ^ : ils existent tous deux, se répondent l'un à l'autre, et s'unissent si étroitement dans le cerveau qui les pense, qu'ils paraissent ne faire qu'un. A chaque fois qu'un sujet sain d'esprit voudra communiquer le concept k son semblable, le signe se présentera de lui-même à ses ordres ; même silencieuse-

1. La question de la préexistence du signe ou de la chose signifiée se rattache à celle de Torigine du langage, qui sera discutée plus bas, et au surplus on n'en saurait plus guère rien dire après Renan.

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ment évoqué, l'un n'ira pas sans l'autre, puisque la pensée est une parole intérieure. Nous parlons notre méditation, nous parlons nos désirs les moins avouables, nous parlons les rêves de nos nuits, et, derrière nos lèvres closes, c'est un monolog^ue ininterrompu, — un dialogue si le moi est multiple, — qui, de la naissance à la mort, se déroule sans trêve dans le cerveau de chacun de nous *. Comment donc échapper à cette conclusion, que le mot, en tant que signe d'une représentation consciente, et représentation consciente lui-même, participe à la vie des cellules cérébrales, — cellules dont la vie consiste précisément et exclusivement dans les modifications moléculaires et chimiques qui rendent possible cette série indéfinie de représentations?

Mieux vaut ici prévenir qu'encourir le reproche de paralogisme. — La cellule vit, dira-t-on, et le concept est le phénomène par où sa vie se manifeste; mais le concept lui-même ne vit pas. — Pure querelle de mots : si, par suite des modifications inconnues qui se produisent nécessairement au sein de la substance vivante de la cellule, le concept dont elle est empreinte vient à se modifier à son tour, l'affection qui atteint le concept et, avec lui, le mot qui le représente, est nécessairement aussi une affection de nature biologique; et, s'il est exact de parler de la mort d'une cellule, par exemple, dans le cerveau d'un amnésique ou d'un aphasique, il ne l'est pas moins d'admettre la mort du concept ou du mot dont elle gardait l'empreinte, d'autant que nous n'avons du premier phénomène d'autre garant que le second, le seul directement observable. Au fond, comme me l'écrivait Darmesteter en réponse à l'article que j'avais consacré à son livre -, « il y a identité dans la façon dont la force qui anime la matière la met en œuvre et dans la façon dont la force de l'esprit anime les signes sonores de nos pensées » ; ou, comme il l'a dit dans son livre même (p. 176), « l'esprit et la matière ne sont que les deux faces d'une même force, à jamais inconnaissable, l'Etre. »

Si j'ai réussi à faire comprendre ma pensée, peut-être à cette heure entrevoit-on l'abîme qui m'apparaît entre les deux formules d'aspect identique, « vie du langage » et « vie des mots » : la première n'est qu'une métaphore, commode si elle n'est décevante,

1. Je ne puis que renvoyer le lecteur à Tétude si pénétrante de M. V.^ Egger sur la Parole intérieure (Paris 1883) et m'applaudir de rencontrer un tel appui sur un terrain où ma propre faiblesse m'interdirait de rien édifier.

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